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journal d'un détenu au quartier des "Isolés" - Prison des Baumettes à Marseille

Publié par Bruno des Baumettes
Publié dans : #femme, #parloir

Nadine se rend deux fois par semaine, depuis plusieurs mois à présent pour retrouver son mari qui est détenu. Elle nous parle du regard des autres, lorsqu'elle se rend aux Baumettes, dans les transports en commun, dans le bus, dans le métro...

 

 

Il faut que les gens sachent par où on passe, qu'ils sachent ces lieux maudits où on va et d'où on vient : les parloirs des prisons. Il faut qu'ils sachent la honte et l'humiliation que nous portons.

 

Il faut qu'ils nous voient sur le chemin avec nos maudits sacs, nous les 'femmes de parloirs', nous qui allons voir un fils, un frère, un mari chaque semaine aux Baumettes ou ailleurs. Il faut qu'ils nous voient avec nos sacs de linge propre quand on y va et de linge sale quand on ressort. Son linge, moi, je le lui parfume, je le garde serré tout contre moi tout le long du chemin, pour me réconforter peut-être.

 

 

Les autres passagers nous regardent de travers

Avec nos sacs, nos gros sacs de plastique ou de jute, à fermeture-éclair, on a honte, au début au moins, parce qu'après on s'habitue à tout. Sur ces sacs, nous écrivons en gros, au marqueur, son numéro d'écrou et son nom, le nom du condamné. Et ce nom, c'est celui le mien, celui que je porte avec lui.

 

Il faut qu'ils nous voient monter dans le bus, alors que les autres passagers nous regardent de travers, du coin de l’œil, avec un l'air de vouloir dire : « Tu vas le voir en prison, hein ? Il n'y est pas pour rien en prison ! Il doit bien l'avoir mérité... » Combien de fois ai-je perçu ces mots dans leur regard et ça me dégoûte.

 

A ce moment-là, c'est vrai, on a honte

Combien de fois ces personnes 'bien-comme-il-faut' nous refusent une place à côté d'elles, parce qu'elles se doutent où on va, qu'elles se rendent compte d'où on vient, qu'elles subodorent ce qu'on a dans nos sacs.

Et alors, à ce moment-là, c'est vrai, on a honte. On a honte du regard qu'elles nous jettent, dédaigneuses : la façon de nous dévisager, de lire le numéro d'écrou et le nom écrit dessus.

Et après, toute honte bue, une fois qu'on a réussi à dépasser ce sentiment, nous vient celui de la haine et de la rage et, enfin, au bout, le courage de nous battre.

 

 

Nous revenions des Baumettes

J'en aurais tant à raconter : bientôt je pourrais écrire un livre. Il faut que les gens me voient me disputer dans le métro, la fois où une femme voilée qui était avec moi, chargée comme je l'étais moi-même avec ses maudits sacs, s'est vue refuser une place à côté d'un de ces gens bien.

 

Oh oui ! je m'en souviens... Nous étions dans le métro, nous revenions des Baumettes, nous étions quatre femmes, quatre femmes de parloir. Parmi nous, il y avait cette femme maghrébine, elle devait avoir près de la cinquantaine, elle portait le voile. Elle a voulu s'asseoir à côté d'une passagère, une vieille dame bien-comme-il-faut. Celle-ci l'a regardée d'un mauvais œil : « Allez vous asseoir ailleurs... lui a-t-elle renvoyé. »

 

Moi, au début, je n'avais pas bien entendu, je me suis approchée d'une de mes copines de parloir. Je lui ai demandé de me répéter : c'était bien ça : « Allez vous asseoir ailleurs... » lui avait-elle dit. Elle, à la pauvre Arabe, elle qui ne me disait rien. Elle supportait. Mais moi, je n'ai pas pu me taire. Ce n'était pas possible qu'on la traitât ainsi. Il fallait que quelqu'un la défende.

 

 

Ça peut arriver à tout le monde, vous savez...

Alors, je me suis levée et je suis allée voir la bonne femme : « Pourquoi vous lui refusez la place à côté de vous ? La place est vide pourtant, elle est libre ! C'est parce qu'elle est Maghrébine ? que son fils est incarcéré ? Est-ce une tare ça ? Ça peut arriver à tout le monde, vous savez... »

 

La femme voilée ne savait plus où se mettre. Elle me disait : « Arrête, c'est pas grave, je resterai debout... » Non, je n'ai pas pu me taire. L'autre bonne femme ne me répondait pas et ça m'a encore plus énervée. Je lui ai dit :« Qu'est-ce que tu as ? »

 

Oui, d'un coup-là, je me suis mise à la tutoyer... J'étais très énervée. « On n'a pas le Sida ! On va seulement voir nos maris, nos enfants ! Tous ne sont pas des meurtriers ou des violeurs... » Oui, c'est vrai, ils ont fait une connerie. Ils la payent salement aujourd'hui. « Mais sache que toi non plus, t'es pas à l'abri ! Tu as sûrement des enfants et des petits-enfants... On s'y retrouve vite en prison... »

 

 

Notre place, nous l'avons gagnée

Dans le métro, tout le monde s'est retournée sur moi. Je lui ai dit ce que je pensais a cette facho ! Elle m'a regardée et elle a juste dit : « Ohhh ! ». C'était quelqu'un de 'bien-comme-il-faut-', quelqu'un qui se disait sûrement, au fond d'elle-même : «Ça, à moi, à ma famille, ça n'arrivera jamais... »

 

Personne ne bougeait, personne n'a rien dit, juste mes copines de parloir qui me disaient de me calmer : « Non, je ne me calmerai pas ! » Je ne supporte plus tous ces regards, tous ces non-dits, tous ces silences qui en disent trop !

 

Et puis on est parti plus loin et on a pu trouver une place où s'asseoir, l'une à côté de l'autre. Notre place, nous l'avons gagnée ! Et je gagnerai encore ! Je me battrai encore puisqu'il le faut !

 

 

Nous qu'on appelle les femmes de parloir

Il faut que les gens sachent ce qu'on vit, nous qu'on appelle 'les femmes de parloir'. Se doutent-ils seulement que du jour au lendemain leur vie peut basculer comme la nôtre ?

 

Un jour, ma vie à moi a basculé. Quand mon mari a été arrêté, pas une minute je pensais que cela pouvait nous arriver. C'est arrivé soudain, ça arrive sans que tu n'aies rien demandé. J'étais tranquille à la maison, c'était le début de soirée, je regardais 'Plus belle la vie !' à la télé. Il est sorti, il m'a simplement dit : « Je reviens dans dix minutes... » Et puis plus de nouvelles.

 

Je me suis inquiétée. J'ai téléphoné partout, aux hôpitaux, aux services d'urgence... A la fin, j'ai même téléphoné à la police. Ils m'ont dit qu'ils ne savaient rien, qu'il n'était pas dans leurs locaux. Alors qu'il y était. Il était déjà en garde-à-vue. Pendant 24 heures, je me suis fait un sang d'encre.

 

Depuis je me bats pour lui

Le lendemain à 19 heures, j'ai reçu un appel de la BRB – la brigade de répression du banditisme. Ils m'ont demandé de me presser de rentrer à mon domicile : ils menaient une perquisition.

J'étais chez ma fille à dix minutes de là. Je suis rentrée tout de suite. Les flics m'attendaient en bas, mon mari était avec eux, menotté, le visage tuméfié des coups qu'on lui avait donnés, du sang couvrait son tee-shirt. Quand ils sont repartis, je ne croyais plus que jamais j'allais le revoir vivant.

Depuis je me bats pour lui, à ses côtés. Je serai auprès de lui jusqu'à la fin de sa peine. Je continuerai à aider toutes les femmes qui se battent comme moi auprès de leur conjoint, de leur fils, de leur frère.

 

J'aime mon mari, pour le meilleur et pour le pire

Des autres, des voisins qui accusent sans rien savoir ou des 'amis' qui ne me fréquentent plus depuis, de tous ceux-là, je m'en fous à présent. Mais il faut que les gens sachent et que peut-être ils comprennent. Nous sommes malheureuses : malheureuses de devoir nous rendre aux parloirs, de devoir rentrer dans cette maudite prison. Et pourtant, chaque semaine, nous y retournons.

 

J'aime mon mari, pour le meilleur et malheureusement aussi pour le pire. Non, vraiment, on n'est pas heureux de s'y rendre à ces foutus parloirs et pourtant, chaque semaine, parfois plusieurs fois par semaine, je fais le même trajet. Des heures de route dans les transports en commun, avec ces maudits sacs.

 

Je me languis juste que tout ça se finisse, que tout soit derrière nous et que nous nous retrouvions.

 

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