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journal d'un détenu au quartier des "Isolés" - Prison des Baumettes à Marseille

Publié par Bruno des Baumettes
Publié dans : #association

« Nul ne sait ce que peut un corps » Spinoza

 

C'est bien rare que j'écrive en "réaction à...", mais ici c'est le cas. Ce post ce veut une réflexion par rapport à un article, publié par Rue89Lyon (18/10/14) : Le Blog du taulard : et les bénévoles en prison ?

L'auteur, "Le Taulard inconnu", n'y va pas par quatre chemins : "Je vais parler de tous ceux qui croient bien agir, qui s’en gaussent d’ailleurs, en intervenant dans les prisons. Je vais parler de tous ces bénévoles qui sont en fin de compte objectivement complices de ce système puisqu’ils le font perdurer...."

 

La prison reste un système totalitaire

 

La prison, y compris dans les pays se prétendant les plus "démocratiques" (USA, France, Grande-Bretagne, Belgique, et j'en passe...) reste l'héritière, la fille puis-née du Bagne, des Galères, de l'enfermement et des culs-de-basse-fosse les plus obscurs.

Malgré le "vernis" légal et soi-disant respectueux des droits de la personne humaine, en particulier de sa dignité, elle nie la simple reconnaissance qu'un(e) détenu(e) c'est aussi - c'est d'abord - un corps, fait d'os, de chair et de fluides, un corps entravé avant d'être une "âme à sauver" sur laquelle un Saint-Esprit plus ou moins laïque viendrait se poser pour en assurer la Rédemption...

Le rôle de la Pénitentiaire est d'enfermer pour punir. Et si l'enfermement n'y suffit pas, elle y rajoute toute une panoplie de gestes, d'actes et de marques directement voulus pour rappeler au détenu son statut de bête incarcérée : fouilles à poil, cellules de 9m2 où l'on entasse trois types - voire plus - parfois 23 heures sur 24, mitard et privation, etc...

 

 

The Koestler Trust : portrait de Taulard

 

On a beau dire ou vouloir faire : un détenu, c'est d'abord un taulard !

 

Cela paraît une tautologie que de parler ainsi : mais le terme "détenu" est à celui de "taulard", ce que le non-voyant est à l'aveugle : une simple euphémisation du langage, une formule de politesse, en quelque sorte. Le détenu serait encore une personne, dont on reconnaîtrait les droits, et pour qui on conserverait des marques de respect...

Le taulard porte en lui cette infamie qui inscrit sur son crâne souvent rasé, entre ses phalanges et sur sa peau. Passer par la case prison est une tache indélibile. Celles et ceux qui ont fait - plus ou moins longtemps - ce détour le savent bien. Voyez comment, souvent, comme par défi ou par dépit, ils se marquent le corps d'encre artisanale, indélibilement bleue, comme une confirmation de cette identité-là qui leur colle à la peau...

 

Et les bénévoles là-dedans ?

 

Qui sont ces passeurs de murailles ? ces visiteurs de passage qui franchissent les portes de l'Enfer. Même s'il faut relativiser l'Enfer-même... un Enfer peut-être sans flamme ni engins de torture (sauf bien sûr lorsqu'éclatent ça et là une révolte ou une mutinerie). L'enfer peut-être blanc comme un sépulcre...

J'ai concacré une page entière : Des intervenants en prison, à tous ces intermittents que l'on croise dans les couloirs, qui arrivent de dehors, comme des bateaux venant de terres lointaines, chargés des nouvelles du Monde, d'un autre monde...

Que viennent-ils donc faire là ? Dans nos prisons ? Quelle mouche les a piqué pour accepter de passer tant de portes et de verrous ? S'il s'agit des proches, des familles, des ami(e)s, des amant(e)s, cela encore peut se comprendre. Une partie d'eux/d'elles-mêmes sont aussi derrière des grilles. Mais quant aux autres qu'est-ce qui les motive à franchir nos enceintes ?

 

Le "devoir-agir"

 

Quelles que soient les motivations profondes qui les animent en entrant là où, dit-on, il s'agit d'abandonner tout espoir, il leur faut bien une solide motivation, tout de même ! Le devoir-agir (mise en place d'ateliers, d'interventions plus ou moins ludiques, etc...) est souvent la seule réponse qui peuvent apporter. L'action n'oblitère peut-être pas la naissance d'une réflexion sur le non-sens du système dans lequel ils deviennent parties prenantes, mais parfois elle les empêche de penser plus loin...

Ces moments d'activités viennent alors distraire les pensionnaires (taulards et matons) du train-train quotidien qui assigne la durée et la répétition des jours à un déjà-vu, ou le demain est pareil à l'aujourd'hui, lui même semble à l'hier. 

 

Le "devoir-témoigner"

 

En entrant et en sortant "librement" en prison, les bénévoles et les intervenants en milieu carcéral, sont souvent marqués par cette expérience et, comme beaucoup de taulards d'ailleurs, - et moi-même au travers de ce blog -, expriment le besoin de témoigner de ce qu'ils ont vu/vécu/rencontré derrière ces hauts-murs d'où souvent rien ne sort.

Ils tentent alors, avec plus ou moins de retentissement, de raconter aux autres "la prison". Souvent s'arrogent-ils le droit (le droit moral, j'entend) de témoigner au nom de... 

Au nom de tous ces taulards, dont la plupart sont plus ou moins trop (analpha)bêtes et incapables de témoigner tout seuls.

D'ailleurs, l'Administration pénitentiaire, ne facilite pas - c'est là une litote - l'expression de sa clientèle. C'est à d'autres de s'en charger.

L'habitude de tout système totalitaire - et la prison, faut-il le répéter, est un système totalitaire - est de cloisonner et d'empêcher toute circulation libre de la parole et plus encore des écrits, jugés par nature subversifs et dangereux de l'ordre qui règne-là.

Le risque premier, dans ce souci de témoigner, est alors la captation de la parole des détenus par des bénévoles et des intervenants de tout poil, qui s'arrogent le droit de parler au nom de, - confortant ainsi le manque de crédibilité qu'on puisse accorder à la parole de taulards, jugés, par nature, dépourvus d'aucune légitimité ! Ce fut longtemps le cas, c'est toujours le cas, pour d'autres catégories profondément stigamatisées : porteurs du Sida, étrangers clandestins, et j'en passe...

 

Le devoir de dénoncer

 

Enfin la dernière option est celle de la dénonciation. Ce fut le cas, célèbre en son temps, d'Albert Londres, journaliste qui dénonça dans les années 30, les conditions infames des bagnes coloniaux ou militaires, ou de Jacques prévert dénonçant la "chasse aux enfants" de Belle-Ile-en-Mer...

Le risque étant alors de deux ordres : le premier c'est de s'opposer directeur à la machine/système de l'Administration carcérale et de se trouver de facto, mis à la porte (parfois d'ailleurs, face à système totalitaire, celles et ceux qui dénoncent savent bien le coût de cette décision, et anticipent leur départ avant qu'on ne les chasse).

Le second plus grave, et bien énoncé par Michel Foucault dans les années 70, étant celui d'une "récupération politique" de la parole anticarcérale par des gens/des groupes poursuivant d'autres objectifs, au risque d'oublier le sort des détenus au fond de leur geôle, voire de ne souhaiter, intérieurement, que de voir leurs conditions d'incarcération ne pas améliorer, voire venir à en souhaiter qu'elles deviennent plus terribles encore. Il s'agit-là d'une instrumentalisation - ni meilleure, ni pire - de celles des tenants du tout répressif. Pour les Taulards, et jusqu'au Grand soir, ça ne change pas grand chose !

 

 

Une collaboration au risque de la compromission

 

Comment alors se positionner pour des bénévoles et intervenants choisissant de "collaborer" avec le Système carcéral, c'est-à-dire, en clair : l'Administration pénitentiaire et ses échelons de tous ordres ? .

Un système totalitaire ne supporte pas qu'on s'oppose à lui. Pourtant, dans le même temps, aucun système est totalement et systématiquement totalitaire. Il possède, en lui-même, ses propres lignes de fractures, ses marges d'incertitudes, ses propres contradictions qui s'expriment en termes de rapports de force internes et qui laissent - ou peuvent laisser - alors aux intervenants externes des marges de manoeuvre plus ou moins lâches, pourvu qu'ils s'inféodent au système. 

La question est alors, pour l'intervenant et le bénévoles, de savoir si collaborer peut signifier, tout en se compromettant, - à force ce compromis -, et, en même temps, de lui offrir des marges de manoeuvre suffisantes pour avoir le sentiment (l'illusion ?) d'oeuvrer en sous-main, d'ourdir au futur effondrement du système.

Le Taulard inconnu porte une réponse tranchante : "Ils [ces intervenants] empêchent la vérité et ne dénoncent rien, ou si peu, que ça ne va pas ébranler la pénitentiaire...". La mienne est plus nuancée : la présence, l'action, les témoignages - voire la dénonciation de situations extrêmes - faites par tous ces bonnes âmes, peuvent être les ferments d'une prise de conscience collective...

Mais force est de reconnaître, que concernant les prisons et le sort des détenus, il n'y a eu guère de grandes avancées ces dernières décennies - parfois même les interventions bénévoles viennent cautionner et renforcer le rôle bénéfique de la prison en la parant d'un décor en trompe-l'oeil réjouissant, festifs ou culturels. Mais qu'en est-il lorsque la fête est finie ?

 

Aucun système, même le plus totalaire, est absolument infaillible

 

Mais, je le répète, aucun système, même le plus totalaire, est absolument infaillible. Il possède en lui ses propres lignes de fractures. C'est là peut-être que l'action de quelques bénévoles ou intervenants peut être efficace, comme un coin qu'on engonce dans une pierre pour la faire éclater... 

 

Mais, au bout du compte, ce sera seulement en reconnaissant le droit à la parole publique des détenus eux-mêmes que la Société franchira le cap de la reconnaissance, aux personnes détenus, d'une "certaine citoyenneté".

Alors peut-être seulement, les hauts-murs des prisons parviendront à se fissurer, mais que les partisans du Grand enfermement se rassurent : ce n'est pas demain qu'ils tomberont...

 

Lire aussi : Rue89 Lyon (23/10/14) Le Blog du Taulard :

« On ne peut pas donner un visage humain à la prison »

Rue89 Lyon (23/10/14) : « Pourquoi y a t-il des actions culturelles, scolaires ou sportives en prison ? »

 

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Hélène Erlingsen-Crest (2014) : L'abîme carcéral

Une femme au sein des commissions disciplinaires

Les commissions de discipline, où siègent surveillants et directeurs de la pénitentiaire, en présence d’avocats, sont un bastion encore inconnu du grand public, au sein des prisons, où sont sanctionnés les détenus commettant des fautes.


Depuis 2011, un « citoyen-assesseur », issu de la société civile, y participe et, pour la première fois, l’un d’eux témoigne. Elle témoigne dans un livre, "L'Abîme carcéral". 

Lire : Hélène Erlingsen-Creste : L'abîme carcéral

Pour en savoir plus : Le Nouvel Obs (19/10/14) : "Je peux entendre le souffle des détenus quand ils sont énervés"

 

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Il suffit de franchir le pont, c'est tout de suite l'aventure

 

De la collaboration, à la compromission, il n'y a qu'un pas. Pourquoi alors ne pas faire partie de l'Administration pénitentiaire ? Pour le "bien" des détenus naturellement !

 

Devenez conseiller pénitentiaire d'insertion et de probation (CPIP)

 

"Les CPIP évaluent et mettent en place un suivi adapté pour chaque personne condamnée ou prévenue. Ils aident à la décision judiciaire et à l’individualisation des peines, notamment grâce aux aménagements de peine. Ils accompagnent aussi les personnes détenues à préparer leur sortie de prison et leur réinsertion sociale..."

 

Lire la suite : Ministère de la Justice (24/10/14)

 

Dommage pour cette année, les inscriptions sont closes depuis le 12 novembre dernier...

Mais, qu'à cela ne tienne : vous pourrez vous représenter l'année prochaine !

 

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Post publié le 29/10/14 mis à jour le 02/11/14

 

VISITEZ LA PAGE :

PASSEURS DE MURAILLES :

DES INTERVENANTS EN MILIEU CARCERAL

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