Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

brunodesbaumettes.overblog.com

journal d'un détenu au quartier des "Isolés" - Prison des Baumettes à Marseille

Publié par Bruno des Baumettes
10-12 - CHAPITRE 3 - le journal

Vendredi 12 octobre 11 h 30 – Bruno le bienheureux

[sur mon cahier, j'ai noté, par erreur : vendredi 13. Souvent je me perdais dans les dates.]

Tiens ? aujourd'hui vendredi 13, cela me portera-t-il chance ? De la chance, ici nous en faut, nous en avons tous besoin. Chance pour ne pas tomber malade dans toute cette crasse, chance qu'il ne nous arrive rien de grave (ici une mauvaise rencontre est si vite arrivée !), chance enfin de ne pas devenir encore pire que ce que nous sommes déjà. Et là : c'est vraiment pas gagné !

***

Heureusement qu'à l'école, ce matin, j'ai pu parler avec Jean-Marie. ( A l'école, Bébert n'y va pas. Il estime qu'il n'a rien à y apprendre). Là-bas, j'ai pris un moment pour raconter à Jean-Marie la scène qu'il m'a faite hier matin au retour de la douche. Jean-Marie m'écoute avec patience.

Tout en ouvrant ses affaires de classe il me dit de relativiser tout ça. « Tu sais, ça pourrait être bien pire, encore. Bébert est un peu pénible mais, regarde : il est propre, il ne met pas le bordel dans la cellule. Tu sais qu'on pourrait nous mettre quelqu'un de bien plus détraqué ».

Je m'aperçois à ce moment-là combien il a raison. Bébert est pénible, il m'est presque insupportable. Depuis hier matin, je ne lui ai plus adressé la parole. Dans le cafoutche [placard marseillais] dans lequel on nous tient, ça casse l'ambiance.

Mais c'est vrai qu'il n'a pas toujours été comme ça. Et, à tout prendre : il vaut mieux cohabiter avec Bébert qu'avec Habib-l'assassin ou même Yaya le joueur de contrée. Va ! À midi, je me dis quand on rentrera de l'école, je ferai comme si rien ne s'était passé. Bébert et moi, nous nous réconcilierons.

Comme dit Jean-Marie avec toute sa philosophie : «On est en prison, Bruno, ça il ne faut jamais l'oublier... ». Oui ! comme d'habitude, il a mille fois raison.

Ça pourrait être pire : bien pire. A tout bien y réfléchir, je pense même ici être bien traité.

Allez ! si j'en avais la possibilité, je jouerais au loto aujourd'hui. Je sens que c'est mon jour de chance.

10-12 - CHAPITRE 3 - le journal

Vendredi 12 octobre - 19 h 30 - la grande inspection

Depuis deux jours, il y a de drôles de bonhommes qui se promènent dans nos couloirs. Sont-ce de nouveaux détenus ? Vu comme ils vont et ils viennent, je ne pense pas. Jean-Marie qui lit tout, nous signale qu'il y a une inspection diligentée par le Contrôleur général des prisons (je ne connais pas son titre exact).

Une inspection sur l'état des Baumettes.

C'est vrai qu'une affichette a été placée à l'entrée du quartier, près de la grille du premier étage. Je n'ai même pas pris le temps de la lire. A part Jean-Marie, personne à l'étage est au courant. A vrai dire, je crois qu'ici on s'en fiche. Franchement, nous avons d'autres choses à régler que de nous préoccuper de l'état de notre prison...

Le qui ? vous dites ? Le Contrôleur général des prisons... Et ben, le bonhomme, il risque pas d'être déçu !

Jean-Marie, lui, est excité comme une puce. « Tu te rends pas compte, me dit-il, ils sont venus en nombre, à plusieurs... Ils vont passer dans tous les coins. Ils interrogent tout le monde... ». Grand bien leur fasse, ils ne regretteront pas la visite : les Baumettes, ça mérite le voyage. Le détour ? non ! Le voyage.

Jean-Marie m'explique pendant le déjeuner que tout détenu qui le souhaite peut demander à être interviewé : « en privé, sans la présence d'un gardien : tout ça anonymement... ». Il se propose de les rencontrer. Il me demande si ça me tente. Pour ma part, je n'ai rien à leur dire. Je ne vois pas qu'ils puissent changer grand chose. Que viennent-ils déranger mon désordre ?

Ce matin, nous en avons même vu un – ou plutôt une : c'était une jeune femme – qui est venue dans la salle de classe se présenter. Nos petits jeunes, Abel et Mickaël, étaient tout excités, Damien lui souriait ingénument. Je n'ai pas dis un mot...

***

Moi personnellement, je m'en sors pas mal jusqu'à présent. Je dirais même que je m'en sors bien. Ma cellule est agréable (quoiqu'un peu exiguë pour trois), et - à part Bébert ces derniers jours - tout le monde m'a à la bonne. Que d'autres se plaignent et puis ensuite qu'ils se fassent taper dessus, c'est leur affaire. Moi, je préfère me taire. Aux Baumettes, le linge sale, ça se lave en famille.

Bébert a raison quand il dit à Jean-Marie de faire gaffe à ce qu'il va leur dire, s'il les rencontre. Il ne croit pas à l'anonymat qu'on promet aux détenus qui voudraient bien témoigner. Moi non plus. « Fais attention aux représailles ! Rajoute-t-il. Quand il seront partis ça risque de te retomber dessus... ». Mais Jean-Marie ne semble pas l'entendre de cette oreille.

Pour ma part, je ne leur dirai rien : prudence, prudence.

La seule chose peut-être ici qui me gêne, - avec le vacarme qui n'en finit pas -, c'est qu'il faille toujours se tenir sur ses gardes. Pas de répit. « One never knows when the blow may fall... »(*). On ne sait jamais d'où le coup peut venir : de partout, de nulle part, à n'importe quel moment, jamais... Ça peut vous arriver dans les douches, au détour d'un escalier, au fond de la cour... Oui, c'est ça : toujours rester sur ses gardes. Certains jours, c'est épuisant.

Etre détenu aux Baumettes, - en tout cas dans le quartier des 'isolés' -, c'est un peu comme être suspendu au-dessus du vide : on en devient funambule. Moi, j'apprends à danser sur mon fil. Et ce vertige m'amuse presque à présent. Ici, il faut apprendre à se méfier de tout et de tous. Cela finirait par me faire désespérer de l'humanité, si j'avais encore quelque espoir.

Autrement, aux Baumettes, tu ne risques rien. Faire gaffe et il ne t'arrivera rien. Quant aux cafards et aux rats, on finit par s'y habituer. Avec eux aussi, nous cohabitons et presque nous nous comprenons. En somme, se sont nos animaux de compagnie. Nous sommes leurs compagnons de cellule. Nous les dérangeons à peine et eux, à la fin, ils nous supportent.

Tout ça, je préfère le garder pour moi. Je le griffonne sur une page de mon journal 'intime' et c'est bien suffisant. Ça ne regarde personne. En tout cas pas un contrôleur de bagne et tous ses inspecteurs de travaux finis. Je ne vois pas l'utilité d'un tel débarquement. Jean-Marie, au contraire, me dit qu'il faut saisir le moment, que c'est une opportunité !

Il leur a écrit une lettre et à demander à les rencontrer. Mais que pourrait-il donc leur raconter ?

(*) Graham Green - The third Man

Samedi 13 octobre – 19 heures - petites vexations du week-end

[J'ai noté sur mon cahier le 14 octobre : toujours un décalage de date..]

Depuis quelques jours l'ambiance en cellule n'est pas géniale. Bébert sombre à présent dans une sorte de dépression parfois mêlée d'agressivité. Il continue à parler tout seul à haute voix, ou alors s'adresse-t-il à nous ? Ses marmonages agacent même à présent Jean-Marie...

Nous devons essayer tous les deux de rester positifs. Jean-Marie à raison, ça pourrait être pire encore. Bébert attend chaque jour le vaguemestre qui doit lui apporter la décision des juges. Il nous interroge sur les délais. « Normalement, lui dit Jean-Marie, ça doit être rapide... ». Je ne sais pas s'il le sait vraiment ou s'il lui dit ça juste pour le réconforter.

En voyant comment c'est dur pour Bébert, j'imagine combien l'attente d'un verdict doit être éprouvante à l'issu de son procès. J'essaie de ne pas y penser pour moi-même encore. Peut-être est-ce plus pénible d'attendre le verdict que d'entendre la sentence ? Je ne sais pas.

Le comportement de Bébert a eu pour effet de renforcer les liens entre Jean-Marie et moi. A deux, on se sent plus fort. Je ne savais pas qu'on pouvait finir par s'entendre aussi bien avec quelqu'un en prison.

Mais je me dis en même temps qu'il ne faut pas que je m'attache trop. Du jour au lendemain, lui ou moi : hop ! On aura disparu. Hop ! libéré, transféré, exécuté, lui ou moi. En prison, il faut apprendre à aimer un peu, à s'apprécier au jour le jour.

***

Ce matin samedi nous avons l'intention, Jean-Marie et moi de sortir ensemble. C'est le week-end, ça nous changera les idées. Nous avons cantiné des biscuits et Assa, l'ancien co-cellulaire de Jean-Marie nous a offert un stock de kit-café.

[Le kit-café est composé d'un sachet de café-chicorée, d'un sachet de lait et d'un sachet de sucre en poudre. Il nous est livré chaque soir, avec la gamelle. De nombreux détenus préfèrent boire le café qu'ils cantinent. 'Il a meilleur goût', pensent-ils].

Ce matin nous offrirons le petit déj à tous nos compagnons. Nous avons fait chauffer de l'eau que nous avons versée dans deux bouteilles plastique. Je prends avec moi tous les sachets ainsi que deux paquets de biscuits fourrés.

Comme l'hiver arrive, Jean-Marie m'a proposé de descendre les couvertures afin que nous les secouions dehors, dans la cour. En effet, à cause des barreaux à la fenêtre, il nous est impossible de pouvoir les secouer depuis notre cellule.

Les couvertures – ou, plutôt : la couverture individuelle que nous recevons à notre arrivée – ne sont/n'est jamais lavée(s). Ainsi, Jean-Marie a la sienne depuis plus d'un an maintenant, et Bébert depuis quatre mois. L'odeur des corps et de la moisissure s'y est imprégnée.

Et je ne parle même pas des cadavres d'acariens qui doivent y être ensevelis. Comme nos draps, qu'on nous change une fois tous les trois ou quatre mois, elles finissent par puer la chair morte.

Faire prendre l'air à tout ce monde-là ne fera pas de mal. En plus, Jean-Marie est allergique. Toute cette faune lui donne des rhumes terribles qui le font pleurer, moucher et éternuer. 'A tes souhaits !' Jean-Marie.

***

Comme des complices avant de faire un mauvais coup, Jean-Marie et moi, nous nous sommes mis d'accord. Jean-Marie descendra les couvertures et je descendrai le petit déjeuner pour la courée.

(L'idée me traverse un moment que nous devrions aussi descendre le Bébert, pour lui faire prendre l'air, mais là, décidément, j'ai craint que nous nous chargions trop. Je plaisante!)

Je bourre les poches de ma veste avec les sachets de café. Je mets les deux paquets de biscuits dans le sac plastique où j'ai le jeu d'échecs. C'est bien compliqué tout ça ! Jean-Marie prend un grand sac où il plie les couvertures. Il y rajoute les deux bouteilles d'eau chaude et des gobelets en pots de yaourt.

Avec tout notre barda, nous voilà partis, nous voilà descendus.

Arrivés au portique. Zong ! zong ! Putain ça sonne. J'ai fait une fausse manœuvre. J'ai oublié que les sachets de café et de lait sont couverts d'une couche métallique. Je vide mes poches devant le gardien chef du week-end : Dédé-le-syndiqué, un bonhomme de notre âge.

Il n'a aucune sympathie pour nous, les 'isolés', me confirmera par la suite Jean-Marie. Ce matin, on est mal tombé. D'autant plus, que du sac plastique que je tiens à la main dépassent les deux paquets de gâteaux tout emballés. Peut-être cacherais-je des armes dedans ?

« - C'est quoi tout ce bordel ?

- C'est pour le petit déjeuner, pour nos camarades...

- C'est pas le Club Méditerranée ici ! » Me dit-il d'un ton sec.

Les autres gardiens présents regardent la scène. Il ne disent rien. Je sais bien qu'eux, pour la plupart, m'auraient laissé sortir tout ça. Mais lui, ce grand con, je sens que ça va pas le faire.

Voilà, je dois tout lui laisser. Adieu sachets de kit-café ! adieu biscuits du petit déjeuner. Confisqués !

« - Ok, ok... lui dis-je en lui déposant mon butin contre la porte.

- Et même si c'est pas Ok ! Me répond-il. Ici c'est pas toi qui commandes. Allez ! Fous le camp ! »

'Mais qui il est ce type pour me parler comme ça ?' Mais bien entendu, je ne lui dis pas. Je sors. Je suis dépité.

Derrière moi, Jean-Marie s'est fait aussi coincé. Le même bonhomme lui empêche de sortir les couvertures. Il me rejoint dans la cour et nous nous regardons comme deux enfants qui se sont fait chopper.

C'est sûr ! Aujourd'hui, on est tombé sur le mauvais numéro. « Celui-là c'est un syndiqué, me dit Jean-Marie. Il applique le règlement à la lettre. Avec le rouquin, c'est la pire des peaux-de-vache... ».

[Plus tard, je le verrai, aux actualités régionales, témoigner devant les caméras sur les difficultés des surveillants et les risques qu'ils courent dans cet établissement. A mon avis, il ne fait rien pour arranger les choses.]

Les peaux-de-vache, pour reprendre l'expression de Jean-Marie sont heureusement des exceptions. La plupart des matons essaient de faire leur boulot sans trop de zèle. Certains font même preuve à notre égard de compréhension, voire d'humanité...

C'était un mauvais jour. Nos compagnons nous attendaient pour le petit déjeuner. Ce ne sera pas pour aujourd'hui.

[Heureusement, nous pourrons récupérer nos couvertures au retour de la promenade. L'hiver autrement eut été bien plus rude.]

Dimanche 15 octobre - 18 heures – Avec les moyens du bord

Aujourd'hui, Jean-Marie a décidé de faire du petit bricolage. En effet, la boîte en carton qui nous sert de boîte aux lettres à la porte s'est décollée. Je vais apprendre à réaliser une colle forte made-in-jail. Pour cela, il y a deux méthodes : utiliser de la pâte dentifrice et celle que préfère Jean-Marie : préparer une colle alimentaire, à partir de lait en poudre.

Il suffit de suivre le mode d'emploi, un peu comme pour le papier mural : un sachet de lait en poudre dans un verre et une cuiller à café d'eau, on touille bien. C'est prêt à l'emploi. Et... ça marche !

Jean-Marie fait son collage.

Ensuite, il découpe de longs rubans de PQ qui vont servir à calfeutrer la fenêtre. Puis, il s'occupe de la porte. Depuis plusieurs jours le froid est tombé sur les Baumettes. L'hiver s'est introduit jusque dans notre cellule, le vent passe par tous les trous. J'ai les orteils frigorifiés. Cette prison est un véritable gruyère !

Pour m'occuper et pour bouger un peu, moi aussi, je bricole. Ainsi j'aurai moins froid.

Comme il reste un peu de colle alimentaire, et que j'ai gardé des emballages de roquefort que nous avons cantiné, je vais les coller au-dessus du lavabo. On pourra y mettre l'éponge et les petites cuillers. Je trouve ça plus pratique : elles s'égoutteront mieux.

Depuis plus d'une semaine, Jean-Marie m'a fait garder les barquettes plastiques dans lesquelles on nous sert la gamelle. On va s'en servir pour isoler les deux gros tuyaux de chauffage qui traversent de part en part la cellule le long du mur sous la fenêtre. Jean-Marie a déjà passé un hiver ici. Il me dit de m'attendre à avoir froid. Les Baumettes sont mal isolées, mal isolées du froid, je veux dire.

C'est vrai que notre prison aurait mieux tenu sous les tropiques : à Nouméa ou à Cayenne. En la laissant glisser lentement jusqu'aux plages, en la poussant un peu, peut-être cinglerait-on vers d'autres outre-mers ? Emporte-moi, prison ! enlève-moi, frégate ! Loin ! loin !

Je me prends à rêver qu'elle nous emporte à la dérive. Nous, aussi bien que tous les matons, toute la vermine et tous les rats du navire. Une arche de Noé improbable, comme un vaisseau fantôme qui traverserait la mer Rouge : un Bounty grouillant de mutins.

Perdu dans des soleils marins, je regarde faire Jean-Marie et j'apprends. Un jour c'est moi qui devrai faire pareil.

Allons ! Arrêtons de rêver, c'est bientôt l'heure de la gamelle. Déjà j'entends le chariot qui arrive.

[Je n'ai malheureusement pas réfléchi que la combinaison des boîtes de roquefort et de la colle alimentaire fabriquée à partir de lait en poudre, pouvait produire des réactions bizarres. Au bout d'une semaine, le mur autour du lavabo, fut couvert de moisissures. Au bout de quinze jours se sera la paroi toute entière, du sol au plafond. Jean-Marie en sera quitte pour décaper au grattoir tous nos murs. C'est vrai aussi, que ces cellules sont bien humides...]

10-12 - CHAPITRE 3 - le journal

Dimanche 13 octobre – 21 h 30 - une cuisson à petit feu

Pour mes co-cellulaires, à bord, c'est moi le cuistot. Je continue à préparer la salade du midi et, le soir, je me suis mis à cuisiner de la soupe. Pour cela, j'utilise un grand bocal de verre (qui nous vient du café-chicorée des cantines) que je mets au bain-marie dans une simple casserole remplie d'eau. Le toto chauffe tout ça.

Pour faire cuire des courgettes, par exemple, il me faut bien une journée entière. Mais c'est connu: c'est bien meilleur quand ça a cuit lentement, que ça mijote. Souvent, j'y rajoute, au gré de la gamelle : des restes de pâtes, du couscous ou de la purée. La soupe est bonne et elle nous réchauffe.

Le problème à présent en cellule, c'est l'humidité. Une soupe et trois bonhommes qui cuisent ensemble à petit feu, toute la sainte journée, ça finit par suinter. Ça sent le légume-vapeur et l'odeur des corps enfermés.

***

En prévision de l'hiver, j'apprends d'autres recettes. Ici nous n'avons droit à d'autres remontants que les cachetons du psychiatre ou les compléments alimentaires pour les plus anémiés. Pas moyen, par exemple de 'toucher' de l'alcool. Légalement, je veux dire. Même pas de l'alcool à brûler.

Alexandre-le-Métis m'a bien expliqué qu'avant les détenus recevaient le dimanche un quart de vin. Mais ce temps est révolu. « Ah ! les bonnes choses se perdent, Alexandre, même en prison... ». Malgré tout, des bouteilles de whisky sont en vente sous le manteau. La bouteille est vendue à 150 euros, m'a averti Damien. C'est cher !

Je lui dis que je trouve ce prix prohibitif. Il me répond que c'est du JB qu'on livre. « C'est cher quand même ! » Je lui demande si on peut payer en cigarettes. Ça doit faire vingt cinq paquets, bon prix. « Non, pour ça, il faut payer en liquide », me dit-il. Pour de l'alcool, en liquide, c'est normal...

Ou alors, l'autre solution, c'est de préparer soi-même sa liqueur. Pour cela, Damien a une recette. Ça nous coûtera bien moins cher. Il faut cantiner du jus de fruit. « Le mieux, c'est le jus de pamplemousse », me précise-t-il. Mais je suppose que ça marche aussi avec d'autres parfums. Il ne sait pas, il me dit qu'il n'a pas essayé. Il faut aussi avoir un produit servant de levure. Damien suggère d'utiliser du camembert. (Je ne lui demande pas si ça marche aussi avec le roquefort.)

Grosso modo, la recette est celle-ci : on met le bout de fromage dans la bouteille et on laisse le tout fermenter quinze jours. Voilà, c'est simple comme bonjour. De temps en temps, il faut penser à ouvrir le bouchon, afin de laisser le gaz s'échapper. Après ça, me dit-il, on obtient une sorte de bière tout à fait buvable.

Je n'en connais pas le goût, et je suppose, comme tout bouilleur de cru, qu'il faut aussi un certain savoir-faire. C'est comme pour la vinification : ça demande des années d'expérience ces choses-là. C'est bon pour les longues peines.

[Bon, je vous donne la recette, mais je n'ai pas eu le temps de l'expérimenter. Je vous laisse alors essayer de votre côté, si le cœur vous en dit.]

***

Jean-Marie me propose pour ce soir de nous faire chauffer une bouillotte. De l'eau chaude dans une bouteille plastique qu'on mettra sous la couverture pour nous réchauffer les pieds. C'est ça aussi l'héroïsme des détenus : éviter d'avoir les pieds froids en hiver. Il m'a bien prévenu. L'été, la chaleur ici est étouffante, l'hiver nos cellules sont glaciales.

Le risque, avec nos bouillottes bricolées c'est la fuite ou que le bouchon soit mal vissé. Pour nous, par contre, il n'y a pas d'échappatoire, aucune évasion n'est possible. Point de fuite aux Baumettes...

10-12 - CHAPITRE 3 - le journal

Lundi 15 octobre – 18 heures 30– seul au monde

Ce matin, je ne suis pas descendu. Le vent est glacial. Le Mistral souffle en rafales et il emporte tout. Des gabians et des sachets plastiques s'accrochent sur les fils barbelés en lambeaux de chair et de plumes. Les cordes à yoyo sont comme des lianes ou des serpents qui dansent.

Les bâtiments des Baumettes, tels de gros ours, s'engourdissent à l'entrée de l'hiver. Heureusement, que ce week-end Jean-Marie s'est occupé de l'isolation. Ce matin, enfin, ils ont allumé le chauffage. Cette nuit, malgré la bouillotte, j'ai eu froid, ce soir je dormirai plus couvert.

A l'école, toute à l'heure, Momo-la-Cayolle m'a descendu un sac de vêtements d'hiver : un pull, une paire de chaussettes et un jean's. Le jean's me va trop grand mais je vais m'arranger. Je récupérerai la cordelette du bermuda à grosses fleurs rouges et bleus qui ne m'est plus utile en cette saison.

Momo sait combien je manque de linge chaud. Il m'a dit qu'il n'en avait pas besoin. Qu'il a tout ce qui lui faut, qu'il en a deux sacs pleins. Le pull, s'il n'est pas neuf, est impeccable. Il sent bon l'assouplissant. Momo est trop gentil et d'autres, à l'extérieur, pensent à lui. Il prend vraiment soin de moi depuis mon arrivée.

Je ne sais pas comment le remercier. Je me dis que je vais lui offrir un paquet de tabac. Je sais qu'il ne me demande rien. Sa famille vient le voir régulièrement au parloir. Très souvent, il téléphone à sa vieille mère, de la cabine d'en-bas. C'est moi qui lui compose les codes d'accès. C'est vrai qu'il faut avoir fait des études pour suivre le mode d'emploi de ces téléphones !

L'Administration pénitentiaire vient d'installer dans la cour deux postes téléphoniques. Bien sûr, on ne peut pas appeler qui on veut (pour cela il y a le téléphone cellulaire de Mahdi). Les numéros d'appel doivent être autorisés par l'Administration pénitentiaire. Pour les condamnés c'est plus facile. Pour les prévenus, c'est pas si simple : ça doit passer par le Juge d'instruction : c'est lui qui décide.

J'ai fait une demande voici maintenant près d'un mois pour pouvoir téléphoner à Michèle et à mon avocat, mais je n'ai toujours pas d'autorisation. Il va falloir que je réécrive. Ou bien il faudra que je me résolve à passer par Mahdi, Madhi-le-cellulaire. Le cellulaire, non pas qu'il soit en cellule, nous y sommes tous, mais parce que c'est lui le préposé au téléphone portable pour l'ensemble du Deuxième nord.

Jusqu'à présent, je n'ai pas encore utilisé ses services. Je sais qu'on le paie avec des cigarettes. Il ne fait pas crédit. J'ai vu des détenus le supplier qu'il leur avance un appel. Pas moyen. Tu paies : tu téléphones ; tu paies pas : tu téléphones pas. Business is business.

Je n'ai personne à appeler d'urgence, si ce n'est mon avocat qu'il faut que je contacte pour avoir des nouvelles de mon affaire. Mais je trouverais un peu fort de devoir utiliser un circuit clandestin pour pouvoir le joindre. Je ne comprends pas pourquoi je n'ai toujours pas cette autorisation. Cela fait un mois et demi que je suis incarcéré tout de même !

Le legs de Momo m'est allé droit au cœur. Je m'aperçois aussi combien je suis perdu dans cette prison. Voici l'hiver qui arrive et je n'ai rien à me mettre sur le dos. Le pire, c'est l'idée qu'on m'ait oublié. J'ai beau faire, j'ai de nouveau ce sentiment. N'est-ce pas pourtant le mieux que je puisse ici espérer ? Allons ! cessons de nous plaindre.

10-12 - CHAPITRE 3 - le journal

Lundi 15 octobre 21 heures 30 – l'âme des poètes

Cet après-midi nous avons eu classe avec Virginie-la-Maîtresse. Son cours est toujours aussi turbulent mais elle fait de son mieux.

En plus, elle m'a vraiment à la bonne. Aujourd'hui, elle vient de m'apporter une anthologie de la poésie française. Elle me gâte. J'y retrouve un de mes poètes favoris : François Villon.

'Dites-moi où n'en quel pays

Est Flora, la belle Romaine ?

(...) Mais où sont les neiges d'antan ?'

C'est pas du français moderne mais j'aime bien. Dans cette anthologie, il y a trop peu de poèmes d'Apollinaire. Lui c'est mon préféré. Ça manque mais c'est déjà beaucoup que je puisse avoir un livre...

Pendant le cours, nous avons eu la visite d'un des contrôleurs qui inspectent les Baumettes ces jours-ci. En fait, c'était une 'contrôleuse' : une jeune femme très à l'écoute qui vient nous demander comment ça se passe pour nous. C'est elle qui s'était déjà présentée la semaine dernière.

Je m'aperçois que les nouvelles vont plus vite que je le pensais. Voilà que mes compagnons osent revendiquer ! Plusieurs, en tout cas, lui font part de leurs griefs. Momo-dents-en-or est le plus vindicatif. C'est vrai que lui, au moins, il a de quoi se plaindre.

Momo dents-en-or, j'en ai pas encore parlé. C'est un garçon qui ne fait pas d'histoires. Il a la quarantaine ou presque, déjà il verse parmi les anciens. [Attention ! Il ne faut pas confondre Momo-la-Cayolle et Momo-dents-en-or (je vous laisse imaginer pourquoi on le surnomme ainsi). Il y a plusieurs Momo à l'étage, et peut-être des dizaines de 'Momo' dans toutes les Baumettes!].

D'abord, il clame haut et fort qu'il est innocent. Mais ça, c'est pas le seul dans le quartier. L'inspectrice précise d'emblée qu'elle ne peut intervenir sur ces questions. C'est bien dommage, vu combien 'nous' sommes d'innocents ! Je plaisante...

Plus sérieusement, si j'ose dire, Momo-dents-en-or est logé dans une cellule délabrée. Il n'a aucune fenêtre et il doit utiliser sa couverture le soir pour tenter de se calfeutrer. Naturellement, ça l'oblige à coucher tout habillé. Malgré ses demandes, on ne le change pas de cellule. Il invite la dame à lui rendre une visite et lui donne son numéro de cellule.

Puis vient le tour de Damien. Il garde encore quelques vestiges sur le visage de son dernier passage au mitard. Il se plaint d'avoir été molesté par les matons. Vrai ou faux ? qui peut le dire. Bon, sûrement, il le méritait aussi un peu. Ce n'est pas un ange ce garçon.

Enfin, il y a Yassin-le-Corse qui avait disparu depuis une semaine. Lui, c'est plus grave. Il a la tronche tuméfiée et un œil au beurre-plus-que-noir. Son œil droit est maculé d'une tache de sang qui à présent a viré à l'ocre sombre. Il peut à peine l'ouvrir. Sa voix est encore plus pâteuse que d'habitude alors qu'il raconte son histoire. Il a dû se prendre aussi des coups sur la mâchoire.

Il nous dit qu'il a été hospitalisé à l'infirmerie pendant trois jours. Il s'est fait coincer dans l'escalier qui mène aux étages par des mecs du troisième qui lui sont tombés dessus à quatre ou cinq. Sans aucune raison, clame-t-il, seulement parce qu'il est du Deuxième nord.

Nous n'étions même pas au courant qu'il lui était arrivé quelque chose. Même moi, qui ne le porte pas sur mon cœur, je suis pris de pitié. C'est vrai qu'il est dans un triste état ! Ils ont dû lui doubler la dose de cachetons, pour la douleur, je suppose.

Damien l'interroge quand même : « Mais, ils te sont tombés dessus sans raison ? Ça, c'est pas normal... ». Yassin lui avoue, tout de même, qu'il leur a demandé une cigarette. Ils ne devaient pas être dans un bon jour, les mecs. Demander une cigarette ici, c'est comme dire 'bonjour'. Peut-être ont-ils pris cela pour une avance de sa part ? Je plaisante.

Il a porté plainte. Il a reconnu ses agresseurs et il a porté plainte. J'apprends qu'ici, même détenu, on peut porter plainte. Une enquête est en cours... Sûrement, les types sont au mitard à présent. L'inspectrice l'écoute et écoute tout le monde avec beaucoup d'intérêt. Tout ça ne semble pas l'étonner plus que ça. Ou alors l'a-t-on prévenu que les taulards parfois racontent n'importe quoi.

Pour ma part, je reste très mitigé en écoutant Yassin. Bien entendu, je vois qu'il est bien amoché. Je me dis qu'ils auraient pu le laisser sur le carreau. Mais, en même temps, je ne me peux m'empêcher de penser : 'il l'a bien cherché, ce connard'... Je ne sais pas jusqu'à quel point son histoire d'agression gratuite est vraie. Peut-être avait-il une dette envers eux ?

J'en reparlerai tout à l'heure, en cellule avec Jean-Marie... S'il s'est fait frapper seulement parce qu'il est du Deuxième nord, cela me confirme, si besoin était, combien il faut être prudent quand on nous laisse nous 'balader' d'un endroit à un autre.

Etre prudent, certes, mais je sais que ce ne sera pas suffisant. Il faut aussi compter sur la chance : une mauvaise rencontre est si vite arrivée. Je tenterai d'éviter les escaliers déserts et les couloirs les plus sombres.

Malgré moi, je n'arrive pas à éprouver un véritable sentiment de tristesse pour ce qui vient d'arriver à Yassin. J'ai trop en mémoire encore les menaces et le chantage que lui et son acolyte, Habib, Habib-l'assassin, m'ont fait subir à mon arrivée. Suis-je donc à présent tellement pareil aux autres que j'accepte les règlements de compte et les passages à tabac ? J'en frissonne.

Pauvre de moi et de mon semblant de bonne conscience. La prison c'est comme la misère. Elle déshabille le cœur et vous laisse sans pitié. 'Il l'a bien cherché, ce connard', je me répète encore – sans rien laisser transparaître. En tout cas, c'est bien que la contrôleuse soit là et qu'elle enregistre ce récit parmi tous ces autres récits.

Vrais ou faux, qu'importe. Les Baumettes sont vastes et tant d'histoires arrivent ici que tous nous feignons d'ignorer. Ce ne sont que des bruits de couloirs, des propos rapportés, des nouvelles exagérées, parfois de simples légendes imaginées. L’Administration pénitentiaire fait de même : elle préfère pas savoir. Elle ferme les yeux, elle se bouche les oreilles et le nez.

C'est bien que quelqu'un venu du dehors en soit le témoin, même si je me dis que ça ne changera rien.

De retour en cellule, je reparle de tout ça avec Jean-Marie. Il me raconte alors comment lui-même s'est pris un dimanche, à l'office religieux, un coup de poing dans l'estomac d'un détenu d'une autre aile. C'était pendant la messe pourtant. Avant ou après l'eucharistie, le type lui a dit : « Je te reconnais toi, tu es du Deuxième Nord », et vlan ! sans même plus discuter il lui aurait asséné un coup dans le ventre.

Jean-Marie s'est retrouvé plié à terre. « Heureusement, les autres sont tout de suite intervenus. Ce gars, c'est un fou. J'avais jamais parlé avec lui. Il m'est tombé dessus sans raison... ». Depuis, il serait interné dans le service psychiatrique, au rez-de-chaussée...

Toutes ces histoires ne me rassurent guère. Je serre tout contre moi le bouquin de poésie que Virginie vient de me passer. Je me récite quelques vers de Baudelaire comme pour exorciser le sort, ou, en tout cas, pour colorer cet enfer d'une teinte juste un peu moins sombre :

'… brûlé par l'amour du beau,

Je n'aurai pas l'honneur sublime

De donner mon nom à l'abîme

Qui me servira de tombeau'

(Les Fleurs du mal - Charles Baudelaire)

Heureusement, dans cet abîme, il me reste quelques poèmes et d'autres souvenirs aussi. Dans cet abîme qui, j'en ai bien peur, me servira de tombeau...

François VILLON - Ballade des dames du temps jadis

Interprété par James Ollivier

 

 

Retour au sommaire

 

10-12 - CHAPITRE 3 - le journal

Mardi 16 octobre – 6 heures – haikus du matin

Aux Baumettes

Rien ne bouge encore

Ma prison est un haiku japonais

Immobile et parfait

la visiteuse des prisons

Le gardien de la nuit, comme l'Ange, n'est pas encore passé. Mais il ne va plus tarder à présent.

Sa dernière ronde est inutile. Lui aussi le sait bien, mais pourtant il devra la faire. Si l'un de nous s'est pendu comment aurait-il pu s'en apercevoir ? Les cellules sont plongées dans le noir, vaguement éclairées par les projecteurs des cours. On peut mourir ici, la nuit, en toute quiétude.

Chacun s'est fabriqué un cache en carton qui masque l’œilleton. Il nous protège durant la journée des regards indiscrets des détenus en balade sur la coursive. Ceux qui viennent vous brancher pour avoir du tabac.

Chaque soir, nous devons le retirer, afin que le surveillant de la nuit puisse voir dans nos cellules. Si vous avez laissé le cache, il frappe à votre porte jusqu'à ce que vous l'ayez ôté. Faut se lever !

A moins, bien entendu, qu'entre-temps, vous soyez morts. A ce moment-là, il n'ouvrira qu'après qu'un de ses collègues soit venu lui porter main forte. Vous avez mille fois le temps de vivre, de mourir et de ressusciter.

***

Six heures
Aux Baumettes où rien ne bouge
La Mort seule me caresse la nuque

Immobile et parfaite

Elle me désire encore. Pour peu, pour pas grand chose, pour un mot de travers, pour une lettre qu'on n'a pas reçue ou une visite au parloir qui s'est mal passée, ou qui n'a pas eu lieu – un parloir fantôme comme on dit.

Elle coucherait avec moi peut-être même pour rien.

Ici c'est une fille facile, une putain de mauvaise vie. Elle passe de cellule en cellule et puis de lit en lit, faisant des allées et venues. Parfois même elle revient sur ses pas. Elle évite la ronde des gardiens. Elle guette à chaque porte. Elle nous chuchote aux oreilles, elle s'insinue dans nos draps.

Elle a encore envie. Elle, au moins, elle a toujours envie. Ici, cette Maraude, personne, aucun homme ne l'a jamais complètement comblée. Elle est comme une main amoureuse. Elle est insatisfaite.



A cette heure
Où rien ne bouge encore
Elle veut bien s'allonger près de moi

Moisissure immobile et parfaite

10-12 - CHAPITRE 3 - le journal

Mercredi 17 octobre – 17 heures – dans un corps sain (1)

« - On écrit beaucoup ici, dit k. en regardant de loin les papiers...

- Oui, une mauvaise habitude, dit le Monsieur... »

F. Kafka

Cet après-midi j'ai pu pour la première fois me rendre à la salle de gym. J'ai enfin été jusqu'au bout de l'étroit couloir qui se situe plus loin que l'école.

La salle de sport est tout au fond. Il faut encore passer des portes et marcher au milieu de la puanteur.

Voilà ma deuxième activité programmée en prison, après mon inscription à l'école. Au bout d'un mois et demi d'enfermement, c'est bien. J'aurais pu attendre plus longtemps. Le temps que ça prenne pour que la machine m'enregistre et le temps pour bousculer (à peine) la lenteur toute bureaucratique de l'énorme appareil.

La prison, c'est toute une administration. Elle oscille entre la rationalité scientifique de Max Weber et le Château de Franz Kafka. Elle est méticuleuse et lourde, elle est l'une et l'autre à la fois. Aux Baumettes tout est fait pour qu'on n'y fasse rien. Rien de bon en tout cas.

Bon, ne nous plaignons pas. Je suis vraiment privilégié. Je sais, par exemple, qu'Ali-le-Comorien a demandé depuis plus longtemps que moi à pouvoir s'inscrire ici, à la salle de gym, sans succès. La liste d'attente, m'a dit Jean-Marie est longue. Peu sont élus.

C'est clair, c'est grâce à Jean-Marie si j'ai pu être pris avant d'autres. C'est ça 'avoir des relations' en prison. Chaque chose acquise ici est un petit privilège. Pourquoi moi ? pourquoi pas l'autre ? C'est ce qu'on appelle l'arbitraire du choix, plus communément dénommé : injustice.

Il est remarquable combien un établissement dépendant du ministère se réclamant 'de la Justice', - avec un J majuscule, qui plus est ! -, peut, en même temps tellement sécréter d'iniquités et d'injustices. Sûrement souffre-t-il du syndrome du cordonnier mal chaussé ou du dentiste aux dents déchaussées...

En tout cas, grâce à Jean-Marie, et selon les bonnes grâces de Philippe-le-surveillant-moniteur, j'aurai le privilège à faire du sport. Je les en ai remerciés tous les deux.

J'ai cherché dans ma garde-robe (!) les fringues qui me feront le plus ressembler à un athlète prêt à l'entraînement : un pantalon de survêtement et un joli sweet-shirt à manches courtes. Comme il nous faut traverser le petit passage extérieur, j'ai aussi enfilé ma veste sans capuche. Pour ne pas attraper la crève au retour.

Je n'ai d'autres chaussures de sport que la paire de godasses qu'on m'a donnée au vestiaire-indigents. Mais ça fera bien l'affaire. Elles me vont partout.

Ca fait un bon moment que je me laisse aller. Physiquement, je veux dire. Ça va me faire du bien de faire un peu de gym. Ici, je bouffe trop. En plus de la gamelle, il y a le 'café gourmand'. Je suis en train de regrossir, je le sens. Et Jean-Marie, c'est pire. La cinquantaine lui arrondit le ventre.

Bébert seul, nerveux comme il est, reste maigre comme un clou. La nourriture ne lui profite pas. Il faut dire que souvent il lui arrive de sauter un repas. Lui, il se fait du mauvais sang. La prison ne lui va guère. Ce midi, j'ai fait quand même attention à moins manger. Je n'ai pris ni biscuit ni chocolat. J'aurais peur ensuite de vomir.

Philippe, le surveillant-moniteur est venu directement nous chercher en cellule. Nous sommes moins d'une dizaine de 'privilégiés' sept ou huit, pas plus. Nous nous regroupons devant la grille de l'étage. Il y a là, en plus de Jean-Marie, Momo-la-Cayolle et de moi, - qui formons le groupe des 'anciens' - : Faouzi-la-teigne, à qui je dis à peine bonjour ; Saïd-aux-yeux-bleus-d'assassin ; Krédif-le-culturiste et Abel-le-jeunot, tous en tenue de sport.

Il y a aussi Nassour-le-noir qui semble bien décidé, et Tarik a qui je sourit. Il est tout habillé de blanc aujourd'hui. Il est brun et tout mince. Je le trouve presque trop maigre. Il me rappelle Adrian, comme il baisse les yeux et comme parfois aussi il me regarde. Il a vingt-cinq ans lui-aussi.

Chacun nous tenons un grand sac plastique transparent (que l'on peut cantiner pour soixante centimes d'euro). Dedans, on y met du linge pour se changer, une serviette et du savon pour la douche. Je n'ai pas oublié de prendre ma paire de tongs, Jean-Marie me l'a rappelé.

Nous suivons Philippe en file indienne.

Les plus jeunes sont vraiment bien sapés.Ils sont en tenue Addidas ou bien chaussés de Nike. A par nous, nous : je veux dire les anciens qui sommes là, à qui veulent-ils plaire, allant si bien vêtus ? A eux-mêmes, je crois. A eux-mêmes...

La prison est comme une cour d'école ou un internat. Porter des vêtements de marque est ici un des rares signes extérieurs qui montre le standing de chacun. La marque du tee-shirt ou la nouvelle paire de pompes ordonnent aussi les hiérarchies entre taulards.

Je sais bien qu'à ce niveau, avec mes fripes qui me vont mal et mes chaussures usées, je suis définitivement 'hors-catégorie'. Mais cela me va bien. Je ne participerai pas au défilé. Seulement j'en serai spectateur.

Mercredi 17 octobre – 17 heures 30 – dans un corps sain (2)

Philippe, le surveillant-moniteur est un homme jeune – la trentaine à peine, je suppose. Sa silhouette, toute en rondeur, laisse deviner le sportif bien protéiné qu'il se doit d'être ici. La salle de gym est en effet avant tout une grande salle de musculation. En prison, il faut savoir montrer ses muscles.

Il a un visage rond et juvénile, et je m'aperçois que je le tutoie alors que lui me vouvoie. C'est un peu le monde à l'envers. C'est vrai aussi que contrairement à ses collègues il ne porte pas d'uniforme. Il est en survêtement. Seul le talkie-walkie qu'il tient constamment entre les mains le distingue parmi la foule des détenus.

Il n'a pas le crâne rasé mais ses cheveux sont coupés court, en brosse. Ça lui donne une bonne tête de taulard. C'est un garçon aimable et souriant. J'ai du mal à voir en lui le surveillant. Il me met d'emblée à l'aise. Il a de l'attention pour chacun d'entre nous, le bonhomme. Ici, c'est plutôt rare.

Je le perçois plus comme un entraîneur sportif, un moniteur de sport, presque : un animateur socioculturel que comme un maton. Je pense que c'est ainsi qu'il se voit lui-même. Je me dis qu'il aurait été bien dans un centre social. Mais va ! Heureusement qu'il est là. Qui nous ferait faire du sport autrement ?

La salle de sport occupe tout l'arrière du petit édicule dépendant du bâtiment où sont aussi les salles de classes. Elle est vaste et haute. Elle donne, par de grandes fenêtres (avec barreaux, cela va de soi), du côté du mur extérieur, sur une des nombreuses enceintes qui tiennent les Baumettes enfermées.

L'endroit bénéficie d'une très bonne luminosité naturelle, comparée aux dédales obscurs dans lesquels en général nous déambulons. Depuis la fenêtre de ma cellule, je vois au pied du Bâtiment B, le bâtiment d'en face, la même dépendance et le même gymnase situé au-rez-de chaussée. Par ses grandes fenêtres toujours ouvertes, on aperçoit bien les appareils de musculation.

Je suppose que les différents bâtiments des Baumettes ont été construits dès l'origine sur le même plan. Avaient-ils donc déjà prévu à l'époque des salles de sport tout équipées ? et les taulards d'alors s'exerçaient-ils déjà à muscler leur corps ?

Je me figure un moment ces hommes d'Avant-guerre, prisonniers comme nous aujourd'hui. Comme ils devaient nous ressembler ! Ils étaient nos aïeux, en quelque sorte. Nous marchons sur leur pas. Nous empruntons les mêmes passages. Pareils à eux, nous traînons les pieds. Nous sommes leurs enfants naturels, ils sont nos pères illégitimes...

On pénètre après avoir franchi, comme pour l'école, la même série de portes. Mais avec Philippe, pas besoin d'attendre : il a les clés. C'est normal : c'est un surveillant. La salle de gym nous est entièrement réservée (une demie-journée par semaine, seulement). Là encore, c'est normal : nous sommes des 'isolés'. Nous ne faisons du sport qu'entre nous.

Juste avant, sur la gauche, il y a une petite pièce attenante dont le sol est recouvert d'un grand tapis de mousse. C'est la salle de boxe et qui sert pour les autres sports de contact. Je ne l'ai pas pratiquée.

Nous entrons dans le gymnase. Il y a là une vingtaine de machines-à-muscler de toute sorte. Comme dans une vrai salle de musculation. (Et ici, même pas besoin de payer une cotisation : pour nous, c'est gratuit!).

D'entrée, je me dis que je vais me choisir un des deux vélos-trainers (je ne sais pas exactement si ça porte ce nom-là : c'est-à-dire des vélos fixes, des vélos d'appartement mais de qualité professionnelle) qui sont installés contre le mur d'en face.

Dans un recoin de la salle, il y a le réduit où se situent les douches. Celles dont Momo-la-Cayolle m'a parlé. « Tu vas voir, l'eau est chaude », m'a-t-il dit.

Il y a aussi ici des toilettes. A ma connaissance, c'est le seul endroit des Baumettes où des toilettes nous sont accessibles en dehors de celles de nos cellules. Pas étonnant d'ailleurs que dans les escaliers, il fleure bon l'urine : où trouver ailleurs un coin convenable pour pisser ? Les Baumettes, c'est un peu comme Versailles : il y a le décorum, certes, mais ils ont oublié ici aussi l'essentiel : des lieux d'aisance où se soulager.

 

Mercredi 17 octobre – 18 heures – dans un corps sain (3)

Nous voilà dans la salle de sport.

Dès notre arrivée, Jean-Marie et Momo me prennent en main pour me montrer les différentes machines et les exercices qu'on peut y pratiquer. Ils m'expliquent aussi comment il faut, avant tout, bien s'échauffer pour ne pas se faire mal. Je les suis docilement et je fais les mouvements qu'ils me conseillent.

Avec ces deux-là, la prison c'est presque mieux que dehors. Ils sont vraiment d'une attention touchante à mon égard, et chacun de leur geste témoigne de leur bienveillance. A présent, voilà qu'ils ont le souci que je ne me fasse pas mal à l'exercice !

Les autres, les plus jeunes, quant à eux, sont déjà en pleine activité. Ils ont investi les différents appareils. Ils tirent, ils poussent, ils ahanent. Ils s'encouragent et se provoquent aussi. L'ambiance est très sportive. Ça ne tarde pas à transpirer.

Ça change de la cour. Ici Laïd déploie une énergie étonnante qui contraste avec l'abattement qui l'accable depuis l'annonce de sa condamnation à douze ans de réclusion. Ici Krédif et Nassour ne se chamaillent pas, et Faouzi est moins teigne qu'à l'extérieur.

Je découvre combien ces garçons sont étonnants de vie. Presque, ici, la prison leur va bien. Ils se regroupent par deux ou par trois et forcent ensemble. Cela les motive, cela les rapproche. Je les regarde faire et je les apprécie mieux. Krédif, Abel et Tarik s'entraînent à la barre. C'est vrai qu'ils sont vaillants dans l'effort ! c'est vrai qu'ils sont beaux !

Pour ma part, c'est du vélo que je suis venu faire. La bicyclette, ça me connaît. J'en ferai plus d'une heure, près d'une heure et demie. Me voilà parti comme lorsque je m'en allais grimper le col de la Gineste – un petit col, bien sûr -, qui sépare et qui en même temps relie Marseille et Cassis. Souvent je m'y baladais le week-end.

Comme je n'ai pas de lecteur de musique, je chante pour moi-même : « Je vais m'balader, je vais m'balader... ». Ça me permet de pédaler en rythme.

Je laisse les autres, les plus jeunes et les plus athlétiques, aux agrès. Plus tard, Philippe, le surveillant-moniteur, vient me voir pour me demander si tout va comme il faut. Il est courtois, presque timide dans sa question. Il s'assoit sur la machine-à-muscler-les-jambes à ma droite. Nous discutons ensemble un long moment.

Voilà bien ma première véritable conversation ici avec un surveillant ! Il fallait que ça m'arrive. A présent, je pactise avec l'ennemi. Je plaisante.

Il est vrai que le lieu s'y prête. La plupart des jeunes sont déjà sous la douche. Un peu plus loin, Momo-la-Cayolle continue à s'entraîner sous le contrôle un peu paresseux de Jean-Marie. Philippe s'est assis nonchalamment sur le banc de la machine située à côté.

Il me raconte ses relations professionnelles ici : sa vie aux Baumettes, en quelque sorte. Il me parle de la difficulté qu'il a de devoir assumer quasiment seul le fonctionnement de la salle de sport. Il me dit que bien qu'ils soient deux surveillants-moniteurs, c'est lui seul qui fait tourner le service. [Cela se confirmera les semaines à venir, lors de son absence, où nous serons privés de gym. Son collègue refusant de s'occuper des 'isolés'. ]

Il me raconte aussi ses origines andorranes et son goût pour l'Espagne où il se rend pour les vacances. Nous parlons alors en espagnol. Je m'aperçois que je n'ai pas tout perdu de la langue de mes aïeux. Je lui récite un des poèmes que j'ai appris par cœur :

'Es un río vivo de sombra,

es un cometa de pequeños corazones innumerables

que oscurecen el sol del mundo'

(Pablo Neruda – el canto general)

Je pense qu'il apprécie. Lui me récite un autre poème, un poème de Machado, je crois. Nous voilà bien bizarres, dans ce gymnase de prison à nous réciter des poèmes. Sur mon vélo, et en sa compagnie, je quitte les Baumettes, je pars en grande randonnée.

A un moment, il me regarde dans les yeux. Je ne sais pas. Il a dû prendre connaissance de mon dossier peut-être et des chefs d'inculpation qui pèsent sur ma tête. Il me dit que je vais avoir tout le temps ici de m'entraîner. « Dans ce genre d'affaire vous êtes-là pour un bon moment. En général, l'instruction dure facilement un an... voire plus ! »

Je ne sais quels renseignements il a acquis sur moi. Je ne sais pas si mon dossier est accessible - par informatique, je suppose ? - aux gardiens. Peut-être est-il normal qu'ils puissent savoir à qui ils ont à faire ? Une mauvaise rencontre, même pour un maton, est si vite arrivée...

Sa phrase me ramène brutalement jusque entre les murs de ma prison. Du haut de mon vélo, je dégringole la Gineste à toute allure. J'ai bifurqué à gauche en descendant. J'ai pris le chemin de Morgiou, celui qui mène tout droit aux Baumettes. Je m'en doutais, j'en ai à présent la confirmation. Je suis là pour longtemps. Allez ! même en pédalant plus vite, je n'irai pas plus loin.

Philippe me parle encore un moment. Je ne l'écoute plus, j'ai à présent, de nouveau ma prison dans la tête. Il me quitte pour aller voir les jeunes qui sont passés sous la douche. Ils sont en train de gueuler un peu fort là-bas. Il va calmer tout ce beau monde en deux ou trois mots.

Sur mon vélo fixe, j'accélère le rythme. Un dernier sprint. J'essaie d'atteindre au moins la porte qui se situe en face. Comme s'il suffisait d'un effort pour trouver la sortie ! Tout à l'heure, en dernier, après que tous les jeunes auront quitté la douche, j'irai me laver tout seul.

Voilà ce qu'il me faut. Une douche bien brûlante, un jet bien puissant qui me décrassera et qui m'enlèvera peut-être toute cette poisse qui me colle à la peau.

10-12 - CHAPITRE 3 - le journal

Jeudi 18 octobre – 18 heures 30 -

'en raison des motifs de votre incarcération...'

La semaine dernière j'ai fait une demande au service de formation des Baumettes. Les Baumettes possèdent un service de formation pour les détenus ici, en interne. Noël-le-Black m'a raconté comment il vient de passer son brevet de secourisme, ou un complément à ce brevet, je ne sais plus. Il y a, m'a-t-il dit des formations de tout niveau et de plus ou moins longue durée.

Comme ma peine risque d'être longue et que j'ai peur, à force, de m'ennuyer à rien faire, je me suis décidé à leur écrire pour leur demander le 'catalogue' de formations. A tout prendre, mieux vaut déjà me renseigner. Peut-être, sûrement, un jour en sortirai-je de cette prison...

La réponse n'a pas tardé, par écrit. Je viens de la recevoir. Sur le même mot, il m'est dit que je n'ai droit à aucun stage : ''en raison des motifs de votre incarcération'.

Me voilà bien étonné d'une telle réponse. J'en parle à Jean-Marie en lui montrant le billet. Sait-il pourquoi on me traite ainsi ? Suis-je le seul ? Y a-t-il d'autres détenus du quartier qui sont privés, eux-aussi, de l'accès aux formations 'en raison des motifs de leur incarcération' ? Là, je vois que je lui pose une colle.

Je leur ai fait pourtant une 'gentille' lettre. En les remerciant tout d'abord d'avoir l'obligeance de me répondre. C'est vrai quoi ! ils auraient pu tout aussi bien ficher mon mot à la poubelle ! Après tout, je ne leur demande aucune formation particulière, juste une information.

La réponse m'est arrivée ce soir. Elle est cinglante : « En raison des motifs de votre incarcération ». Voilà : c'est noir sur blanc. Ecrit et tamponné par l'Administration. Je n'en reviens pas. Point de salut pour les pointeurs, dois-je en conclure.

Presque, cela me mettrait en colère. Comment ne pas désespérer ?

Après tout, je ne suis pas (encore) condamné. Je suis un prévenu et normalement, même emprisonné, je devrais bénéficier de la présomption d'innocence. Bon, je sais : en écrivant ces mots, je ne convaincs personne et déjà pas moi-même. Mais, enfin, peut-être mériterais-je encore un peu de... un peu de je ne sais quoi...

Bof...

Allons, c'est décidé !, ce soir je saisis à la fois le 'Point d'accès au droits' et le 'Défenseur des droits' [Le représentant du Défenseur des droits tient une permanence, une fois par semaine aux Baumettes]. Je leur demande un rendez-vous. En même temps, j'essaierai de débloquer la situation par rapport au fait qu'on ne m'ait toujours pas donné l'autorisation de téléphoner à mon avocat.

Non mais il vont voir de quel bois je me chauffe ! ça va pas se passer comme ça... Et pour faire bonne mesure, je donnerai copie de mes doléances à la contrôleuse qui passe ces jours-ci à l'école. Voilà que moi aussi je me mets ici à revendiquer. On aura tout vu !

[J'ai pu transmettre copie du billet au Défenseur des droits en demandant que l'Administration pénitentiaire me donne une réponse sur cette phrase sibylline accompagnant son refus : « en raison des motifs de votre incarcération ». Six mois après, ayant pourtant exercé mon droit de suite, l'Administration pénitentiaire ne m'a toujours pas répondu... Elle est plus prompte à exclure qu'à s'expliquer.]

10-12 - CHAPITRE 3 - le journal

Jeudi 18 octobre – 21 heures 30

des prisons et des rats

La prison est notre bien commun, aussi bien pour nous les taulards que pour nos geôliers. Nous baignons ensemble dans une eau crasseuse, et je ne raconte pas l'odeur. Nous en sommes tout imprégnés.

Ensemble, dans ses galeries, comme des Migris, nous œuvrons au cœur d'un siècle industriel. Nous fabriquons, nous secrétons, nous suons, nous pétons, nous fumons. Nous nous auto-produisons.

La prison est une fabrique. On y importe ici et on raffine de la canaille comme ailleurs on extrait le charbon. Au sein de ces Indes noires, des hauts-fourneaux excrètent des déchets, de la merde, de la chienlit. Nous sommes ces déchets, cette merde, cette chienlit. Nous sommes ses scories, tout brûlants encore.

La prison nous fabrique à la chaîne. Elle nous vomit et c'est nous qui la nourrissons. Nous sommes les fruits de ses entrailles. Nous sommes ses artefacts, ses écailles et sa nourriture en même-temps. La gamelle pour les uns, le salaire pour d'autres, le gîte et le couvert pour ses rats et ses blattes. Nous sommes ses enfants, elle est notre mère à tous, notre matrice.

Elle m’écœure, et en même temps je l'aime. Je l'aime parce qu'elle veut bien de moi. Elle me protège et elle me couve, comme elle me digère et m'enlève la peau. J'ai la chair mise à nu et elle-seule à présent, elle-seule est ma seule carapace. Je l'aime et pourtant je la hais. En même temps. Plus je l'aime et plus je la déteste, mauvais fils que je suis ! Elle est devenue ma prison, je suis son prisonnier.

***

Ce matin, un détenu corse qui patientait avec moi dans la salle d'attente du SMPR – le centre médico-psychologique –, la salle d'attente réservée aux pointeurs, m'a demandé si je savais si les Baumettes avaient été construites pendant la guerre pour y enfermer les Juifs. Je lui réponds que je l'ignorais, mais qu'à mon avis, ''c'est pas pour ça''.

[Les Baumettes ont été construites en 1933, et dès le départ dans le seul but d'être une prison destinée à des détenus de droit commun].

J'ai trouvé son raccourci étonnant, entre la détention des Juifs et le sort des bandits qui nous est réservé. Quelle idée saugrenue ! Peut-être, me suis-je dit, est-ce parce qu'il est Corse ? Peut-être considère-t-il sa détention sur le continent comme une déportation ?

Et en plus, le gars, c'est pas un prisonnier politique, pas un poseur de bombes. Non, c'est un pointeur du Deuxième nord. Je sais pourquoi il est là. Peut-être y en a-t-il aux Baumettes – ou y a-t-il eu – des détenus politiques, mais pas ici, pas au Bâtiment A, et encore moins au Deuxième nord. Pas chez les 'isolés', on l'aurait su !

Comparer les Baumettes à un Konzentrationslage ! Quelle drôle d'idée vraiment...

10-12 - CHAPITRE 3 - le journal

ntVendredi 19 octobre – 11 heures 30

Toufik-le-souriceau

A l'école, les débutants sont pour la plupart des étrangers qui ne maîtrisent pas suffisamment le français. Il y a, entre autres, Nassour-le-Maure et Ali-le-Comorien. François-le-Gitan et son co-cellulaire, lui aussi Gitan, font aussi partie de ce groupe.

Eux, sont bien Français, - des Gitans français -, mais ils ont dû faire dans leur enfance l'école buissonnière : 'l'école du renard', comme disait mon père.

Beaucoup sont jeunes. Il y a Khaled-le-Coiffeur, qui doit me couper les cheveux quand je récupérerai une paire de ciseaux. Il y a Tarik aussi, tout bien habillé. Tarik est coiffeur comme Khaled, je viens de l'apprendre.

[En fait, au temps où j'y étais, il y avait, dans la cour des isolés, trois coiffeurs de métier : Khaled, Tarik et Krédif-le-culturiste. Peut-être alors, cette profession compte-t-elle plus de pointeurs que les autres ? Je plaisante...

Je plaisante, même si je devine bien que d'autres calculeraient certaines statistiques et en tireraient 'scientifiquement' des conclusions en guise de sentences. On établit ainsi bien vite le profil des criminels à l'aune des représentations qu'on veut bien se donner..]

***

Et parmi tous ces jeunes, il y a Toufik : Toufik-le-souriceau. Toufik a vingt-deux ans à peine et une petite barbe naissante – presque encore du duvet. Il est parmi les moins agités, même si lui aussi court et crie parfois comme les autres. C'est vrai qu'il est si jeune encore. Il est arrivé en France alors qu'il n'avait pas quinze ans. Il a été recueilli dans différents foyers accueillant des mineurs étrangers isolés. Toufik est Marocain. Je ne lui demande rien d'autre.

Il parle un beau français mâtiné d'un accent d'Afrique du Nord tout en rondeurs : il ouvre les voyelles et prolonge toutes les fins de mots et de phrases. Il connaît par cœur la fable de La Fontaine : 'Le cochet, le chat et le souriceau' :

Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,

Fut presque pris au dépourvu. (...)

Voici comment il conta l'aventure …

Il nous l'a récitée, à Alexandre-le-Métis et moi, un jour, dans la cour, alors que nous jouions aux échecs, alors que nous jouions aux échecs. Il l'a très sûrement apprise par cœur, ici ou peut-être au Maroc, je ne sais où. Il a dû la mémoriser phonétiquement, sans bien en saisir le sens. Il nous la récite à toute vitesse, en mangeant une partie des mots. Nous avons dû la lui faire répéter trois fois avant que d'en comprendre quelque chose.

Toufik est un garçon très doux et calme. Sa carrure est frêle, sa virilité encore toute adolescente. Il est condamné à cinq ans de prison, me dit-il. Il vient de faire appel et il souhaite changer d'avocat. Celui qu'il a eu à son procès, ne l'a pas défendu.

Cinq ans de prison ! Cinq ans de prison pour un garçon aussi jeune... Je ne sais quoi penser. Ou plutôt, je me dis que la prison n'est vraiment pas faite pour un souriceau tel que lui. Elle va bien pour des vieux rongeurs comme moi, ou comme Jean-Marie, ou bien Bébert-le-Sicilien qui a déjà le poil tout grisonnant.

Qu'avons-nous à perdre ici, si ce n'est de nous coucher de bonne heure ? En tout cas plus notre jeunesse ! nous l'avons (et heureusement) gaspillée ailleurs. Peut-être juste quelques années d'espérance de vie. Au total : pas grand chose.

***

Il me dit peu de choses de sa vie. En France, il n'a pas de famille. Sa famille, au Maroc, il ne l'a pas revu depuis ses quatorze ans, cela fait huit ans maintenant. J'ai déjà, le premier jour écrit deux lettres pour lui : l'une à la Cimade – une association qui s'occupe des sans-papiers et l'autre, au Foyer de l'enfance pour demander des justificatifs depuis son entrée sur le territoire.

Seulement a-t-il un correspondant, quelqu'un qu'il connaît : un type qui l'aurait un temps hébergé et avec lequel il est resté en contact épistolaire.Il construisait me dit-il avec lui des bateaux.

Comme il ne sait ni lire ni écrire le français, leur correspondance reste très aléatoire, au gré de qui veut bien lui lire et lui écrire une lettre. Il me fait lire une lettre qu'il a reçue voici quelques semaines. Je ne sais pas si quelqu'un d'autre déjà lui a lue. Il écoute sagement, attentivement, puis me demande de bien vouloir l'aider à lui répondre.

« - Tu peux lui répondre pour moi, 'l'ancien', s'il-te-plaît ?

- Oui, c'est OK, on va lui faire un courrier. Demain c'est samedi, je descendrai du papier à lettre...

- Non, je préférerais, si tu veux bien, que tu lui répondes pour moi, dans ta cellule...

- Comment ça ? Si je lui réponds, c'est avec toi. Je sais pas quoi lui dire moi... »

Il me regarde dans les yeux, les siens sont petits et fins, presque chinois, effilés comme deux petites lames de rasoir.

« Tu trouveras les mots, l'ancien, rajoute-t-il. Tu n'auras qu'à lui dire que je pense à lui et que je le remercie pour sa lettre... »

Je reste un peu décontenancé. En même temps, je vois bien qu'il ne désire pas que je traite ce courrier dans la cour. « Ok , je lui dis, je lui écrirai... »

Je lui demande quelques renseignements complémentaires. Histoire de ne pas répondre trop à côté.

Il me raconte que le type est un passionné de maquettes de bateaux. « Pas des petites maquettes, me précise-t-il, des grosses avec moteur et télécommande... ». Il l'aidait à les fabriquer et, surtout ensuite à les transporter depuis son appartement jusqu'au bassin où ils les faisaient naviguer. Dans son courrier, il a joint une photo : celle d'un hors-bord, tout rouge. Il doit faire plus d'un mètre de long ! C'est vrai qu'il est beau !

Bon, avec ces quelques infos, je vais bien essayer d'en faire quelque chose. Je lui promets de lui descendre la lettre demain, quand nous nous retrouverons en promenade. Nous la relirons ensemble.

«Demande-lui aussi s'il peut me faire un certificat d'hébergement, pour mes papiers... ».

Allez, je prends la photo et la lettre avec moi, je ferai l'écrivain public en cellule. Le bateau m'inspirera peut-être. Tout rouge, c'est vrai qu'il est beau !

J'ai retrouvé pour lui la fable de la Fontaine : 'Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu...'. Elle est dans le bouquin que m'a passé Virginie-la-maîtresse. Je lui en ferai une copie aussi.

[J'ai su depuis sa libération. En appel, il a été condamné à une peine ferme équivalente au temps qu'il a passé en prison. Sans-papiers, clandestin sur le territoire français, il a été conduit en centre de rétention puis expulsé au Maroc, son pays d'origine. Un pays qu'il avait quitté alors qu'il n'avait pas quinze ans. Je n'aurai pas d'autres nouvelles. En prison, il ne faut pas s'attacher.]

Samedi 20 octobre - 5 heures 30 du matin – le dégoût de soi

Dieu que j'ai mal dormi cette nuit ! Pour tout dire je n'ai pas dormi du tout ! J'ai dû somnoler à des moments, mais le reste du temps j'ai dû affronter tous mes fantômes. Ils sont bien là, ils sont tous revenus. Ça faisait pourtant un moment qu'ils se tenaient tranquilles. Je pensais qu'ils m'avaient oublié.

Ça c'est à cause d'hier après-midi. J'ai eu une nouvelle convocation au parloir-avocat. J'ai bien lu le billet cette fois-ci : il s'agissait d'une nouvelle expertise. De mon avocat : pas de nouvelle.

Je descends un peu la fleur au fusil. La dernière fois, avec la nana – pardon : avec l'experte – ça s'est si bien passé ! J'espère même, en chemin, que ce soit à nouveau elle. Qu'elle revient pour me voir.

Je suis une nouvelle fois en haut de l'escalier en colimaçon. Je finis par connaître le chemin par cœur. J'attends cette fois une demie-heure dans la grande salle d'attente. Il y a peu de détenus ce vendredi après-midi.

Deux types sont là qui patientent. Ils discutent ensemble de leur avocat respectif. Ils échangent sur leurs qualités et leur efficacité.

« - De toute façon, j'ai changé d'avocat, dit l'un. Le premier, il était là seulement pour encaisser l'argent. Il m'a demandé deux mille euros et il ne m'a pas sorti d'ici. Le nouveau, maître X, est un vieux. Il connaît du monde, il est plus crédible. Il m'a promis des résultats...

- De toute façon, réplique le second, il ne sont là que pour se faire du fric. Au mien, je lui ai donné une avance. Mais j'ai payé par chèque, comme ça, j'ai une preuve ! Il a intérêt à me sortir de ce trou. Il n'aura rien d'autre tant qu'il me sort pas d'ici... »

Leur conversation s'arrête-là. On appelle déjà le premier. Je me retrouve en tête à tête avec le second. Je n'ai pas envie de lui parler. Je n'ai rien à lui dire. De mon avocat, je n'en pense rien. Peut-être qu'il va falloir que je le paie aussi ? 'Je lui en toucherai deux mots quand je le verrai...' Que pourra-t-il faire pour moi ? Un brave type, tout de même...

C'est mon tour à présent, voilà qu'on m'appelle. Visiblement, ce n'est pas elle. C'est un homme de mon âge au visage sec et sévère, aussi sec et peut-être plus sévère que le mien, avec un semblant de barbe mal taillée – ou bien a-t-il oublié de se raser. Là, sur le moment, je suis franchement déçu.

Il me dit à peine bonjour, je lui réponds de même.

Nous nous installons dans un des petits bureaux. Il n'a pas d'ordinateur comme l'experte. Par contre, il sort une sorte de check-list – une pile de feuillets - sur laquelle semble figurer toute une batterie de questions et de croix à cocher.

Il se présente de façon brève. « Je suis le Docteur K., expert-psychiatre... »

Il m'indique le but de sa visite, dépêchée par la Juge d'instruction. Il entame l'examen de mon disque dur. Ça commence par des items concernant mon état de santé, les différentes maladies et affections dont j'ai pu être atteint.

Il embraye ensuite sur des questions touchant à mon comportement, mes motivations, mes pulsions. Ses questions sont sèches et sans détour. Il coche des croix sur ses feuilles et parfois il ajoute quelques commentaires.

Assez rapidement, la conversation en vient à se fixer autour de ma sexualité. Je le sens qu'il pénètre sans précaution dans mon intimité la plus... intime. Je n'y étais pas vraiment préparé.

J'ai honte de tout ce que je lui raconte. Il le faut bien pourtant. Il me demande des précisions quant à mes pratiques et mes fantasmes. J'essaie de rester le plus... Ah ? quel terme : le plus transparent possible dans les détails que je lui donne, mais ça devient de plus en plus pénible.

Suis-je 'actif', suis-je 'passif' ? Pratiqué-je la pénétration ? la fellation ? Voilà bien des questions auxquelles j'ai du mal à répondre. Je lui dis combien je me sens abandonné où je me trouve, et que je n'ai à présent de réconfort qu'auprès de mes compagnons d'infortune : les pointeurs du Deuxième nord. Je lui dis même combien maintenant « je les aime. » J'ajoute : « Pas tous bien sûr »...

Là sûrement, je me suis trop découvert.

Il me demande abruptement si j'ai eu des relations sexuelles ici, depuis mon incarcération. Je reste étonné de sa question. Il n'y va pas par quatre chemins, le bonhomme ! Je ne trouve à lui répondre que « Je ne me serais pas permis... ».

Ma réponse est stupide, sa question l'était aussi.

Il m'achève, en fin de conversation, lorsqu'il me questionne sur mes manies. Je lui parle du sport, bien sûr, que je pratique régulièrement. Je lui dis aussi que j'ai une collection... de masques.

Là, je vois que ça l'intéresse...

Oui, c'est vrai, je suis collectionneur. Je pense toujours l'avoir été, depuis mon enfance. Déjà, j'avais une collection de porte-clés lorsque j'étais petit, puis j'ai eu collectionné les timbres. Ces dernières années, au gré de mes voyages, j'ai ramené des masques de différents pays.

Des masques ?

Je comprends d'un coup combien cela devient intéressant pour lui. Il griffonne, d'une écriture nécessairement serrée, quelques mots à côté des cases, dans les quelques interstices qu'elles lui laissent. Cette fois-ci, j'en suis convaincu, j'ai tout raté. Je suis un monstre évidemment.

Comment ne m'en suis-je pas aperçu plus tôt ? Heureusement, me dis-je, qu'il n'a pas visité l'ensemble de mes collections !

Je sors de l'entretien plus livide qu'un cadavre. Comme un automate, je regagne ma cellule. Je suis anéanti. A présent, je me dégoûte.

C'est vrai, cet examen me le confirme. J'en suis vraiment convaincu : je suis bien le monstre qu'on a dû enfermer. Rien n'est dû au hasard. Tout était déjà écrit : il aurait suffit qu'on me fasse passer plus tôt les bons tests. L'examen clinique le démontre.

Il en va, ici, de certains examens psychiatriques et de leur mesure comme des grilles qui cernent nos prisons. Nul criminel ne peut leur échapper. Tout est déjà inscrit. Fatalitas...

[S.J. Gould, dans 'La mal-mesure de l'homme' décrit comment, dans nos siècles scientifiques, on tente de quantifier la monstruosité et la déviance. Combien nos actes peuvent s'inscrire dans des matrices qui nous rendent déjà criminels. Il suffit du bon questionnaire. Il suffit pour cela de cocher la bonne case.]

10-12 - CHAPITRE 3 - le journal

Samedi 20 octobre – 19 heures – Bébert est libérable

Ça fait une semaine et demie, depuis mercredi de la semaine précédente, qu'il attend de savoir ce qu'on fera de lui. Toutes ces journées à attendre ont été longues et pénibles.

A la fois pour lui, mais aussi pour nous. Même Jean-Marie a fini par se fâcher. A force de l'entendre marmonner son histoire et de répéter à l'envi la même chose, il n'a plus supporté :

  • Bébert, si tu as quelque chose à nous dire, tu nous le dis clairement !

  • Bébert : gneu, gneu, gneu...(Bébert râle, plus qu'il ne parle. On distingue à peine quelques lambeaux de mots dispersés dans ses phrases)

  • Jean-Marie : Pardon, tu veux bien répéter s'il te plait ?

  • Bébert : gneu, gneu, gneu...

  • Jean-Marie : Je m'excuse, je n'arrive pas à t'entendre. Comment veux-tu que je te réponde si je n'arrive même pas à comprendre ce que tu veux nous dire...

  • Bébert : (cette fois-ci plus haut) De toute façon, que je parle ou que je parle pas c'est du pareil au même : vous vous en foutez complètement de ce que je vous dis !

  • Jean-Marie : non Bébert, je ne me fous pas de ce que tu as à nous dire. Mais, il faudrait que j'arrive à te comprendre. Comment peux-tu nous reprocher de ne pas se préoccuper de ce que tu dis, si tu ne prends pas la peine d'articuler...

Voilà, la conversation s'arrête-là. Bébert n'en dira pas plus, de façon audible en tout cas. Il continue un moment à ruminer son dépit, ou plutôt : son désarroi. Cette fois-ci, il ne s'en est pas pris à moi, du moins directement. C'est auprès de Jean-Marie qu'il s'est défoulé.

C'est vrai aussi que c'est Jean-Marie qui a tenté une approche. Moi, j'y ai renoncé. J'ai résolu de ne plus discuter avec lui, sur le fond, je veux dire. Autrement, pour les choses de la vie quotidienne, on se parle. Mais ce ne sont que des bribes de conversations 'utilitaires'.

Bébert depuis un moment ne quitte plus la cellule. Il reste couché la plus grande partie du temps. Il regarde la télé ou bien il dort. Il reçoit chaque jour, comme beaucoup d'autres ici, une dose de cachetons qui l'aide à tenir. J'ai appris à me méfier de ses crises. Hier à midi, de nouveau, il a refusé de manger. Nous lui avons laissé sa gamelle sur la table jusqu'au repas du soir, sans y toucher, sans rien débarrasser : dès fois que l'appétit lui revenait.

***

Hier après-midi, après que je suis revenu du parloir, Bébert a voulu me parler. Nous n'étions que tous les deux. Jean-Marie, comme à son habitude, était parti pour ses activités. J'étais rentré de l'entretien avec l'expert-psychiatre plus abattu qu'un arbre mort.

Je ne pouvais pas, il ne fallait pas que devant Bébert j'en laisse rien paraître. Devant personne d'ailleurs. Comme un enfant autiste, je devais bien me protéger. Je me suis donc mis à étudier les mathématiques : un exercice sur les dérivées d'une fonction. Après l'étude des limites, c'est logique. Ici les mathématiques me rassurent. Elles me calment et m'isolent.

Je suis assis à la table. J'ai repoussé un peu la gamelle de Bébert encore posée-là. Je tente de me concentrer, les yeux rivés sur des courbes algébriques dont j'évalue les formes. Bébert ne me dit pas un mot. Moi non plus. C'est ainsi que nous nous entendons le mieux. Il se lève : une fois pour pisser et une fois pour se faire un café. A présent, il s'est assis sur sa litière. Il tourne sa petite cuiller avec calme dans la tasse qu'il a posée sur le tabouret qui lui sert de table de chevet. Il m'interpelle :

« Dis-moi franchement ? Est-ce que tu veux que je demande à changer de cellule ? »

Je réfléchis un moment. Sur le fond, je le sais, c'est bien ça que je voudrais. Je ne dis rien...

Il rajoute :

  • Oui je sais, je sais que je vous emmerde à tous les deux...

  • Moi : Tu vois Bébert, c'est à toi de décider. Mais de mon côté, j'en ai discuté avec Jean-Marie... c'est vrai qu'actuellement c'est vraiment pas facile. Bon, y-a l'histoire que tu attends la réponse du Juge... Jean-Marie m'a dit qu'il faut relativiser la situation. C'est vrai. Mais y-a des moments, honnêtement, t'es putain de pénible...

  • Bébert : Je vois bien que je viens toujours vous contrarier dans vos conversations...

  • Moi : Ecoute Bébert, Jean-Marie et moi, on a demandé à être ensemble : c'est normal qu'on ait les mêmes sujets de conversation... C'est à toi de voir : si c'est trop dur pour toi, il vaut mieux que tu demandes à changer de cellule... Mais pour moi, ya pas d'lézard si tu restes avec nous...

Et je rajoute, pour faire bonne mesure : « De toute façon, si c'est pas toi, ça sera quelqu'un d'autre qu'ils vont nous mettre... Est-ce que ça sera mieux pour nous ? C'est pas sûr... Pour toi, c'est la même chose. Si tu demandes à changer de cellule, est-ce que tu sais avec qui ils risquent de te mettre ? Tu risques de tomber sur cent fois pire que nous. Tu le sais bien... »

Je le sens plus apaisé. Je pense avoir été suffisamment équilibré dans ma réponse : un oui conditionnel. J'aurais pu lui dire qu'il me gonflait tellement qu'à des moments je lui jetterais des pierres à la figure (les petits cailloux que conserve Jean-Marie dans le bocal). Mais ça n'aurait pas fait avancer grand chose. Et, j'en suis convaincu : mieux vaut Bébert qu'un plus distroy encore. Et à l'étage, des destroyers, ça ne manque pas!

***

Voilà. Ça, c'est notre conversation d'hier après-midi. La fin de journée et le repas du soir se sont bien passés. Bébert à daigné toucher à sa nourriture. Je crois même qu'il a goûté de ma soupe. Il n'a pas dit grand chose mais il a cessé, hier soir, de marmonner.

C'est ce matin samedi, à la première heure, que le gardien de faction est passé et lui a annoncé :

« Bébert N. : vous êtes libérable. Préparez votre paquetage, vous sortirez dans la matinée. »

Bébert a ajusté ses petites lunettes cerclées. Il lui a demandé confirmation.

« Oui, vous êtes libérable : avant le repas... »

Ouf ! Tout est bien qui finit bien. Pour lui et, j'ose le dire, pour nous : Jean-Marie et moi sommes aussi soulagés. Pendant que nous nous préparons, avec Jean-Marie, à descendre en promenade, Bébert s'empresse de préparer ses sacs. Il n'attend pas une minute.

Il a une tapée d'affaires ! Il emportera tout.

C'est étonnant : en général, quand on quitte la prison et qu'on est libérable on laisse beaucoup de ce qu'on a - et un peu de soi, pas grand chose à vrai dire - à ceux qui restent. [C'est différent, bien sûr, si on doit être transféré dans un autre établissement, où là, il vaut mieux partir tout équipé.]

Bébert me demande tout de même si j'ai besoin de quelque chose. Je lui dis que s'il voulait bien me laisser son bonnet (un bonnet de laine) ça me serait utile... En promenade parfois, j'ai bien froid aux oreilles !

(Je pense en même temps à l'autre fois où il m'a traité de 'Crypto-juif '. ''Son bonnet en guise de kippa sur la tête m'ira bien !''. Mais ça, je ne lui dis pas, je lui offre mon plus beau sourire en échange).

Voilà trois jours que je suis enrhumé. Le bonnet me tiendra chaud, et s'il le faut, je le garderai pour dormir. Va pour la kippa ! j'aurai un souvenir de Bébert-le-Sicilien. C'est la seule chose qu'il voudra bien me laisser. Tout le reste : vêtements, produits d'hygiène, stylo et tout le reste, il l'emporte avec lui. Grand bien lui fasse !

Non, ce n'est pas exact. Voilà que je médis de lui. Il me faut rendre à Bébert, ce qu'il a bien voulu me laisser en sus : les grilles de mots fléchés que nous avions commencées ensemble et que nous n'avons jamais terminées.

***

Pendant que Bébert se presse à faire son paquetage, Jean-Marie et moi sommes aussi fort occupés. Ce matin nous offrons le petit déjeuner à nos compagnons de bagne, en espérant que cette fois-ci, Dédé-le-Syndiqué ne montera pas la garde au portique. Il faut faire chauffer l'eau, préparer les sachets kit-café, sortir les gâteaux de leur emballage pour éviter qu'on pense qu'on transporte des armes. Ah oui ! et ne pas oublier les pots de yaourt vides pour le service.

Chacun vaque à ses occupations. Bébert de son côté, Jean-Marie et moi du nôtre. Nous ne nous disons plus rien. Jusque quelques mots en fin pour lui souhaiter bonne route lorsque le gardien vient nous ouvrir pour la promenade.

« Bonne chance, les gars ! » nous dit-il alors que nous l'abandonnons au seuil de la cellule.

'Bonne chance...'

A onze heures, lorsque nous revenons de promenade, il est déjà depuis longtemps parti. Il a posé sur le coin de la table un petit papier. Des phrases bizarres griffonnées où il reparle de ses dénonciateurs tsiganes et du sort qu'il leur réserve. Ah ! ceux-là, il ne les porte pas dans son cœur...

Je me dis alors que ce sont toujours les meilleurs qui partent en premier. Jean-Marie et moi avons donc tout le temps d'habiter ensemble la cellule. A savoir maintenant qui ils vont bien nous mettre à sa place ?

10-12 - CHAPITRE 3 - le journal

etDimanche 21 octobre – 19 heures – Némésis ou la bonne mémoire

Depuis le départ de Bébert, la cellule a retrouvé son calme. Son séjour parmi nous n'aura été qu'une péripétie. Cet épisode nous a soudé, Jean-Marie et moi. A présent, je sais qu'avec lui je peux tenir malgré tout et pour longtemps encore.

C'est déjà ça ici : une sorte de minimum-existentiel-garanti. Ensemble, à midi, nous discutons encore de l'ambiance de la dernière semaine. Comme c'est dur de ne pas dire du mal des absents ! Même Jean-Marie s'y met. Bon, nous concluons quand même en évoquant des circonstances atténuantes : Bébert n'était pas dans une bonne période et, au total, ça aurait pu encore plus mal tourner.

Cette histoire me confirme qu'une cellule pour trois ça peut vite devenir un enfer.

***

Hier matin, Jean-Marie et moi (surtout Jean-Marie, d'ailleurs) avons décidé de renouveler la tentative échouée de la semaine dernière : d'offrir à nos compagnons de cour le petit déjeuner. Moi, je n'y étais pas trop favorable. Je me souviens encore de la déconvenue du week-end dernier. Je ressens encore l'haleine de Dédé-le-Syndiqué m'aboyant comme à une bête. Je ne sais pas si je l'accepterai encore. Et je me dis que je ne veux pas terminer au cachot.

Cette fois-ci, c'est Jean-Marie qui s'est chargé d'organiser toute l'opération. Il a préparé deux bouteilles de café chaud, et nous avons descendu deux paquets de biscuits et deux tablettes de chocolat. En quittant la cellule, nous avons dit adieu à Bébert et nous allons longé les murs, moi surtout. J'étais un peu inquiet.

Le passage du portique de détection s'est fait sans difficulté. Il faut dire que le Maton-grognon de la semaine dernière ne devait pas être de service ce week-end et j'ai pris soin d'enlever les biscuits de leur étui.

***

Nous voilà dans la cour. Ça va, il n'y a pas trop de monde : une dizaine de bonhommes tout au plus. Ces jours derniers, il a fait froid : certains détenus pensent déjà à hiberner. Sur une table, nous posons les gobelets en plastique (des pots de yaourt qui nous servent de verres) et le café. Nous sortons les biscuits et le chocolat.

C'est à présent ici, entre convives que ça devient pénible. Ça tournerait presque à la mutinerie s'il y avait plus de flibustiers. Nous n'avons même pas le temps de déballer les biscuits et de couper le chocolat en morceaux. Voilà que trois ou quatre morts de faim se jettent dessus comme des rapaces.

Habib-l'assassin, qui est là, s'est servi le premier : une tablette de chocolat pour lui tout seul. Il veut même prendre la seconde et aussi un des deux paquets de biscuits. Jean-Marie l'en empêche ! Quel héroïsme...

Habib-l'assassin... une plaie, ce garçon !

Vraiment c'est pas quelque chose à refaire. Pas comme ça en tout cas. J'en rediscute ensuite avec Jean-Marie, à l'heure du déjeuner. Je lui dis mon désappointement. « Au moins, j'ai pu contrôlé Habib », me répond-il. Heureux Jean-Marie : il ne voit que du positif !

Vu sous cet angle, bien entendu, c'est vrai que le résultat n'est pas si mal : Habib n'a pris qu'une tablette de chocolat pour lui tout seul, il a accepté de restituer la seconde et n'a gardé d'un paquet de biscuits que la moitié. Pour peu, on pourrait dire qu'il fait des progrès. Ce garçon n'a pas le sens du partage.

Tout ça me convainc qu'il faut que nous trouvions une autre méthode. Partager, pourquoi pas ? Mais pas comme ça, c'est-à-dire à la rasbaille ! comme on dit ici. Peut-être, la seule solution c'est celle qu'emploie Jean-Marie : il donne, sous le manteau, à certains détenus qui n'ont rien à chaque fois un peu du surplus de sa cantine. Presque clandestinement : il fait de la charité au noir...

***

C'est terrible l'inégalité des situations entre les détenus. Certains n'ont rien. Littéralement : rien. Pas de famille, pas de parloir, personne pour leur venir en aide. Rien : à peine de quoi se vêtir, pas de quoi se changer, une culotte pour tout bagage. A peine ont-ils de quoi manger : rien autrement que ce qu'on nous sert à la gamelle.

D'autres reçoivent régulièrement un mandat et peuvent cantiner à leur aise. Leur famille, leurs proches viennent les visiter, leur apportent des vêtements, et aussi cette attention nécessaire qui les relie au monde.

Jean-Marie est particulièrement sensible à ces injustices. Sûrement croit-il encore en la bonté des Hommes. Je vois comme il essaie, à sa façon, d'aider ici les plus démunis. C'est Saint-Vincent de Paul qu'il nous joue-là !

Son côté charitable et bon chrétien m'énerve un peu quand même, sûrement à cause de mes lointaines origines. Je sais que Bébert ne le supportait pas. Moi c'est différent : je me dis que jamais je ne serai capable d'autant de miséricorde. Parfois, sa générosité m'accable.

Mais, charité chrétienne mise à part, que peut-on faire ici si ce n'est de tenter malgré tout d'être un peu secourable ? Voilà que moi aussi je suis prêt à verser dans ce travers. J'ai vraiment besoin d'en reparler avec Jean-Marie. S'il ne me convainc pas que le contraire est juste aussi, j'en parlerai au Diable, lui il saura me dire.

***

J'ai raconté à Jean-Marie comment Yassin-le-Corse et Habib m'ont racketté lors de mon arrivée, et les menaces qu'ils m'ont alors proférées. Je lui dis aussi que lorsque j'ai entendu Yassin nous conter l'autre jour à l'école comment il s'est fait tabasser par ceux du troisième, je n'ai pu m'empêcher de me dire que c'était 'bien fait pour lui'.

« Ce qu'ils m'ont fait [Habib et lui] quand je suis arrivé, je ne pourrais jamais leur pardonner ! ». Jean-Marie m'écoute. Il n'était pas au courant. Il me dit combien il désapprouve ce comportement.

Malgré tout, je sens qu'il est prêt à les absoudre presque. C'est la prison qui les rendrait ainsi. Et, au fond, ils ne sont pas si féroces que ça...

« Tu sais, Bruno, ici personne n'est bon ! Si on est là, c'est bien que nous sommes tous au même niveau. Il faut se dire que ceux qui se comportent comme ça peuvent changer aussi... ».

Son discours me gêne. Je sais que je ne suis pas ça. Je ne suis pas pareil à ces bandits sans âme. En même temps, Jean-Marie a bien raison : si je suis là, en somme, c'est que je le mérite bien, je ne suis pas meilleur...

Y a-t-il suffisamment d'humanité dans cet enfer, y en a-t-il même un peu ? J'en doute mais je me promets de chercher encore. De toute façon, ici : chercher ça ou autre chose...

Dimanche 21 octobre – 22 heures 30 - Marvin le Croate

Cet après-midi, la cour est pleine. Pourtant le temps est à la pluie, mais il fait doux et ça nous change des jours précédents. Tous les habitués sont déjà là, et plus encore.

Vendredi, pendant l'école, j'ai parlé avec Marvin le Croate. Il m'a dit qu'il joue aux échecs et j'ai réussi à le convaincre de descendre en promenade. On s'est donné rendez-vous cet après-midi. J'ai bien compris qu'il fait là un grand effort : il ne se 'mélange' pas avec les autres. Il reste très isolé dans son coin. D'ailleurs, si je ne l'avais pas rencontré à l'école, je n'aurais rien su de son existence même.

Au deuxième nord, il y a ainsi des fantômes, en plus des fous et de pointeurs. Des types qu'on ne voit jamais. Des types qui ne quittent jamais leur cellule : des emmurés vivants qui prennent la teinte pâle des statues d'église, des ossuaires au fond des catacombes.

Marvin doit avoir trente ans, pas plus. Il pourrait faire partie ici encore de la faune juvénile. Il pourrait courir et crier parmi ceux de cet âge. Ce n'est pas son humeur. Il reste à part. Peut-être cela tient-il à ses origines, à sa nationalité ? C'est bien, à ma connaissance, le seul étranger européen – caucasien - de l'étage. Par son sérieux, sa gravité qui confine à de la tristesse, Marvin n'est pas ici du genre blagueur.

Il est plus blanc qu'une aspirine. Il manque de soleil, c'est évident. A force de ne pas voir le jour, forcément en prison, on blanchit. Il a une tête ronde et des cheveux bouclés châtain qu'il ne semble pas vouloir couper. Son corps est un peu apathique. Je me dis qu'il souffre aussi du manque d'exercice.

***

Aujourd'hui c'est dimanche. Marvin a bien voulu descendre ! Il m'attend au portail. Déjà, il vient vers moi : « Kak u ste ? » Nous passerons l'après-midi ensemble. Nous marcherons, jouerons aux échecs, un peu. Nous discuterons beaucoup, j'ai bien envie de le connaître.

« - Since how long time you're here? (Depuis combien temps tu es ici?) » Marvin parle le français encore un coup-ci, un coup-ça. Il maîtrise par contre très bien l'allemand et l'espagnol et bien sûr l'anglais. J'ai toujours été étonné de voir combien les gens des petits pays sont souvent polyglottes. Peut-être leur espérance de paysages ne suffit-elle pas à l'intérieur de si petites frontières ?

Nous nous déciderons pour l'anglais. Ce sera notre latin.

Ça fait plus d'un an que Marvin-le-Croate est emprisonné. Il est toujours prévenu, me dit-il, pour une affaire de grand banditisme, je n'en saurai pas plus. Seulement qu'il est arrivé à Marseille depuis l'Amérique latine.

Il est mariée à une péruvienne m'apprend-il mais je n'en saurai pas plus non plus de ce côté-là. Il est seul. Seul en France, sans relation aucune. Seul aussi en cellule. Pendant un an, il était logé ici avec un autre gars : « He was like my brother (Il était comme mon frère). Nous partagions tout. ».

Depuis deux mois, il n'est plus que tout seul en cellule et je saisis combien le départ de son compagnon a pu l'affecter. « Il est parti, et j'ai tout perdu ». C'est ça le problème en prison : l'attachement. Cette réflexion me traverse l'esprit alors qu'en même temps je l'écoute et je le découvre.

A-t-il d'autres liens en dehors ? Il me dit qu'il reçoit du courrier de Croatie et quelque aide de sa mère. 'Quelle drôle d'idée, me dis-je, pour un Croate de Croatie de venir s'échouer aux Baumettes !'

Marvin a une voix douce et retenue, et tout dans son comportement témoigne d'une grande délicatesse. Comment un homme aussi courtois peut-il moisir en prison ? Je m'interroge bien un moment sur les raisons qui l'ont conduit ici, mais je ne lui pose pas la question.

Que fait-il aux Baumettes ? il est enfermé ici depuis plus d'un an et il a tout de même réussi à s'inscrire aux activités multimédia, comme Jean-Marie. Avec le calme de sa cellule – qu'il partage avec personne à présent -, c'est sa seule occupation. Il suit des cours d'anglais et d'espagnol, m'apprend-il. Voilà un homme qui aime s'instruire.

Alors que nous marchons et qu'il me raconte tout ça, je lui évoque la possibilité de venir rejoindre notre cellule. Depuis hier, nous avons une place libre. Peut-être là, je m'avance un peu trop. Je n'en ai pas discuté avec Jean-Marie. Je lui dis que de toute façon, il faudra bien voir ce qu'il en pense. Mais je pense qu'il ne pourra qu'être d'accord : Marvin est un garçon qui nous ressemble un peu.

Il me confirme d'ailleurs que ça l'intéresse. Allons, nous en rediscuterons demain après-midi à l'école avec Jean-Marie...

Après quelques tours de cour, nous prenons le temps de faire une partie d'échecs. Il joue bien. C'est normal pour un Slave, il devrait même jouer mieux que ça. Je suis heureux de l'introduire au sein du club. Je lui présente Nasser-l'Egyptien et Alexandre-le-Métis, mes deux 'vices-présidents'. Je l'engage à jouer avec eux.

Après le jeu, nous reprenons la promenade. « I dreamed of you (J'ai rêvé de toi) », me dit-il. Je suis surpris et je lui demande de répéter. « Oui, j'ai rêvé de toi. You were dead (Tu étais mort)... ». Je reste sans mot dire.

En chemin, Alexandre-le-Métis nous a rejoint. Il se met à nous raconter son rêve. Jean-Marie et lui se tenaient debout dans la cellule (la cellule où je viens de 'l'inviter' à venir loger). Et moi : j'étais mort. Raide et froid allongé sur ma couchette, j'étais mort : 'a dead body'.

Il continue :

« Jean-Marie et moi, nous parlions ensemble à voix basse. On se demandait ce qu'on devait faire du corps. S'il fallait qu'on appelle les surveillants... ». Voilà qu'ils prononcent pas à deux mon oraison ! Je serre les lèvres en l'écoutant.

Là, Marvin est en train de me décrire dans les menus détails la mise en scène de la veillée funèbre. J'en frissonne. Sait-il seulement combien je suis superstitieux ? Une décharge électrique me traverse le dos : des épaules jusqu'au bassin, j'en frissonne. Peut-être son rêve est-il prémonitoire ? Peut-être suis-je déjà vraiment condamné ?

Son récit me trouble et m'inquiète. A vrai dire, je me suis bien des fois déjà imaginé mort, et même triplement mort dans cette prison, par contre je n'avais pas pensé au cadavre. Qu'est-ce qu'ils vont faire du corps ? de cette chose-là, lourde et sans vie. Ça, je n'y avais pas pensé...

Voilà d'un coup que ma mort prend forme et se matérialise. Je m'imagine, sur ma couchette, gisant et transi. Presque je perçois déjà l'odeur de la chair en décomposition.

Alexandre-le-Métis marche à côté de nous. Je sens qu'il a saisi ma crainte. Il ne dit rien. Seulement, il me sourit. Un sourire qui me dit : 'Allons, ne t'inquiète pas : ce n'est pas encore fait. Ce ne sera pas pour aujourd'hui en tout cas : tu es bien là, toujours vivant : still alive !'

Marvin aussi, je crois, comprend mon inquiétude puisqu'il conclut en me rassurant : « Tu sais, chez nous, en Croatie, ça porte bonheur quand on rêve de la mort de quelqu'un. C'est qu'il vivra longtemps ! » Drôle de façon de me souhaiter longue vie, je me dis. Les Croates ont des mœurs bizarres...

***

En fin d'après-midi, voilà que le temps tourne carrément à la pluie. Brusquement, le ciel s'est obscurci et il tombe des cordes. Nous tentons tous, tant bien que mal, de nous abriter contre un mur. Il n'y a ni préau ni aucune couverture dans cette cour.

Le muret nous offre un bien frêle abri qui nous protège à peine, si ce n'est des rafales du vent. Un vent qui rassemble les eaux en gerbes, en moissons d'automne. Au-dessus de nos têtes, des lambeaux de sachets plastique et des linges déchiquetés sont restés accrochés aux fils barbelés. Il nous coulent de grosses gouttes sur le front et jusque dans le dos. Nous voilà bien trempés.

Alignés ainsi, nous attendrons près d'une heure qu'on nous ouvre les portes. Tous nous sommes glacés jusqu'aux os. Il n'y a rien où se couvrir, l'eau nous engourdit et nous lave. Le chemin jusqu'à l'entrée du bâtiment est une pataugeoire. Un temps et un endroit à attraper la crève.

[Je ne reverrai Marvin que deux fois par la suite. Jean-Marie et lui discuteront de sa venue dans notre cellule. Jean-Marie posera ses conditions, en particulier au sujet du tabac. Il ne désire pas partager la cellule avec quelqu'un qui fume à l'intérieur.

Plus tard, c'est Marvin lui-même qui me dira qu'il préfère pour le moment rester seul.

Un mois après, Marvin ne viendra plus à l'école. Une dernière fois, je le croiserai par hasard dans un couloir. Il venait du service médical. Il m'apprend qu'on vient de lui diagnostiquer une grave maladie du sang. Il me dit que son père est mort de la même affection. Il va devoir être hospitalisé. Il était très inquiet et plus blanc encore qu'auparavant.

A présent, le gisant : c'était lui. Depuis je n'ai plus jamais eu de ses nouvelles.]

 

Retour au sommaire

 

 

 

 

Lundi 22 octobre – 8 heures moins quelque chose encore

 

petit quizz musical du matin

 

J'ai pris mon petit déjeuner presque dans le noir ce matin. A six heures il fait encore nuit. Seule les lumières blafardes des grands projecteurs de la cour viennent renforcer les ombres de la cellule, une cellule que je connais à présent par cœur. Chaque coin m'est familier.

 

Presque chaque coin : si ce n'est bien sûr la couche de Jean-Marie que je ne connais pas. C'est vrai qu'elle se situe au-dessus de mon champ de vision ! Je ne sais pas ce qu'il y fabrique... et je ne veux pas le savoir. Mon regard ne porte pas si haut.

 

Il y a aussi toute la partie droite de l'ancienne couchette de Bébert-le-Sicilien où Jean-Marie a posé ses trois sacs, en attendant qu'on nous mette un troisième gars. Jean-Marie nous a fait sortir le matelas de mousse : « Voilà une cache en moins pour les cafards... ».

 

Pendant que je déjeune tranquillement, j'ai mis un bocal de lait à chauffer pour Jean-Marie Pour cela, les pots de Nutella vides me sont ici bien utiles. C'est aussi là-dedans que je conserve les fonds de potage et les restes de gamelle qui me servent à rehausser le fumet de la soupe. C'est bien connu de tous les cuisiniers : le recuits a meilleur goût.

 

Parfois mon savoir-faire culinaire inquiète un peu Jean-Marie. Il s'interroge quant à l'aspect proprement hygiénique de mes préparations culinaires. « Va ! Jean-Marie : ne sais-tu pas que l'humanité a vécu plus d'un million d'années à manger ainsi des restes à moitié digérés ? Nous ne sommes pas des fauves pour manger la viande crue. Il nous faut bien ça : du cuit et du recuit pour alimenter nos cellules... »

 

Nos cellules ! Nos cellules...

 

Et même, pour que ça ait plus de goût : mieux vaudrait que ça faisande un peu. (Mais ça, je ne lui dis pas.) Nous aimons les chairs molles et les goûts capiteux. C'est ainsi qu'on digère mieux, c'est ainsi qu'on nous digère le mieux aussi...

 

Ce matin, j'ai avalé un reste d'omelette de l'avant-veille et une des tomates qu'on laisse mûrir sur le frigo jusqu'à ce qu'elles soient bien gorgées de sang. Je me suis beurré une tartine de miel pour adoucir le café.

 

Ah ! Que j'ai de l'appétit le matin. Ça prouve encore que j'aime vivre en tout cas. Ou plutôt que mes entrailles ont encore faim de quelque chose. J'ai allumé la télé pour m'éclairer. C'est la meilleure solution. Elle diffuse une lumière tamisée et changeante qui ne dérange pas Jean-Marie. A cette heure-là, il dort encore. Et quand il dort, qu'est-ce qui pourrait le déranger ?

 

J'ai mis le son de la télé au minimum : juste pour entendre un peu. Histoire de ne pas déjeuner tout seul. Je me branche régulièrement sur Arte le matin. Souvent, il y a de la musique classique. Je prends le programme en route. Ce matin c'est de la musique de chambre. En cellule, ça va bien. Un trio pour violon, violoncelle et piano.

 

Le jeu consiste alors pour moi de tenter de reconnaître le compositeur. Je joue avec moi-même. Ça c'est de la musique romantique, il n'y a pas de doute... De la musique allemande peut-être. Allez ! Concentrons-nous. Brahms peut-être ? C'est fluide et très coloré, presque dansant. Non. Ces accents-là, ce n'est pas de la musique allemande. Ça vient de plus à l'est. Oui, c'est ça. Plus à l'est. Na Vostok ! C'est sûrement russe. Et tellement romantique que ce ne peut être que Tchaikowski.

 

J'attends le générique de fin. Là, si je me suis trompé c'est que je connais rien à la musique (à la 'grande musique' en tout cas!). Vont-ils mettre le nom de l'oeuvre et du compositeur ? Pan ! Dans le mille ! J'ai fait tout bon. J'ai gagné mon quizz musical du matin. Presque, je réveillerais Jean-Marie pour lui dire.

 

La musique classique en prison, c'est comme la poésie. Vraiment ça sert à rien. Avec mes poèmes et mon trio pour violon, violoncelle et piano sous le bras, j'ai l'air d'un bouffon. Si au moins je dansais le hip-hop..

 

Retour au sommaire

 

 

 

 

Machines à écrire

Lundi 22 octobre – 20 heures 30 – écrire, écrire pour ne pas tout à fait mourir

 

Huit heures et demi, l'heure où d'habitude je me couche. Je ne tarderai pas à m'endormir. Déjà je suis au lit. Ma soirée est habituellement bien réglée. Après le repas, vers sept heures, sept heures et quart, Jean-Marie souvent – ou moi parfois – faisons la vaisselle. Il s'agit de laisser tout propre : bien essuyer la table, ne pas laisser des miettes et aussi, donner un coup de balai. Les miettes : c'est ça qui attire les cafards.

 

La nuit je les entends parfois. A moins que ce ne soient les rats ou bien les surveillants qui font leur ronde. L'autre jour, j'en ai surpris un (de cafard) juste sur ma taie d'oreiller. Je n'ai pas eu le réflexe de le tuer. Il doit encore se balader quelque part dans la maison.

 

Ensuite, après le repas, habituellement, Jean-Marie insiste pour voir les actualités régionales. Ah ! Il faut bien que je fasse quelques concessions. La vie en couple n'est pas si facile. Dieu ! Que les informations m'ennuient toujours autant. Plus encore : elles me dérangent. « Juste, dis-moi, Jean-Marie, quel temps fera-t-il demain ? Pourra-t-on sortir en promenade ? ».

 

Après cela Jean-Marie veut voir encore une série comique sur je ne sais plus quelle chaîne.Puis ce sont les 'Guignols de l'info' sur Canal +. Quand donc prendra-t-on le temps de jouer ? Je suis impatient en effet de faire, comme presque chaque soir un concours de Sudoku avec lui. Il a photocopié au service multimédia des planches vierges de Sudoku, sur lesquelles on recopie la grille tirée d'un journal. Deux grilles pareilles et... c'est parti.

 

Avant j'ai mis de l'eau à chauffer pour nos bouillottes. Faudrait pas avoir froid aux pieds pendant la nuit. Je me suis préparé un petit café pour le sommeil. Jean-Marie s'est octroyé deux carreaux de chocolat. Ce n'est pas bon pour sa ligne. (Depuis une semaine, nous avons renoncé au café gourmand du soir. Nous mangeons trop dans cette prison. Notre placard regorge de réserves: boîtes de sardines et de thon, paquets de biscuits et sauces tomates, et surtout : du chocolat. Du noir, du au-lait et du aux-grains-de-riz qui croustille sous la dent.) Oui ! Vraiment : nous mangeons trop, les Baumettes nous engraissent. Les Baumettes, cette ogresse !

 

La télé est restée allumée. Nous avons baissé le son au minimum. Je lui tourne le dos. Attablés, Jean-Marie et moi nous nous faisons face. C'est le grand concours de Sudoku ! En général, c'est moi qui gagne. Je suis plus rapide que lui.

 

Dans cette prison, intellectuellement, je bricole. Le bricolage de la cervelle, ça me connaît. C'est comme la poésie. La poésie, ce n'est après tout que du bricolage de mots que l'on colle ensemble, des idées disjointes qu'on relie avec des bouts de conjonctions et d'adverbes. En prison, il faut faire fonctionner sa cervelle.

 

Voilà, ce soir j'ai encore gagné. Je laisse Jean-Marie continuer le concours tout seul. Il est tenace, il veut résoudre sa grille. Il y arrivera ce soir ou peut-être demain, il peut ainsi passer des heures dessus. Moi j'ai à présent autre chose à faire.

 

Un peu satisfait de moi, je me lève préparer ma bouillotte. Je fais attention à ne pas me brûler. Jean-Marie nous a fabriqué un entonnoir à partir d'une bouteille de Coca-cola à laquelle il a rajouté une sorte de long versoir effilé. Je ne sais pas comment il s'y prend de toujours nous bricoler des choses qui fonctionnent. Il faut faire gaffe seulement à pas se brûler.

 

Voilà, il est vingt heures trente passées, j'écris un peu de mon journal pour tenter de ne pas oublier. Sur le côté de ma couchette j'ai le livre de poésie que m'a passé Virginie et qui dormira avec moi (le livre – pas Virginie). Jean-Marie a baissé le son de la télé. Je ne sais pas quel programme il va bien pouvoir regarder. Je m'en fous d'ailleurs. Déjà je suis ailleurs. On devrait empêcher les détenus de rêver, parfois ils rêvent d'évasion...

 

Dans la nuit je me lèverai pour pisser, sûrement, il le faut bien. J'ouvrirai un peu la fenêtre, histoire d'aérer. Il y a tellement d'humidité à présent que les murs et les vitres dégoulinent la nuit. Sûrement un problème de condensation. Les carreaux sont couverts de larmes, ce n'est rien : pas grand chose. Seulement les Baumettes qui sont tristes en automne, seulement les Baumettes qui pleurent en cette saison.  

 

Retour au sommaire

 

***

10-12 - CHAPITRE 3 - le journal

Mardi 23 octobre - 5 heures du matin – la plume et les masques

''Ici nul autre que toi ne pouvait pénétrer...''

F. Kafka

Hier soir, à la télé, il y avait une 'dramatique' historique. Ça racontait, de manière romancée, un épisode de la guerre de 1870. (Ça ne date pas d'hier !) On y voyait un jeune homme réciter le poème d'A. Rimbaud, le 'Dormeur du val' face à des officiers prussiens tout guindés, en uniforme. Je me suis réveillé, je dormais déjà :

'C'est un trou de verdure où chante une rivière...'

Joli poème et le récitant était bien émouvant aussi.

Je me remémore, la semaine dernière, au gymnase, la rencontre improbable avec Philippe-le-surveillant-moniteur quand nous nous sommes dits des poèmes. J'aime ces cordes à linge lancées au-dessus des abîmes. J'aime les yoyos de l'esprit qui franchissent les murs d'enceinte. J'aime tous ces cerfs-volants du bout du monde, sur lesquels on écrit des messages. Ils me consolent de la mort qui rôde ici et qui me tient enfermé.

Pendant quelques instants, j'ai eu le sentiment, quelques instants seulement, de ne pas être seulement ce que je leur apparais, à tous ces hommes en bleu qui me contrôlent et me surveillent. De ne pas être seulement la bête que l'on garde et dont on se méfie, le criminel que l'on châtie dès qu'il frémit l'échine. Celui qu'on vomit d'être.

Pour un instant, mon cœur est allé se suspendre au-dessus des miradors, par-delà la crasse qui m'obsède. Juste tenu par le fil barbelé... il me retenait à peine...

Heureusement que Philippe, en bon fonctionnaire, a su me ramener à la raison. Presque, j'avais failli m'évader ! La réalité ça a du bon : ça tue le rêve, autrement on pourrait croire tout permis.

« Dans ce genre d'affaire, vous êtes-là, pour un bon moment. En général, l'instruction dure facilement un an... voire plus ! ».

J'entends ses mots comme une sentence. Me voilà bien redescendu. Merci maton...

***

Depuis avant-hier soir, je bouffe de la poésie. Depuis que Virginie-la-Maîtresse m'a passé le bouquin d'anthologie, ça y est : je ne veux plus être astronome. J'ai remisé sur l'étagère 'Les trous noirs', le livre que m'avait prêté Jean-Marie. Il faut dire aussi que je l'ai lu, lu et relu, au moins cinq fois d'affilée. Je n'avais rien d'autre à me lire...

J'aime autant la poésie que l'astronomie. Tous deux parlent d'étoiles. Va ! Oublions Hubble et ses grands télescopes : au lieu de compter les planètes, je serai un aède maudit. A présent, je peux bien choisir mon futur métier.

Je deviendrai peut-être un de ces écrivains dont on salue la noirceur. Je perçois au travers des critiques, des mots que j'aurai déposés entre chaque page, la texture fragile et complexe à la fois qu'on saura reconnaître à mes vers luminescents : digne fils de Nerval et de Villon aussi.

Dans d'obscures-clartés, dans des éclats-de-plomb, à présent je m'égare, je m'échappe. Et toutes mes eaux-fortes, toutes mes noires enluminures égayent la torpeur de la nuit. Des jours et des nuits de torpeur, je vous réserverai ! Devant ma porte vous devrez patienter.

Qu'on vienne me célébrer, moi le nouveau Rimbaud, le Néron capricieux qui attend l'incendie ! Qu'on vienne m'enorgueillir et me flatter ! Je suis de cette fragilité en même temps que de toutes leurs violences. En vers blancs ou en prose, je dérime sur mon cahier des pieds-de-nez à Madame la Justice qui m'enferme. J'ai cri sur aile !

Bouffon que je suis, je lui fais la nique, comme on dit en bon et vieux français, à Elle et à tous ses nervis.

Moi le bouffon, je les nique tous, pour parler comme ceux de la cour.

Va niquer l'Enfer, va niquer le Diable, va niquer même le bon Dieu et tous ses pointeurs vertueux.

Certes, dans cet univers de forçats nous ne valons pas grand chose, pour tout dire : nous ne valons plus rien, je le sais bien. Et parmi eux me voilà le moins lâche, le plus abandonné de tous. Comme Carmen en prison, je chante pour moi-même et je pense encore qu'il ne m’est pas défendu de rêver !

Sur les champs de batailles, on devient vite de la chair à mitraille. Ici, on nous transforme en gibier de potence. Mais bon, dans ce ventre qui me digère, rêvons encore ! Puisqu'il ne m'est plus permis d'exister, alors : poétisons !

***

Shakespeare et Marlowe auraient dû venir visiter les Baumettes. Pauvres acteurs que nous sommes sur cette scène miteuse, nous jouons bien mal notre rôle. Clowns tristes, fous du roi ou assassins de Clarence, nous voilà prêts pour une valse-comédie. Nous, les protagonistes, bons ou méchants, nous en tenue de bagnard ou sapés comme en dimanche. En tongs dans nos cellules ou en cothurnes dans la cour ou nous paradons : Nous, têtes chauves et tignasses en bataille. Nous qui portons si longtemps nos masques qu'à la fin nous leur ressemblons.

Et eux aussi, les surveillants, les voilà qui sont prêts à tenir leur rôle - pas le meilleur peut-être, pas le pire non plus -, dans leur habit bleus de matons. Ils réciteront tant bien qu'ils peuvent la tirade du Gardien de la porte. Le premier, le moins terrible). Ils font partie de la troupe, nous faisons tous partie de la troupe ! La prison est notre Globe à tous ! Qu'on frappe les trois coups et qu'on ferme les portes : le spectacle est commencé...

Poum, poum, poum, poum !... Verrous et rideau (métallique) ! Rondes, rondes, rondes. Danses en elliptiques, symphoniques, électro-nique.

Mardi 23 octobre 19 h 30 - ils sont partout...

Je ne sais pas combien ils sont, ni pour combien de temps mais ils sont partout ! C'est vrai qu'on les voit depuis quelques jours, y compris dans le quartier des 'isolés'. De véritables fouines. Je ne pensais pas qu'on puisse avoir idée de venir fouiller jusque ici. Il faut avoir le cœur bien accroché ! Il y en a même un qui prend des photos. Je suppose que c'est pour son album de famille. Je plaisante.

Y avait-il besoin qu'on dépêche une armada d'inspecteurs pour constater l'état de notre prison ? Ça fait des années, des siècles, peut-être même : des généalogies entières que c'est ainsi. Et ça ne changera pas.

Les Baumettes sont comme ces HLM construites dans les années soixante-dix : mal bâties. Avant même que d'être achevées, elles tombaient déjà en décrépitude. Une erreur de conception, je suppose. L'architecte qui a conçu ces murs aurait mérité d'y être incarcéré !

Mais l'architecture ici, ce n'est pas ça le pire. Elle a même, si j'ose dire, un certain charme : celui des orphelinats et des anciennes maisons de correction. La roideur des bâtisses, les casernements, tout ça mériterait d'être classé aux monuments historiques.

Pour peu, on devrait y organiser des visites touristiques : voyages dans les Calanques : Parc national - détour par les Baumettes. (N'oubliez pas de prendre le billet retour !) Un peu comme on se rend au Château d'If en été. Une prison en vaut bien une autre.

Ici, bien sûr, pas d'Edmond Dantès ni d'Abbé Faria. Seul Christian Ranucci hante ces murs, et, plus tard – ou bientôt -, Bruno des Baumettes, et peut-être aussi, d'autres moins célèbres. Je plaisante là aussi.

La saleté, le manque d'hygiène, les rats partout : ça non plus, ce n'est pas le pire. On finit par s'habituer les uns aux autres. Par cohabiter en toute intelligence. Le pire ici c'est peut-être nous-mêmes. Mais ça, il ne faut pas le dire : 'Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen'.(*)

Bien sûr, surtout : ne jamais tomber malade. Mon Dieu ! ne jamais tomber malade ici. Je veux dire gravement. [Comme Marvin, par exemple, ou comme Dédé-la-Fortune.] Je me dis : 'j'espère que je ne vais pas en plus attraper le Sida. Il ne manquerait plus que ça !'

Je ferai gaffe, en tout cas. J'ai promis d'être sage.

***

Cet après-midi, pendant que je suis descendu en promenade, un des inspecteurs de la brigade d'inspection est passé dans notre cellule. Il a été reçu par Jean-Marie qui lui a offert le café. Jean-Marie sait recevoir. L'interview a duré une heure entière, en tête à tête et sans gardien.

A midi, en prévision de l'entretien, Jean-Marie avait pris la peine de rédiger un petit pense-bête : une liste de tout ce qui ne va pas. La liste est longue. Il me l'a lue et m'a proposé de la compléter. « A part les douches où on risque de se faire tuer, je n'ai rien à signaler : pas de lézard... »

Les Baumettes sont un lieu de villégiature impeccable. J'y subis ma peine doublement, triplement, et voilà bien tout ce que je mérite ! Nous subissons tous ici ce que nous méritons. « Et encore, sommes-nous trop bien traités. Ailleurs, on nous réserverait un sort moins enviable... », lui dis-je sans plaisanter. « Au Soudan, on coupe les mains aux voleurs. A nous, ils nous couperaient les couilles ! »

***

Ah oui ! Je propose à Jean-Marie de bien leur montrer le petit bocal dans lequel il a recueilli les petits cailloux – parfois gros comme des œufs de pigeons - que de temps en temps on nous jette depuis les cours. Ce sera ma pierre à l'édifice. Peut-être pourrait-on y apporter remède ?

Peut-être pourrait-on dans les cours planter du gazon à la place ? « Parle-leur aussi de l'idée du tri sélectif ! Ça les amusera... ». Inspecter les Baumettes, ça doit pas être drôle tous les jours.

Bientôt, c'est la Toussaint. Dans quelques jours nous n'entendrons plus parler de ces importuns. Sûrement, ils publieront un rapport édifiant sur l'état des Baumettes. Un rapport qui finira sur une étagère déjà poussiéreuse à côté d'autres rapports poussiéreux. De toute façon, tôt ou tard, tout finit en poussière ici-bas. Amen !

(*) Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus

À propos

brunodesbaumettes.overblog.com

“bruno13marseille@live.fr”

Rédigé par Bruno des Baumettes

Hébergé par Overblog