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journal d'un détenu au quartier des "Isolés" - Prison des Baumettes à Marseille

Publié par Bruno des Baumettes
Publié dans : #témoignage, #femme

"Dans les endroits les plus sombres on pouvait sourire et faire entrer la lumière…"

 

Les coursives des quartiers des hommes dans la prison de Fresnes - 2011 (Photo Fred Dufour. AFP)
 

La presse a relayé, ces dernières semaines, la vétusté des parloirs de Fresnes, qui "offrent" des conditions de visite indigne pour les familles et les proches des détenus.

 

Lire : Libération (04/11/14) : A la prison de Fresnes, des parloirs «d’un autre âge»

 

Voici le témoignage de Caroline R. qui raconte ici l'expérience d'une femme compagne d'un détenu...

 

On se demande la première fois jusqu'où on va s'enfoncer dans cette prison quasi légendaire, impressionnante, étouffante… Elle n’est pourtant pas si moche vu de l’extérieur, toute en pierre de taille, au milieu de la ville...

Je l’ai toujours vu sans jamais la voir, passée tant de fois devant en ignorant les scénarios tragiques qui s’y jouaient chaque jour, en ignorant que je serai aussi, pour quelques mois, la triste actrice d’une de ces innombrables histoires.


Attendre... Et puis attendre encore 

Le mot d’ordre est « attendre ». On attend 1 fois, 2 fois. Contrôle portique. Des femmes cachent sous leur vêtements des sandwichs ou autre nourriture chaude odorante qu’il est impossible de ne pas sentir…Je n’ai jamais osé… 

Une seule fois j’ai quand même fais passer un petit pendentif discret enveloppé dans un mouchoir comme cadeau pour son anniversaire…

 

Enoncer son nom, son numéro d’écrou

Enoncer le nom, le numéro d’écrou de la personne visitée. Enfermé dans une première pièce, on étouffe. On nous ouvre, on passe sous les fenêtres des détenus qui cherchent un visage familier, qui crient. Les ignorer pour garder son self contrôle…

On découvre un peu dégouté que des énormes rats courant le long des murs ont fait de ce lieu leur immense terrain de jeux… Enfermé dans une 2e pièce…Mince, toujours pas de parloirs à l’horizon...C’est encore loin ? Oui un peu… On nous ouvre encore. Puis on marche le long d'un interminable couloir sans fin qui amène dans les entrailles de la bête…
Parloirs sous la division 1. Certaines familles s'y arrêtent, d'autres continuent leur marche... Division 2, puis division 3.... Encore le nom, l’écrou…. Je l’ai tellement prononcé que je n’oublierai jamais ce numéro à 6 chiffres…


On nous attribue un parloir

On nous attribue un parloir : une cage où on n'a même pas l'espace d'allonger les jambes... De la crasse, des chewing collés partout, une odeur infecte… On n’ose pas toucher les murs…

On nous tient-là, enfermés, le temps que les détenus descendent. Ça peut durer parfois jusqu'à trois-quarts d'heure. On est assis sur des tabourets dont j’ai l’impression que certains datent peut-être d'un siècle...  Et effectivement, un peu plus tard sur un film datant du début du siècle dernier, j'ai vu ces mêmes tabourets !

Attendre. Surtout ne pas stresser, ne pas angoisser car si on demande à sortir, si on est pris d'un malaise ou de panique, après on ne pourra plus revenir. « Question de "sécurité"... », c'est le règlement. Contrôler les battements de son cœur, fermer les yeux et ne plus rien entendre… « Il va arriver… »

Avec un peu de chance un surveillant sympa laissera la porte entrouverte même si ce n'est pas autorisé. Ça, ce n’est pas dans le règlement ! Tout règlement est modifiable en prison, on l’apprend petit à petit…

 


(Photo : Jane Evelyn Atwood)


Enfin les détenus arrivent enfin... 

Enfin les détenus arrivent. On les repartit dans les parloirs... Le soulagement... Enfin, en face l'un de l'autre. Un petit muret nous sépare encore, mais ça n'empêche pas de s'enlacer, a condition de rester debout. A condition de tendre les bras. 

Parfois, d'un coup, toutes les lumières s'éteignent : court-jus... L'angoisse, le noir. Dans le box d'à côté, un détenu s'énerve. Je l'entends qui engueule sa femme, un peu trop... Des enfants hurlent… Faire abstraction de tout ça ; ne plus penser qu'à la personne en face de soi... Plus rien n’a autant d’importance que d’être là, malgré la crasse, les odeurs, les bruits…

J’ai appris ici que même dans les endroits les plus sombres on pouvait sourire et faire entrer la lumière…

 

Juste pour 45 minutes. 45 qui en paraissent 20 à peine. Parfois le temps est écourté, pour cause de mauvaise gestion des « mouvements internes »... Rageant. C'est déjà terminé. Pas de discussions ou de réclamations possibles… Oui il y a des règles malléables mais peu d’ordres contestables…

On grappille quelques minutes de plus, un surveillant nous presse…. Les détenus sortent... Je me retrouve seule, hagarde, à me repasser le film des minutes écoulées, à regretter tout ce que je n’ai pas pu dire, tout ce que j’ai oublié.

 

Couloir d'accès aux parloirs - Fresnes - OIP



Attendre encore, attendre à nouveau...

Attendre qu'on vienne nous ouvrir, avec un peu de chance ça ne durera que 20 minutes, souvent plus. Le linge sale du détenu visité est laissé devant la porte par un surveillant durant les instants précédents.

Refaire le chemin inverse : le long couloir, puis la porte : Attendre. Encore attendre, parfois sous la pluie, les uns derrières les autres, comme des enfants sagement rangés qui attendraient l’ordre de leur instituteur pour pouvoir bouger.  Encore une porte... Attendre pour récupérer sa carte d'identité déposée à l'entrée, attendre que les hommes soient contrôlés pour vérifier qu’un détenu ne se soit pas glissé parmi eux. Enfin une dernière porte...

Mais pas de répit, pas le temps de souffler, il faut sauter sur la première borne pour vite prendre les rendez-vous pour les semaines à venir avant que tout ne soit complet : les places à réserver sont limitées... Plus de 2000 hommes pour même pas 300 parloirs avec 2 horaires par jour, l’obligation de rapidité est vite calculée…

Retourner enfin jusqu'au casier, et reprendre ses affaires personnelles. Sortir du local visiteur. Marcher à l'air libre, sous une magnifique haie de vieux arbres qui, comme des témoins silencieux, voient passer depuis des décennies des familles, des proches, des visiteurs, spectateurs des larmes versées mais aussi des sourires retrouvés...

Et puis, au bout de cet immense domaine pénitentiaire, se retrouver enfin avenue de la Liberté, et n'attendre alors qu'une seule chose : pouvoir y retourner, pour un autre rendez vous qui nous parait déjà beaucoup trop loin…


 

Les murs de la Prison de Fresnes - Photo : Lionel Allorge

 

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