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journal d'un détenu au quartier des "Isolés" - Prison des Baumettes à Marseille

Publié par Bruno des Baumettes

 

 

 

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Lundi 3 septembre – midi peut-être ou alors plus ? - trois jours après le naufrage

 

Je suis en détention depuis vendredi soir. Je vais tenter de relater au jour le jour ce que je vis et ce que je ressens. Je n'ai pas pu écrire avant, on vient de me donner seulement ce matin un stylo et du papier à lettres ainsi que deux enveloppes pré-timbrées et le règlement intérieur destiné aux détenus.

 

Je sais que mon arrestation est justifiée. J'attends de pouvoir être jugé – je ne sais quand – et d'être enfin condamné.

 

Samedi matin, j'ai vu un médecin. J'ai demandé une prise en charge psychologique, j'attends un rendez-vous. Voilà trois jours à présent que je suis enfermé ici. Trois jours, ou plutôt trois jours et trois nuits. Les nuits ont été pour moi bien plus éprouvantes que les journées. Durant le jour, les conditions m'ont semblé moins terribles que j'avais imaginé. Certes, la cellule est spartiate, mais ça je m'y attendais. Je suis placé, pour la semaine dans le quartier dit des 'arrivants'.

 

Le premier soir, on m'installe dans une cellule sans lumière et sans toilettes. La cellule est remplie des détritus laissés par ceux qui m'avaient précédé. Malgré tout, je trouve ces conditions plus correctes que les geôles de l'Evéché [Nom familier du Commissariat central de Marseille] où j'ai passé deux jours en garde à vue et la journée au TGI [le Tribunal de grande instance]. Ici on veut bien me servir à manger, plus que les quelques bouchées et le sandwich auxquels j'ai eu droit là-bas. Les occupants précédents m'ont même laissé, en restes, deux pommes. Bon, tout ça, ce n'est pas le plus important : depuis je mange à ma faim.

 

Dès le lendemain matin je parle au surveillant et ils veulent bien me changer de cellule. Celle-ci est 'parfaite' – elle possède même un double-vitrage qui me protège un peu du vacarme, des appels incessants et des cris des autres détenus. Il y a un WC et une douche qui fonctionnent.

 

Depuis ma fenêtre, j'ai vue sur la cour. [Je me rendrai compte par la suite qu'il y a plusieurs cours, les unes à côté des autres, séparées par des murets barbelés.] En face il y a un autre bâtiment, et derrière encore d'autres bâtiments. Pareilles à un gros bourg isolé de montagne dont les grands murs gris et les lourdes bâtisses paressent, immobiles, sous le soleil d'été, égarées dans un paysage magnifique [ici, au pied du (nouveau) Parc national des Calanques], les Baumettes s'offrent à moi, à ma vue, à mon ouïe et à mon odorat : grouillantes, bruyantes et malodorantes.

 

Dès qu'on entre en prison la première question, la question rémanente qu'on te pose est : 'as-tu une cigarette ? As-tu du tabac ?'. J'avais un paquet sur moi le premier jour, un paquet à peine entamé qu'on m'a rendu après que j'ai passé le sas d'entrée, c'est-à-dire après la séance de déshabillage, de palpation corporelle et les autres formalités d'usage. Des cigarettes j'ai, mais pas de feu. J'ai donc dû dès le début, dealer cigarette contre feu. A présent, il ne m'en reste plus que deux. Vais-je tenir ?

 

J'ai une cellule pour moi tout seul. Cela vaut mieux. J'ai pas vraiment envie de ''causer'' et encore moins des motifs de mon incarcération. Les autres détenus, pour la première fois, je les ai vus, ou plutôt entrevus, lors du transfert en fourgon cellulaire qui nous amenait, telle une cargaison de fruits mûrs, du Tribunal aux Baumettes : une grosse demie-heure de trajet en ville dont on ne voit rien. Seulement les soubresauts et les à-coups des trous et des bosses, les changements de direction du véhicule, ses coups de frein et ses accélérations, ses pinpons éclatants lui donnant priorité, nous offrent des indices du parcours : c'est bien aux Baumettes que l'on va !

 

Le camion s'arrête, une série de portes métalliques, de portails s'ouvrent et puis se referment. Voilà. On est arrivé. Une grosse demie-heure, à peine, pour basculer d'un monde à un autre, peut-être pour des années ! J'ai vu souvent passer, quand j'étais en liberté, ce fourgon, sans savoir que moi-même un jour j'en serai le passager.

 

Pendant le transport, nous sommes placés par deux dans de petits compartiments, menottés l'un à l'autre. Je voyage avec un gaillard presque de mon âge. Un petit costaud trapu, le crâne rasé, portant des tatouages sur les bras, des petits yeux bleus fuyants au milieu d'un visage rond. On dirait un personnage de Jean Genêt. Je ne sais quoi lui dire d'autre que : « bonjour, je m'appelle Bruno ». Je lui tend la main. Il paraît en être tout surpris, il me tend la sienne machinalement. Nous ne nous disons rien pendant tout le reste du trajet. Depuis mon arrivée, je ne l'ai pas revu. Je pense qu'il était déjà en détention ici et qu'on le ramenait après qu'il soit passé devant ses juges.

 

Pour de bon, me voilà en Enfer.

 

 

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Lundi 3 septembre – bientôt 19 heures ? promenade chez les arrivants

 

Les 'arrivants' : parmi eux, il y a des Etrangers, surtout des Arabes, et d'autres moins identifiables : des gens de l'Est, des Manouches aussi.

Mais la plupart de ceux que je vois viennent de Marseille et des environs.

 

Ce sont essentiellement des jeunes – entre vingt et trente ans - issus des 'quartiers' : des Quartiers nord, ou, plus près, de la Cayolle, une cité située à deux pas des Baumettes. D'autres viennent des communes limitrophes ou d'autres villes du Département ou bien de la Région.

 

[Je me rends compte, après coup, que je ne décris ici que ceux que j'ai vus et côtoyés en promenade. D'autres, sûrement, ne sortent pas de leur cellule et je n'ai rien su d'eux].

 

Beaucoup d'entre eux se connaissent – ou connaissent d'autres détenus déjà incarcérés qu'ils interpellent. Un certain nombre connaît aussi les Baumettes pour y avoir déjà séjourné, c'est certain. Ils retrouvent-là leurs habitudes, comme s'ils regagnaient, en ces premiers jours de septembre, leur internat à la fin des vacances. Ils partagent une cellule à deux, voire à trois et cela les rassure, je pense. Je les 'croise' (plus que je les rencontre) lors des temps de promenades, au cours des tours de cour que j'effectue. Nous sommes une bonne quinzaine à descendre, matin et après-midi.

 

Les arrivants bénéficient d'une cour à part, à l'extrême droite du bâtiment. Pour ne pas croiser les détenus déjà incarcérés, nous descendons en premier, après avoir longé un long passage extérieur constamment jonché d'immondices. Des immondices dont on se débarrasse et qu'on jette depuis les étages : restes de repas, bouteilles plastique, boîtes de conserve, vêtements sales et tout le reste...

 

Les autres cours sont encore vides de détenus. Ils descendront après nous. Nous remonterons les derniers, sans les avoir croisés. Trois heures et demie dehors, deux fois par jour : trois heures et demie le matin et trois heures et demie l'après-midi, ça fait presque trop. Mais c'est l'été, il fait très chaud, trop chaud en cellule. Ça vaut mieux d'être dehors que de rester enfermé dedans - si j'ose dire, puisque, d'une façon ou d'une autre : nous sommes enfermés.

 

[C'est pas si sûr pourtant qu'il vaille mieux être dehors en plein été : en effet, les cours ne bénéficient d'aucune protection ni toiture : trois heures trente en plein cagnard, ça doit craindre. Mais à mon arrivée, les grosses chaleurs estivales étaient déjà passées.]

 

Durant la promenade, les uns marchent, d'autres parlent et se répondent. Par delà les murs qui séparent les cours, c'est aussi avec ceux restés en cellule, par les fenêtres qu'on communique. Pendant que depuis les bâtiments on s'apostrophe, on crie, on appelle, les plus agiles grimpent le long des clôtures, jusqu'à hauteur des barbelés pour se rapprocher et pouvoir ainsi mieux converser avec ceux d'à-côté. De cours en cours, on s'échange des nouvelles, on se passe du tabac et d'autres choses encore : on se retrouve. L'agilité de ces jeunes monte-en-l'air me fascine...

 

L'après-midi, quelques uns en profitent pour prendre leur douche dehors : y-en a qui sont bien équipés, les bougres ! – shampoing, serviette de bain, voire peignoir et surtout linge de rechange, alors qu'ils viennent à peine d'arriver. On se croirait dans un camp de vacances de l'immédiate Après-guerre : une cour de gravier, trois tables en béton, des douches froides et deux robinets pour des garçons en villégiature, quelques uns font même du sport.

 

[Quant à moi, je n'ai rien d'autre sur le corps que les vêtements que je porte depuis ma garde-à-vue et le slip qu'on a bien voulu me donner lors de mon arrivée. Subrepticement, je ramasse un slip qui traîne par terre et qui me semble assez propre – je le laverai dans ma cellule – j'ai besoin de me changer – mes vêtements puent la crasse accumulée depuis les geôles de l'Evéché].

 

J'ai pris la décision de marcher tout le temps que dure la promenade. Jusqu'à en avoir mal aux pieds. Cela me permet de rejoindre ma cellule fatigué. Cela me permet aussi d'éviter de trop discuter avec les autres détenus. J'essaie de ne pas trop me crisper.

 

Jusqu'à présent, je n'ai pas eu de problème : ils me 'respectent' à cause de mon âge, de la différence d'âge. Peu sont ceux qui me questionnent sur les raisons de ma présence ici. Lorsqu'ils m'interrogent, je leur dis que je suis là pour ''faux et usage de faux''. Je suis, pour eux, un 'ancien', l'un d'eux me surnomme même affectueusement 'le papy'. Toujours le mensonge et la duplicité : quand/comment pourrai-je (m')en sortir ? S'il savait, s'ils savaient !

 

Parmi tous ceux que je croise, un seul me paraît différent. Plus mature. Un grand jeune homme tout maigre, au visage triste, barbu de trois jours, la trentaine environ. Nous marchons ensemble longtemps. Il me dit qu'il est là parce qu'il a été arrêté alors qu'il conduisait une grosse moto (900 cm3) sous l'emprise de l'alcool et du cannabis.

 

Il me dit qu'il a un enfant de trois ans dont il s'occupe lui tout seul. Il me dit enfin qu'il regrette beaucoup. Il y a des larmes dans ses yeux. Il désire par-dessus tout sortir au plus tôt. Il doit être jugé en comparution immédiate cet après-midi même. Je lui dis qu'il pourra sûrement bénéficier d'une peine alternative à la prison. Je le sais, tel ne sera pas le cas pour moi et cela est juste. Je tente d'oublier un moment mon tourment en écoutant cet homme : il me console de mon sort, en quelque sorte.

 

A 17 h 30, il fait encore jour. On nous remonte. Je rejoins ma cellule fatigué, je fais quelques pompes pour évacuer encore et encore : je suis fourbu. Je prends une douche. [Comme je m'en rendrai vite compte, seule quelques cellules, au bâtiment A – là où j'ai séjourné, durant le temps de mon incarcération -, possèdent une douche individuelle]. L'eau est brûlante. Les 'auxis' [abréviation d’auxiliaires - des détenus affectés au service] nous servent le repas dans des barquettes en plastique. La bouffe est bonne. La fatigue m'aidera-t-elle à mieux dormir ?

 

Malgré le bruit, je ferme les yeux. Même les portes fermées, les détenus continuent à s'interpeller par les fenêtres, au travers des coursives, entre les bâtiments. Tiens ! voilà qu'à présent des Roumains se répondent. Dieu, que cette langue résonne et me rappelle d'autres voyages ! Chacun retrouve ici des connaissances, des amis, des complices parfois, des parents aussi. Les Baumettes c'est bien sûrement une fabrique du social.

 

Il doit être déjà sept heures, déjà j'ai sommeil, déjà je m'endors. Je sais bien qu'à trois heures du matin, et jusqu'au moment où on viendra m'apporter de l'eau chaude pour le petit déjeuner, je ne dormirai plus. Mais que faire ? Il y a bien un poste de télé dans la cellule, mais dans cette aile-ci du bâtiment ça ne marche pas. Il me reste un bout de journal que je lirai et relirai jusqu'au bout de la nuit. J'ai survécu jusqu'à présent. Pourvu que ça dure.

 

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Mardi 4 septembre - 11 heures – entretiens

 

Ce matin, on m'a déménagé, toujours dans le quartier des arrivants, mais cette fois-ci côté Nord-Ouest. On m'accorde à nouveau une 'chambre' individuelle, une cellule totalement rénovée et hyperclean. Ici la télé fonctionne. Il y a même une veilleuse qui éclaire la nuit et un bouton d'appel d'urgence ; mais il n'y a pas de douche, comme dans mes cellules précédentes.

 

Un miroir métallique est scellé au-dessus de l'évier. Mon reflet est cadavérique, c'est normal : je suis ici comme Dante aux Enfers, s'il s'était regardé dans un miroir : «Lasciate ogni speranza o voi che entrate ». Bon, l'Enfer des Baumettes ne me paraît pas, jusqu'à présent, si terrifiant.

 

Je n'ai plus vue sur cour mais sur le mur extérieur et, par-delà, vers les paysages et les immeubles qui bordent Marseille, vers l'ouest, vers la mer. A Marseille, la mer n'est pas au sud, mais bien à l'ouest. La mer, je ne la vois pas. Mais je sais, je sens, je capte sa proximité.


D'où je suis logé, à présent, je ne profite plus de la vie du 'quartier', des mouvements des autres détenus dans la cour ni de la perspective qu'on m'offrait sur les fenêtres du bâtiment d'en face. Seule, perchée à quelques mètres de moi, sur la toiture d'un édicule, couvert lui-aussi des restes de nourriture jetés par les détenus des étages supérieurs, une mouette me dévisage un moment, puis elle s'envole au-dessus des dentelles de fils barbelés qui m'encagent, qui nous encagent.


Avant d'être déménagé, j'ai rencontré ce matin deux personnes : le 'chef' (je suppose que c'est le chef, puisque c'est un gradé en uniforme) et une dame (je ne sais pas qui c'est, elle a dû me dire sa fonction, mais j'ai oublié). Sûrement, elle aussi : une 'chef'. (Ici, à mon avis, c'est cafi de chefs.)

 

Je leur dis pourquoi je suis en détention. Je pense qu'ils le savent déjà. Le 'Chef' m'écoute avec patience, il évoque même un moment l'idée du pardon, un pardon qui viendrait du 'haut' me dit-il. Parle-t-il du 'Très-haut' ?

 

Je n'ai pas eu le temps d'approfondir la question avec lui. Ce n'est ni le lieu, ni le moment. Les deux tentent de me rassurer : ils me disent que je serai bientôt placé dans un quartier particulier, avec des personnes 'dans la même situation que moi'. Dans la même situation que moi ? c'est-à-dire ? On va bien voir ce qui m'attend.

 

La dame me prévient pourtant que je ne serai pas à l'abri de disputes ou de conflits. Elle rajoute que si c'est nécessaire je pourrai demander à être placé en service sanitaire, à l'infirmerie. [Plus tard, j'apprendrai qu'il s'agit plutôt du quartier où l'on place les fous. J'y aurai échappé!].

 

Après, on me dirige vers un autre bureau où je rencontre une Assistante sociale. La cloison qui nous sépare d'à coté est si fine que je dois murmurer. Je lui dis combien j'ai peur et je me sens perdu. Je ressens sa compassion. Elle va voir de téléphoner pour moi à l'extérieur.

 

J'ai droit aussi à une visite médicale complète et même à une radiographie des poumons. Je trouve qu'ils font ça bien. Je leur dis que je suis en bonne santé, pour l'instant, au moins. Je renouvelle ma demande de voir un psy. Je rencontre une femme qui s'occupe, je crois, de prévention Sida – et de je ne sais plus quoi encore. A la fin, je ne sais même plus qui je vois et ce que j'ai pu leur raconter. Mais tous prennent bien le temps de m'écouter.

 

Je me suis baladé dans un grand labyrinthe, un parcours initiatique dans le monde de ténèbres, au sens le plus concret du terme. Les Baumettes sont sombres et seulement éclairées par quelques néons blafards. Tout ça doit bien conduire quelque part : y trouverai-je l'Idole sacrée ou bien l'homme à tête de chacal qui met en balance les âmes des morts ?

 

Après ces quelques jours en parenthèses qui furent pour moi comme un dernier long week-end de vacances - et à présent que j'ai passé tous les tests d'entrée -, me voilà de plain-pied en détention : officiellement accueilli, cette fois-ci. Jusqu'alors, dans ce bagne débonnaire et crasseux, j'ai eu le curieux sentiment d'avoir échouer-là tel un touriste égaré dans Babel, par inadvertance.

 

Je me sens maintenant plus proche des autres détenus, pas encore pareil à eux, mais plus proche. Et parmi tous ceux qui sont là, parmi ces centaines d'hommes qui vivent et survivent ici, je sais bien qu'il y a Adrian, lui aussi est ici, incarcéré depuis cinq mois. Le Chef, celui en uniforme, a bien voulu tout à l'heure me donner son numéro d'écrou et de cellule. Il faut que je lui écrive...

 

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Mardi 4 septembre - de 14 à 16 heures - piove en San Telmo - Il pleut sur les Baumettes

'Entonces comprendimos que la lluvia también era hermosa'

Raúl González Tuñón

 

 

Décidément, la vue de ce côté-ci du bâtiment est plus paisible mais aussi plus triste que du côté cour. Mais n'est-ce pas de ce calme et de cette tristesse dont j'ai le plus besoin ? Le ciel est gris comme la peau d'un reptile, les Baumettes sont sa bouche et ses dents.

 

Je sens qu'à présent la prison m'avale et que j'entre dans ses entrailles. Lentement elle va me digérer, elle va prendre le temps. Pendant les jours précédents, comme il faisait beau, je suis descendu dans la cour. Maintenant, il s'est mis à pleuvoir, quelques gouttes d'abord...

 

Bientôt il pleut à verse et je chante une complainte de pluie argentine. L'immeuble entier résonne à présent des rafales qui s'abattent sur sa toiture. Je suis seul et je ne descendrai pas en promenade cet après-midi. Il pleut à n'en plus pouvoir : à mon avis, personne ne descendra en promenade cet après-midi...

 

Pourtant, j'entends marcher, se presser, s'interpeller dans les coursives. Du monde à tous les étages. Je guette les pas des allers et venues, debout devant la porte. Ils vont et viennent, je les entends. Peut-être va-t-on m'ouvrir ? J'attends un moment. Personne ne vient. Peut-être ont-ils prévu que je voie le psy dès cet après-midi, et qu'ils viendront me chercher tout à l'heure ?

 

***

 

Mon quotidien, jusqu'à présent a oscillé entre des moments de solitude, confiné dans ma cellule, comme à présent, et d'autres où j'ai croisé plein de monde – trop de monde -, dans les couloirs et dans la cour : des détenus par dizaines, des surveillants par poignées entières.

 

Je ne me doutais pas qu'il y avait autant de gens en prison, et plus de personnel encore que dans un grand hôtel : tous ces surveillants – ou dois-je les appeler les matons ? - en livrée, comme à la parade, avec leur uniforme bleu, sombre et triste !

 

Je les vois qui se relaient, se retrouvent, s'interpellent, s'apprécient ou s'évitent comme le font, de leur côté, les détenus. Chacun ici prend ses habitudes : tous nous menons une vie à l'ombre, des existences en parallèle. Beaucoup de nos geôliers font ce qu'ils peuvent – c'est-à-dire, pas grand chose. Parfois ils nous houspillent, le plus souvent ils tentent de nous ignorer.

 

Un de mes nouveaux compagnons d'infortune m'a dit l'autre matin, alors qu'on nous pressait : « Le jour où nous, nous sortons, eux : ils restent ». C'est pas mal vrai ça : une vie entière en prison ! A moins que la vie entière ne soit, en définitive, qu'une prison, pour eux comme pour nous, comme pour chacun d'entre nous. Amen ! J'espère au moins qu'ils (et qu'elles – car il y a aussi des geôlières) tentent, parfois, à leur façon, de s'évader.

 

Je resterai seul en cellule cet après-midi. J'en profite pour faire du 'sport en chambre', je m'organise un circuit – un gymkhana où j'effectue des pompes, des abdos, des mouvements pour les jambes et les cuisses. Je m'accroche aux barreaux des fenêtres pour travailler les muscles du dos. En prison, on s'occupe comme on peut et la santé c'est important : il faut savoir se conserver. La pluie a maintenant cessé.

 

Ma cellule est silencieuse et calme. Malgré tout, elle a tenu le coup dans le déluge. Tel un îlot, elle émerge, perdue parmi les cris, les appels, les coups de pied dans les portes. Le bruit autour de moi, lui, ne s'apaise pas, il reprend de plus belle, il devient infernal. Il m'envahit sans queje puisse y échapper, sauf à mettre du papier hygiénique dans les oreilles pour tenter de me protéger à peine.

 

Je voudrais ne plus rien entendre. Que vais-je devenir échoué sur ces récifs assourdissants ? Il ne me reste à présent qu'une cigarette et toujours pas de feu. Quand viendra-ton m'ouvrir ?

 

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Mardi 4 septembre – 19 h 30 – Impressions vespérales

Je voudrais ne plus rien entendre, ne plus rien comprendre. Juste rester allongé, face contre terre, dans l'herbe humide.

Mon cerveau pourtant, malgré moi, essaie de saisir chaque bruit venant de l'extérieur, chaque phrase, chaque éclat de mots qui rebondissent jusqu'entre les murs de ma cellule.

 

Et toujours, régulièrement, le cliquetis du trousseau de clés des gardiens comme les clochettes des vaches que l'on a emmené paître au matin et qui rentrent le soir à l'étable, seules ou à la queue leu-leu.

 

Parfois, les bruits s'estompent, comme si une troupe d'ivrognes ou de noceurs s'éloignaient jusqu'à se perdre dans les derniers reflets du soleil couchant, juste une touche sombre, à peine esquissée, sur une toile de Watteau ou du Lorrain. Bientôt, ce sont les dernières lueurs du jour : sa langue vient lécher les murs gris et toxiques des Baumettes. Vais-je pouvoir dormir ? vais-je pouvoir mourir ?


Je ressens enfin la solitude. En début de soirée, elle vient s'allonger près de moi, sur ma couchette. Je ferme les yeux et sa présence me va bien. J'ai grandi seul, vécu seul, rêvé seul. Elle et moi, nous nous entendons bien. A présent, je meurs tout seul. Tout seul, déjà, je suis mort.

 

C'est ça. C'est ce qu'il faut que je me dise et me répète : je suis mort, je suis mort, je suis triplement mort. Je suis mort qui qui dit mieux ? comme dit la chanson de Jacques Higelin. Je suis mort. Je m'invente ça maintenant depuis trois jours : je suis mort. Je crois que c'est ça qui me permet d'échapper au suicide. Je suis mort, à quoi ça sert de tenter de mourir quand on est déjà mort ? C'est comme si on voulait encore faire cuire un œuf dur...

 

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Mardi 4 septembre – 23 heures passées – idées noires et carré blanc

"Au matin j'avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut–être pas vu..." A.Rimbaud.


Il m'est nécessaire, pour survivre, dans cet état de mort sociale dans laquelle je plonge, de ne pas penser, ou de tenter de penser le moins possible au monde qui fut le mien jusqu'à ma chute.

 

Hier matin, lundi, mon avocat a dû téléphoner à mon travail. Il a dû leur annoncer que je ne reprendrai pas le service. Que j'étais incarcéré. Et mon boulot, mes obligations de tous les jours, et tout le reste, à présent, je le sais, sont restés dans ce monde-d'au-delà, un monde dont je suis à présent définitivement déchu. Tout est perdu : que suis-je devenu ?


'Carré blanc !'

 

Me voilà mort, certes, et pourtant, à chaque instant, je tente de relier encore et encore, malgré tout, le monde-d'ici au monde-d'avant, de me connecter à ce qui fut, à ce que j'étais il y a quelques jours, il y a quelques heures à peine. Et chaque mise en relation mentale, chaque correspondance entre le monde des vivants, que j'ai quitté, et celui des morts, qui m'accueille à présent, me sont insupportables et particulièrement douloureuses. A chaque fois que j'y pense, c'est comme une lame, une pointe que je m'enfonce dans l’œil, jusqu'au cerveau et qui me brise les os à l'intérieur. Je les entends qui souffrent, je les sens craquer.

 

Alors, cette nuit, pour moins pleurer, j'invente le carré blanc. Du bricolage, là encore, j'en conviens. J'ai trouvé ce carré blanc dans mes bagages, mes souvenirs : dans les programmes télé de mon enfance. Je me rappelle qu'il y avait, à cette époque, le 'rectangle blanc' sur le côté de l'écran pour indiquer qu'il s'agissait-là d'un programme interdit aux enfants.

 

Je me rappelle – je devais avoir dix ans - un film en noir et blanc, particulièrement provoquant. Le carré blanc, pour masquer l'image entière d'un homme et une femme en collant figurant la nudité des amants, avait été agrandi jusqu'à occuper tout l'écran. Seule, sur les marges, apparaissait encore l'évocation de la scène délictueuse. Cette image de l'interdit est toujours là, bien gravée, puisque je peux la faire renaître de ma vieille mémoire !

 

Voilà comment, à présent, je m'invente un grand carré, un rectangle blanc qui me sert à cacher, à chaque fois que cela me revient, le monde que j'ai perdu. Ce grand carré blanc, je me le colle au milieu du front surtout la nuit, à l'endroit du cerveau où viennent s'agglutiner les images que forme l'esprit avec tout leur cortège de fantômes. Il faut bien ça pour m'empêcher de retourner d'où je viens.

 

Ou plutôt c'est l'inverse : ce n'est plus moi qu'il faut retenir : d'ici je ne risque pas de m'échapper ! Non : ce sont toutes ces images, tous ces reflets provocants du vivant, à qui je dois interdire absolument tout contact avec moi. Il faut leur empêcher de venir voir de ce côté-ci des choses, de transgresser les murs de ma prison. Je dois leur barrer l'accès de ma cellule mentale : ils me sont toxiques, leur place n'est pas ici. Qu'ils restent dehors !

 

Bien entendu, ce qui est dur c'est qu'à tout instant, ils ou elles, ces reflets et ces images, essaient de passer par les bords. Parfois ils ou elles se tapissent comme des ombres qui attendent le moment propice pour surgir et resurgir, jusqu'à m'envahir, lorsque ma vigilance se relâche.

 

A d'autres moments, c'est le carré blanc lui-même, que j'ai péniblement tendu, qui se délite et s'estompe et qui finalement devient translucide. Je vois à travers. Je les vois à travers, alors que je ne devrais plus les voir, et leur présence me fait douloureusement mal. Je tente de les chasser, je retends la toile défaite, j'épaissis sa texture...

 

Je me battrai encore ainsi toute une partie de la nuit comme je l'ai fait les nuits précédentes, en tentant de maintenir cette grande voile blanche, autant que faire se peut, dressée devant moi. A la fin, épuisé, peut-être finirai-je par m'assoupir. Plus ou moins, jusqu'à présent, ce grand carré blanc me permet de tenir et de ne pas devenir fou. Mais je dois rester constamment mes gardes.

 

Peut-être pensent-ils - pensent-elles - bien faire en m'apparaissant ainsi, sans prévenir, en me rendant visite, en s'invitant ainsi jusque dans ma conscience sans que je les y autorise ? Je ne leur en veux pas : les fantômes, je le sais, ont la vie dure.

 

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*    *

 

Mercredi 5 septembre – 13 heures – en quarantaine ?    

Suis-je en quarantaine ?

Rien n'arrive. Rien ne se passe. J'ai le sentiment, depuis hier d'être mis à l'isolement. C'est pas qu'un sentiment : depuis qu'on m'a déménagé dans cette cellule, - une cellule 'tout confort', j'en conviens -, je ne vois que la tête du surveillant et celle de l'auxi qui distribue la gamelle.

 

[C'est ainsi qu'on appelle le repas qu'on nous sert. L'auxi qui s'en charge est, quant à lui, dénommé : 'gameleur'.]

 

Bonjour !

Bonjour...

 

Rien d'autre à nous dire. Ce matin je me suis réveillé à sept heures. J'ai laissé la télé allumée toute la nuit, pour bien m'abrutir. J'ai fait, dès mon réveil quelques exercices physiques (abdos, fessiers, pectoraux). Dame ! il faut bien s'entretenir. A huit heures on nous apporte de l'eau chaude pour le petit-déj. [L'eau chaude du matin, c'est un privilège dont ne bénéficie que les détenus arrivant – ensuite, soit tu as de quoi te faire chauffer de l'eau dans ta cellule, soit tu déjeunes à l'eau froide.]

 

On nous distribue aussi du café-chicorée soluble et du lait en poudre. Prévoyant comme un rat, j'ai gardé de la veille de quoi manger. Le petit déjeuner, pour moi, c'est sacré ! Et le matin, j'ai encore de l'appétit...

 

Je fais à nouveau du sport en chambre toute la matinée. Le repas de midi a été frugal. J'ai presque encore faim. Je m'allonge et je me cale devant la télé : un reportage sur Ramsès II – l'Egypte me va bien : c'est plein de momies. Un mort doit s'y sentir à l'aise. Je n'ai plus rien à fumer mais je peux m'en passer (pour l'instant). Par contre, j'aimerais bien aller marcher, comme les premiers jours. A deux heures, ils viendront bien me chercher. Sinon je suis résolu à faire du sport dans ma cellule.

 

J'ai écrit tout à l'heure deux lettres au juge que je compte remettre à mon avocat quand celui-ci voudra bien me rendre visite. Je prépare une autre lettre. Celle-ci, je compte la remettre à l'auxi ce soir, à l'heure de la gamelle. Une lettre pour Adrian. J'ai son numéro d'écrou et de cellule. Il est dans ce même bâtiment, au troisième étage, je suis encore au premier. Il faut bien que je lui écrive quelque chose, mais quoi ? les mots me paraissent fades et me manquent.

 

Je veux lui dire que je suis ici et tout le reste. Je lui écris en français et en roumain. ''Mi-e dor de tine''. Je n'ai aucune espérance. L'espérance... n'est-ce pas là le pire des maux, resté au fond d'une boîte ? Ah ! j'aurais préféré qu'un autre sort nous réunisse, mais ainsi-soit-il : je m'invente un dialogue avec lui : des mots de pacotille, des paroles ridicules. ''Toi ici, moi ici, et peut-être je ne te reverrai pas d'ici ta sortie prochaine''. ''Bonne route, donc'', ''și drum bun''...

 

Pour lui seulement, je ne mettrai pas le carré blanc. Son souvenir est vivace. Son absence m'a été longue, depuis son incarcération. Dire que je ne l'ai vu que trois fois une demie-heure en cinq mois, seulement ici lors des parloirs. A présent, le fait de le savoir dans ce même bâtiment, si près, cela vient, malgré tout, presque adoucir mon anéantissement. Le reverrai-je une fois ?

 

Le souvenir du bonheur a un goût d'autant plus subtil qu'il ne peut être – en ce qui me concerne – que fugace. Certes, y-en a qui sont abonnés au bonheur, j'en connais, mais pour moi : ''mauvais sang ne saurait mentir'', on me l'avait plus d'une fois prédit. J'étais bien prévenu...

 

A la télé, ils ont prévu un grand soleil pour cet après-midi. Accepterai-je sans mot dire mon isolement ? Drôle d'isolement pourtant. La lourde porte qui m'enferme est une véritable éponge – ou plutôt : une passoire – pour le bruit. Il me semble – aux échos des allers et venues qui me parviennent - que certains détenus ont droit de 'libre-circulation', qu'on les autorise à se promener dans les coursives.

 

Ça crie, ça court, ça s'interpelle. Leurs éclats de voix m'atteignent ici comme de la mitraille. A cela se rajoutent les coups sur les portes – coups de poings, coups de pieds, et ces appels, sans cesse : ''Surveillant ! Oh ! surveillant !'' Je ne sais pas si jamais je pourrai m'y faire. Dieu ! que cette prison est bruyante !

 

 

*

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Mercredi 5 septembre – 18 heures – En quarantaine !

C'est à deux heures, ou quelque chose comme ça que j'ai ressenti pour la première fois (aux Baumettes, en tout cas) le sentiment d'enfermement. Je crains qu'on m'ait (pour mon bien) supprimé la promenade. Ou, pire, qu'on m'ait oublié. Dur, dur.

 

Suis-je donc si malade ? si différent ? si nocif pour les autres ? Ou les autres sont-ils si dangereux pour moi qu'on doive me tenir enfermé en permanence ?

 

A 14 heures 15, voilà que je me surprends à frapper moi-même à la porte pour appeler. A petits coups discrets, il est vrai, sans même donner un vrai, un bon coup de pied contre la porte. Personne ne m'entend, personne ne vient. Je reprends ma gym. Les autres détenus sont déjà partis en promenade.

 

A 14 heures 30 , j'appuie sur le bouton d'appel d'urgence. Surprise : ça marche. On me demande ce qui se passe. Je demande pourquoi on ne vient pas me chercher. La voix me répond qu'elle va se renseigner. Fin de l'appel. A 15 heures, j'appelle à nouveau. On me dit qu'ils n'ont pu joindre personne pour s'informer : la voix ne sait pas. Je ne rappellerai pas.

 

A 15 heures 30, on vient enfin me chercher. Je pense que c'est pour la promenade. «Parloir avocat », me dit-on. Je quitte ma cellule.

 

Je m'engage dans une nouvelle traversée, vers de nouveaux labyrinthes : j'explore d'autres passages dans la pénombre, je grimpe d'étroits escaliers en colimaçon, je franchis d'autres portes, je me cogne contre d'autres murs. Et des gardiens partout comme s'il en pleuvait. Des détenus qui vont et viennent. Des appels dans le haut-parleur. Quelques auxis en bleu de travail qui font semblant de nettoyer. Ça grouille de vie, dans tous les coins, et je ne parle même pas des rats que je croise au détour d'un couloir.

 

J'arrive enfin à l'espace des parloirs-avocats. J'ai à peine le temps de m'asseoir dans la grande salle d'attente réservée aux détenus. Mon avocat est déjà là. C'est lui qui m'a attendu. On a oublié de venir me chercher. Il a pourtant annoncé sa visite s'étonne-t-il. Je lui souris tristement. Il me reçoit dans un petit bureau, jouxtant d'autres petits bureaux, tous vitrés, destinés aux entretiens.

 

Il commence à me parler de mon affaire. Sa voix est forte. Je lui demande s'il veut bien parler plus bas. Ici tout s'entend. 'Maître, nous ne sommes pas aux temps des plaidoiries', ai-je envie de lui dire. Je l'écoute avec patience. Je feins de m'intéresser à ce qu'il me raconte.

 

Un excellent homme, cet avocat. Il tente de me rassurer. C'est ce qu'il fit déjà lors de nos brefs entretiens pendant ma garde-à-vue. Bien sûr, il ne me sortira pas de là, mais, enfin, il me remonte un peu le moral. Il est persuadé qu'il va pouvoir demander une liberté provisoire. Je fais semblant de le croire. Il ne me sauvera pas, le bonhomme, mais il est bien sympathique tout de même.

 

En me quittant, il me serre la main. Personne ne m'a serré la main depuis l'autre jour, dans le fourgon cellulaire, quand j'ai salué le type avec lequel on m'avait menotté. Avant de retourner dans ma cellule, on me fouille à peine. Je redescend les escaliers en colimaçon. Je regagne tout seul le quartier des arrivants. Je connais à présent le chemin de retour.

 

En retrouvant ma cellule, je questionne le surveillant. Celui-ci me confirme que je n'aurai plus de promenade jusqu'à vendredi. Je ne l'interroge pas sur le bien-fondé de cette décision. Ils auraient pu tout de même me le dire avant. Bien : j'attendrai vendredi pour voir le jour.

 

Je le questionne aussi sur les douches. (Dans ma nouvelle cellule, il n'y a pas de douche et cela fait deux jours que je ne me suis pas lavé de haut en bas.). Il me conseille de me laver ''à l'ancienne'', me dit-il. (J'apprécie l'expression : ''à l'ancienne''.) ''A la bassine'', rajoute-t-il, des fois que je n'aurais pas compris. Bien : nous nous laverons à l'ancienne. Je lui demande enfin si je peux avoir des cigarettes. Il me dit qu'il ne sait pas, qu'il ne fume pas, que je verrai ça demain.

 

Demain, demain, demain, sa tirade ne me rassasie pas : j'aurais aimé en griller une. C'est bientôt la fin d'après-midi, je fais encore un peu de gym. Le soleil pénètre dans ma cellule pendant quelques minutes encore. Je me colle la figure contre les barreaux pour goûter ses rayons. C'est agréable. Je ne me sens pas si mal que ça : j'ai pu enfin parler à quelqu'un aujourd'hui.

 

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Jeudi 6 septembre – une heure du matin - des cris dans la nuit

Je me suis endormi comme il fallait. Sans même m'en rendre compte. La télé est restée allumée. Le bruit m'a réveillé, je pense que c'est à cause du son que j'ai dû laisser trop fort. Il y a un documentaire, encore sur l'Egypte.

Non, , cette fois-ci ce n'est pas la télé qui a dérangé mon sommeil, ce sont d'autres cris, d'autres voix qui viennent d'ailleurs.

 

Des phrases dont je ne comprends pas le sens, des appels auxquels répondent d'autres appels. Voilà que dans ma prison les cellules se parlent en écho. Des insultes grossières, des vociférations, puis des coups de pieds sur des portes qu'on cogne. La clameur augmente et se propage. Le bruit devient vacarme. Je n'ai aucune idée de ce qui cause tout ce tapage.

 

C'est à présent tout l'étage qui se met à vibrer, ou plutôt : à faire le waï. J'ai la sensation d'être suspendu dans la canopée d'une jungle tropicale, parmi une troupe de singes hurleurs. Décidément, l'être humain n'est pas un animal furtif. Est-ce par un besoin impérieux de communiquer ? Il est une heure du matin, pourtant : l'heure de dormir pour les gens honnêtes !

 

Certes, me dis-je, c'est aussi ici pour eux une façon d'exister, de hurler leur existence au-delà des quatre murs qui les contiennent. A un moment je crois reconnaître la voix d'un des gaillards que j'ai croisé les jours précédents en promenade : « Ho ! surveillant ! Ho ! Surveillant ! ».

 

A son âge, j'en aurais fait de même peut-être : j'aurais gueulé moi-aussi et frappé à la porte. Pour dire quelque chose, au moins. A présent, je reste silencieux. Je n'ai rien à gueuler, rien à revendiquer, rien à déclarer.

 

[Plus tard, j'apprendrai qu'il s'était sûrement agi d'une coupure de courant, coupures très ... courantes dans les étages, et qui déclenchent, de cellule en cellule l'ire des détenus qu'on laisse ainsi dans le noir ou privés de télé, selon le type de panne, parfois des heures durant, surtout la nuit. Peut-être ont-ils loupé ce soir le film porno de Canal plus ?]

 

Photo : Sébastien Redon Levigne

 

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Jeudi 6 septembre – midi et quelques – Une adresse faite au Chef

Je pense qu'on m'a complètement oublié dans cette cellule. Je ne comprends pas qu'on ne me donne pas au moins un paquet de tabac, et qu'on ne me permette même pas d'en commander.

 

J'interroge le surveillant du matin. Un petit gros pas très dégourdi. Il me dit – et ça semble être ici une réponse rituelle – qu'il ne sait pas, que c'est pas lui qui s'en occupe. Je ressens cet oubli comme une 'injustice'.

 

Bizarre comme sentiment ? Je me dis que les autres ont dû avoir du tabac et pas moi. (Enfin, comme je ne vois personne, je ne sais pas vraiment si c'est la même chose pour les autres.) J'imagine que non, qu'à eux, on doit leur offrir – ou plutôt leur en vendre – du tabac. Qu'on me prive juste à moi ! Je suis bien décidé à réagir.

 

A la première heure, j'écris une lettre pour le chef. J'en profite aussi pour lui demander pourquoi, par dessus le marché, on me prive de promenade et de douche : qui ne demande rien n'a rien, dit un proverbe, « those who beg in silence starve in silence », semble rajouter Kim en me souriant...

 

Finalement, je ne la donnerai pas cette lettre. Je suis bien trop petit pour cela. Je sais que d'un point de vue strictement physiologique, je peux me passer de tabac. Je peux me passer de promenade aussi. Je peux enfin me passer de douche... J'acquerrai du tabac la semaine prochaine, je prendrai le soleil bientôt, je me doucherai un autre jour. A midi, le maton (un autre, pas celui de ce matin) me dévisage longuement : il me demande si je veux me doucher. Je dois avoir l'air d'un clochard.

 

Ça fait une semaine, à présent que je ne me suis pas changé, si ce n'est de culottes. Heureusement, je porte des sandales d'été, sans chaussettes. Je me suis lavé pourtant ce matin, 'à l'ancienne'. Je lui répond que ça va aller : que j'ai adopté la bassine. Par contre, j'en profite pour lui demander pourquoi on ne me permet pas de sortir en promenade. Il a l'air tout surpris. Il me dit que j'ai droit au moins à une heure de promenade par jour. ''C'est dans le règlement''. Il me dit que cet après-midi on viendra me chercher.

 

Les choses s'arrangent donc. Je ne me sens pas si mal à présent dans ma coquille de pierre. J'investis ma nouvelle demeure : une niche pré-mortuaire, pour moi tout seul. Une demeure somme toute provisoire puisque je sais que demain on me changera de cellule.

 

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Jeudi 6 septembre – 19 heures – tout se détraque un peu

A deux heures, on m'a encore oublié pour la promenade. Personne ne vient me chercher. A nouveau, comme hier, j'appelle en appuyant sur le bouton d'urgence. On me dit que quelqu'un va venir. J'attends encore une demie-heure, trois-quart d'heure. Personne.


Encore, j'appuie sur le bouton. On me répond carrément qu'il n'y a pas de surveillant disponible et que personne ne viendra. Cette fois-ci, c'en est trop ! Je frappe à la porte. A coups de pieds et de poings. Comme font les autres, je frappe, je crie et j'appelle : « Oh ! Surveillant ! ». Au bout d'un long moment (j'ai dû frapper très fort), une surveillante arrive.

 

Elle n'ouvrira même pas. Elle m'écoute à travers la porte qui nous sépare. Par l’œilleton, elle me dit qu'on ne l'a pas informée, qu'elle n'a reçu aucune consigne. La conversation s'arrête-là : elle est déjà repartie, elle ne reviendra pas. Je reste immobile et tout interdit devant – ou plutôt – derrière la porte de ma cellule qui restera irrémédiablement fermée.

 

Je me dis alors qu'il faut vraiment que je remette la lettre pour le Chef, ce soir, à l'heure de la gamelle. Je lui parlerai en même temps du tabac et des douches. Je dois prendre mon mal en patience.


J'ouvre la fenêtre en grand. A travers les barreaux, puisqu'on ne me permet pas de sortir, j'essaie de capter la lumière du dehors, d'en boire le plus que je peux. Assis sur ma chaise, le dos tourné à la porte, je regarde le jour. Il est cinq heures passées. J'entends les autres détenus qui rentrent de promenade. Les choses alors se gâtent.


Derrière moi, j'ai perçu le chuintement du cache de l’œilleton qui s'est relevé. On me regarde. D'un coup les insultes pleuvent : « Va niquer tes morts, espèce de pointeur ! On va te faire la peau... ». Je reste tétanisé sur ma chaise. Je ne sais quoi répondre. Je n'ose bouger. Le temps paraît suspendu. Ça ne dure que quelques secondes. Le vengeur de l’œilleton déjà s'éloigne. A peine, mon cœur s'est arrêté de battre.


L'heure de la gamelle est venue. Je ne remets pas la lettre au chef. Il me tarde à présent de quitter cet étage. Petit à petit, les Baumettes se révèlent, se dévoilent, comme une fille pudique. Elle me montre à présent combien elle peut oublier parfois les hommes qu'elle abrite, et combien surtout la violence se love ici, en son sein, qui peut surgir à tout moment. En sortirai-je intact ? J'en doute. Je suis épuisé.

 

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Vendredi 7 septembre – midi – vers un nouveau départ

 

Ce matin, par dessus l'épaule du maton, je cherche le regard de l'auxi qui distribue l'eau chaude, un grand Batave maigre et gentil. Il me fait juste un signe de la tête. Je comprends qu'il a pu faire passer la lettre que j'ai écrite avant-hier à Adrian et que je lui ai confiée.

 

Cela me donne du baume au cœur, je lui souris en guise de remerciement. C'est mon dernier jour au quartier des arrivants. Il me tarde d'en sortir.

 

Le maton, le même qu'hier midi, me demande si je veux aller en promenade ce matin. Cette fois-ci, je n'hésite pas. On me sort de ma cellule. Je suis tout seul entouré de gardiens. Je ne croise aucun autre détenu de l'étage. Je descends. On me conduit jusqu'à une cour, à l'extrême-gauche du bâtiment. Ce n'est pas celle des arrivants. Lorsque j'y pénètre, il y a déjà là une dizaine de types. Ils me dévisagent à peine. Je ne les regarde pas.

 

Tout est calme.

 

Personne ne vient vers moi. Je ne vais pas vers eux. J'ai besoin de marcher. Je ne veux que marcher et surtout ne pas parler, ne rien dire à personne. Je ne sais pas où ni avec qui je suis tombé.

 

La promenade se passe. Je marche, je marche, je marche et je mange du soleil. Lorsque arrive l'heure de remonter je dois expliquer qu'il faut qu'on me ramène dans 'mes appartements', au quartier des arrivants. Les autres, eux, se dirigent vers un autre étage, par un autre escalier. [Ce sont, en fait, les 'isolés', mes futurs compagnons que je rencontrais-là pour la première fois].

 

De retour en cellule, le maton du matin que je croise à nouveau me demande si tout s'est bien passé. Tiens ? quelqu'un semble ici se préoccuper de mon sort. « Oui, merci, tout s'est bien passé ». (Mais l'administration pénitentiaire me doit au moins quatre heures de promenade et de soleil dont elle m'a privé indûment ces derniers jours. Je tiens les comptes.)

 

Je lui renouvelle ma demande concernant le tabac. Il me dit que je n'ai pas dû remplir'le bon de cantine'. (Plutôt : c'est qu'on a oublié de me le faire remplir.) [La cantine, ce sont les commandes que font les détenus et qu'ils payent de leur pécule.] Il me promet qu'on me remettra un 'bon arrivant' qui me permettra de recevoir du tabac dès la semaine prochaine. Au moins, cela aura pour heureuse conséquence, d'ici-là, de devoir moins fumer.

 

De retour en cellule, je prépare mes quelques affaires, mes draps et ma couverture. Après le repas on vient me chercher pour me conduire dans mes nouveaux quartiers.

 

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Vendredi 7 septembre – 17 heures – cellule 2XX6

Installé juste sous le plafond, j'écris, allongé sur ma nouvelle couchette. Je reprends mon journal. En-dessous, Patrick, mon nouveau [et mon premier] compagnon de cellule, regarde la télé.

 

Nous venons de partager le repas ensemble. Pour finir, il m'offre un bout de fromage : va pour le fromage ! Avant qu'on me déménage, en tout début d'après-midi, je suis reçu par la 'directrice' (je ne connais pas exactement sa fonction et son grade), celle que je nommerai donc ici la 'directrice', entre guillemets : la 'directrice du bâtiment A'.

 

Je fais avec elle le point sur ma (triste) situation. Je lui montre combien je suis crasseux et combien j'ai besoin, avant qu'on m'apporte peut-être des vêtements de l'extérieur, de pouvoir me changer. Elle prend un rendez-vous pour moi au 'vestiaire indigents'.Indigent, moi : quelle chute vertigineuse ! Mais enfin je ne peux pas rester dans cet état.

 

Je lui parle aussi du tabac. Elle me fait remplir un 'bon arrivant'. J'en profite pour commander, sur ce même bon, un tricot de peau, du café et deux rouleaux de papier-Q. Je veux garder ma dignité, même en prison. Je lui dis, les yeux baissés, combien je crains de me retrouver avec une de ces petites frappes qui peuplent les Baumettes. (J'ai encore en mémoire les insultes et les menaces d'hier, mais je ne lui en parle pas). Elle m'assure que mon futur co-cellulaire est quelqu'un de calme et presque de mon âge (''47 ans'' me dit-elle).

 

Je la quitte, à la fois inquiet de ce déménagement et heureux d'échapper à cet étage où je n'ai plus ma place. Je serai logé dans la cellule 2XX6, Bâtiment A, 2ième Nord, au quartier des 'isolés'.

 

« Bonjour, je m'appelle Bruno ». Je viens de franchir le seuil de ma nouvelle cellule. La porte s'est refermée derrière moi. Je tiens dans les bras mon trousseau : mes draps, ma couverture et une cuvette en plastique avec, dedans, mon nécessaire de toilette, mon assiette et mon bol. Un bonhomme est allongé sur la couchette. Il se tourne vers moi. Il me dévisage un moment, en se redressant sur son coude. « Je te reconnais, me dit-il. C'est avec toi que j'ai fait le trajet dans le fourgon, l'autre jour. Tu t'en souviens ? ».

 

Je ne sais plus. Le monde carcéral est petit. En effet, c'est sûrement, peut-être, l'homme avec qui j'ai fait le trajet, l'homme à qui j'ai serré la main, celui avec qui j'ai partagé les mêmes menottes lors de mon transfert, il y a une semaine maintenant : celui avec lequel je fus co-menotté. Mais comment aurais-je pu le reconnaître ? Je n'avais pas eu le temps, bousculés que nous étions, de vraiment le fixer, ni même de pouvoir lui parler. Je ne l'ai plus revu depuis. Et puis je croise ici tant et tant d'autres têtes. Je tente d'éviter tant et tant de regards aussi...

 

Il s'appelle Patrick. Je saisis à présent pourquoi je ne l'ai pas revu à la descente du fourgon cellulaire. Il a dû rejoindre directement ses quartiers, pressé d'échapper, et je le comprends, à la compagnie des autres détenus. Il m'accueille aimablement. Il ne me raconte pas grand chose. Patrick n'est pas un grand bavard, j'aurai le temps d'en prendre la mesure. Les présentations faites, je me dois de choisir une couchette. Il y a en a trois, superposées. Patrick occupe la couchette du milieu.

 

J'hésite. M'installerai-je au rez-de-chaussée, près du sol ou au deuxième étage, à un mètre sous le plafond, au risque d'escalades hasardeuses ? J'opte pour l'étage le plus haut. Ainsi serai-je plus près du ciel. Si jamais en Enfer, il y a un ciel. On discute à peine, de tout et de rien. Dès notre premier échange, Patrick se montre sympathique, rassurant et protecteur. Il n'ajoute que les quelques mots qu'il faut.

 

La cellule est sordide (et c'est peu de le dire!) – j'y reviendrai – sordide mais correctement tenue. Je lui avoue que c'est la première fois que j'entre en prison. Voyant que je n'ai rien à fumer, il tient à m'offrir une cigarette qu'il va récupérer auprès de la cellule d'à-côté par un trou qui communique. De là, on lui fait passer du tabac à rouler. Cette cigarette a le goût suave d'un verre de bienvenue. Comme je n'ai rien fumé depuis plusieurs jours, j'ai la tête qui tourne un peu.

 

Il me dit qu'il est en détention depuis six mois, qu'il est prévenu. Prévenu, c'est-à-dire : pas encore condamné mais placé en détention préventive, comme je le suis moi-même. Il compte bientôt sortir, il en est persuadé. Je lui demande une allumette : « pour toucher du bois » . Il me sourit, d'un sourire fugace : seuls ses yeux s'illuminent : des yeux bleus qui ne vous regardent pas, sauf en quelques moments fugitifs où s'établit la connivence.

 

La télé est allumée. Patrick tient continuellement la télécommande à la main. C'est son objet fétiche, son doudou. Heureusement, le son n'est pas fort du tout. Je lui dis ma hantise du bruit : de ces bruits, de ces cris, de ces coups qui ici, depuis mon arrivée, me pénètrent et me poignardent – c'est le terme que j'emploie : me poignardent. Il m'indique du menton la fenêtre. Je suis à nouveau placé dans une cellule côté cour. «Le soir, y-a tellement de bruit qu'il faut bien augmenter le volume ! Sinon on n'entend rien ». Nous verrons bien ce soir...

 

Quelques conseils à présent sur la tenue du ménage. Patrick se dit très à cheval sur la propreté. Ça tombe bien, moi aussi. Il me parle beaucoup des cafards et de la chasse quotidienne à laquelle il se livre. Il me parle aussi de son ex-co-détenu. Un garçon de vingt-huit ans, plus jeune que lui, - libéré à présent il y a trois semaines -, et qu'il semble avoir beaucoup apprécié. « Il était très tranquille », me dit-il. La conversation me rassure. J'ai le sentiment d'être bien tombé.

 

Ensuite vient le temps des mises en garde. Patrick me prévient contre nos voisins, tous nos voisins : « Ici, il faut tout planquer, ne rien laisser apparent. Il faut dire qu'on n'a pas, même si on a. Ou sinon ils ne te lâcheront pas... ». Il me prévient aussi (mais sûrement pas suffisamment) : « Ils vont vouloir savoir pourquoi tu es là. » Il ajoute : «De toute façon, ici, tout finit par se savoir. ». J'en frémis. Mon visage doit rester impassible. Je ne réponds rien.

 

« Soit prudent surtout pendant la promenade : fais attention avec qui tu parles et de quoi tu parles. ». Je lui demande s'il faut que j'évite de sortir. « Au contraire ! me dit-il, sinon, ils penseront que tu as peur... ». Effectivement, j'ai peur. Mais j'écouterai sagement ses conseils : demain, je prendrai mon courage à deux mains, je sortirai en promenade. J'ai trop besoin de lumière et de soleil, d'ailleurs...

 

L'heure du repas est arrivée, on nous apporte la gamelle. Il n'y a ni chaise ni tabouret dans la cellule. Juste un petit coin de planche où poser la nourriture. Depuis six mois, Patrick mange debout, il me propose de faire de même. Je préfère manger assis : je prendrai mon premier repas sur mon lit perché, dans ma nouvelle niche, en haut dans ma cabane près des étoiles.

 

Patrick me fait passer la barquette et un bout de pain. Après, il prendra même le soin de laver ma cuillère pour m'éviter de descendre à nouveau. Pour finir, il m'offre un bout de fromage : va pour le fromage !

 

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Samedi 8 septembre – Une heure ? - des soupirs dans la nuit

Il doit être une heure du matin, plus ou moins. Ici je n'ai pas de montre et rien qui me dit l'heure. Cette fois-ci, ce ne sont pourtant pas les hurlements des cellules d'à-côté qui m'ont réveillé.

J'ai bien pris soin, hier soir, de mettre du P-Q dans les oreilles en guise de boule Quiès pour ne pas être trop dérangé. Je me suis endormi tranquille, rassuré par la présence de Patrick, mon nouveau compagnon de détention. Les tapages extérieurs m'ont paru moins terribles.

 

La nuit est douce : une première nuit en paix, la première depuis mon arrestation. A demi-réveillé, à présent, je garde les yeux fermés. J'entends. J'entends des halètements et des soupirs. C'est bien ça qui m'a réveillé : des halètements et des soupirs. Je me retourne et j'ouvre un œil. Ça vient de la télé qui est encore allumée : c'est le film porno de Canal +. Je jette un coup d’œil rapide pour m'en convaincre. Pas de doute, c'est bien ça. Je n'ai pas le cœur à ce genre d'ouvrage. Je ferme les yeux à nouveau et je tente de m'extraire de ce scénario où je désire être ni acteur, ni spectateur.

 

Tout est immobile pour le reste : dans la cellule rien ni personne ne bouge. Mais avec ça à la télé, pas moyen de dormir. Au bout de quelques minutes, j'entends un léger ronronnement venant d'en-dessous. Je décide de me pencher par-dessus ma couchette : un étage plus bas, seulement éclairé par les lueurs du film de cul, Patrick dort comme un ange. Une cuisse déborde de son drap et il tient toujours la télécommande. Il a dû s'endormir devant (ou avant) le film porno.

 

Je descend les étages le plus discrètement possible. A la clarté des images qui me servent de lanterne, je vais pisser à ciel ouvert. Je bois un verre d'eau que je me sers au lavabo. Puis j'éteins la télé, directement sur le bord de l'écran. Je remonte ensuite me coucher. Patrick s'est endormi son doudou à la main.

 

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Samedi 8 septembre – 7 h 30 – à la douche là-dedans !

Je me réveille bien avant sept heures. Je reste allongé, les yeux accrochés au plafond. Patrick dort encore comme un loir. Aujourd'hui samedi (comme c'est le cas le mardi et le jeudi) nous avons droit à la douche collective.

 

Ici, de ce côté, les douches sont à sept heures du matin. Tout à l'heure, Patrick et moi, nous nous lèverons pour être prêts quand le gardien passera. Je prépare ma serviette, mon savon et un slip de rechange.

 

Pour pouvoir être à l'aise, j'ai quitté mon vieux jean's. Patrick m'a fait don d'une sorte de pantacourt un peu déchiré sur le cul, décoré de grands motifs de fleurs hawaïennes bleues et rouges. Il me va trop large, mais en serrant un peu la ficelle, ça tient. Il me file aussi des tongs qu'il a en trop : une paire qu'il a cantinée et qu'on lui a livrée, par erreur, en pointure 43. Patrick chausse du 39 : il est petit de taille. (Petit mais costaud !). Il a été bon pour commander une autre paire à son pied. Merci, Patrick : avec mes tongs et mon bermuda, me voilà équipé !

 

J'ai droit auparavant aux préventions d'usage : « Ici, aux Baumettes, surtout, surtout,surtout on ne prend pas la douche tout nu ». Des types se font frapper pour cela, et méchamment amocher, rajoute-t-il. Aux Baumettes, il faut rester pudique. J'enregistre. Il me dit aussi que seule la moitié des douches fonctionne, celles du côté gauche, et, attention, pas toutes : « Elles coulent plus ou moins ! ». Ce matin, il m'accompagnera, pour ma première douche.

 

Le gardien arrive, Patrick sort le premier. Il ouvre le chemin. Je le suis. Mais au sortir de la cellule, sur le seuil, le gardien m'arrête : on n'a pas le droit de circuler en short ou en bermuda dans les couloirs, même pour se rendre aux douches, m'apprend-il. Je m'excuse en disant que je ne savais pas. Devant lui, je dois remettre mon vieux jean's. C'est aimable qu'il ait la patience d'attendre : il peut tout aussi bien refermer la porte et me priver de douche ce matin.

 

La salle des douches n'est qu'une cellule aménagée. Moins de neuf mètres-carrés où se bouscule dans une crasse indicible plus d'une dizaine de détenus. L'avantage de notre cellule, la 2XX6, c'est qu'elle est située non loin, en début de rang. Comme les gardiens ouvrent les portes les unes après les autres, nous sommes ainsi parmi les premiers à pouvoir y accéder. Ensuite, c'est la queue et il faut attendre. Cinq douches qui fonctionnent plus ou moins : cinq douches pour plusieurs dizaines de prisonniers.

 

Je comprends que beaucoup ont renoncé à se laver-là et préfèrent, en cette saison, se doucher à l'eau froide dans la cour, en promenade, ou se laver 'à l'ancienne' dans leur cellule : 'à la bassine'. L'eau ici est chaude pourtant, alors j'en profite pour laver ma culotte à même la peau, comme on le ferait en camping : cette prison est un camp de vacances qui durera pour moi, je le crains, des années. L'air se charge de vapeur, de sueur et de promiscuité, jusqu'à en être saturé.

 

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Samedi 8 septembre – 13 heures – Dans la cour aux pointeurs

Patrick m'a bien prévenu. Je sais à quoi m'attendre. Il va me falloir encore 'jouer serré' – mentir ou me taire, comme d'habitude. Cela ne me rassure pas. Déjà ce matin, aux douches, j'ai pu me faire une idée de la faune.

 

L'estomac un peu serré, j'avale mon petit déjeuner : un bol de lait (du vrai, pas celui en poudre de la gamelle), du lait en brick que Patrick a cantiné : un vrai bol de lait et de chicorée. Il prend soin de moi le brave homme !

 

Il est huit heures, le temps est venu de descendre. Patrick restera en cellule, il gardera les murs. Il ne m'accompagne pas, comme il l'a fait ce matin aux douches. Cette fois-ci, il ne me guidera pas, ne corrigera pas mes premiers faux-pas.

 


En passant, comme les autres détenus qui descendent en même temps que moi, je laisse aux gardiens de l'étage ma carte 'pass-Baumettes' – une carte plastique jaune avec ma photo, mon nom et mon numéro d'écrou qu'on m'a remise à mon arrivée. [On nous la retient lors des promenades ; elle nous est, par contre, obligatoire pour pouvoir circuler ailleurs dans l'établissement. Si on la perd, qu'on nous la fauche ou la détruise, elle nous est facturée quinze euros. Dame, en prison, tout se paie !].

 

A la queue leu-leu, dehors nous nous frayons un chemin, telle l'armée de Pharaon, entre les immondices qui jonchent le long passage qui mène à la cour. [Le week-end, les auxis affectés au nettoyage ne travaillent pas. Les ordures que jettent les prisonniers par les fenêtres s'entassent et il me faut apprendre à circuler dans cet océan de pourriture : jusqu'au lundi matin, les Baumettes auront les pieds dans la merde.]. Comme il fait déjà chaud, l'odeur devient vite insupportable.


Je rassemble tout mon courage, celui qui me reste. Je ne regarde personne et je commence à marcher. Heureusement, comme la veille, il y a peu de monde ce matin. Comme la veille, je choisis la fuite. Je suis décidé à marcher sans arrêt durant ces trois grandes heures. Il y a un portique de sport équipé d'une barre. Je tente quelques exercices, entre deux tours de cour.

 

Deux jeunes, - l'un, tout jeunot, à qui je donne même pas vingt ans [Abel], et un autre, un peu plus âgé et beaucoup plus costaud [Krédif] (il doit faire du culturisme, le gaillard !), se sont mis à l'entraînement. Ils s'encouragent l'un l'autre. Ils sont en short, torse-nu, et leur peau brille au soleil.


Au bout d'une demie-heure, peut-être trois-quart d'heure, ça y est : on m'interpelle. Deux bonhommes, me font signe. J'hésite à m'arrêter. Ils insistent. L'un, le plus âgé a le crâne rasé et une gueule d'assassin. Il m'impressionne un peu. [Je le nommerai Habib, mais – comme d'ailleurs, l'ensemble des noms que je donne à mes personnages -, son prénom est fictif. Le bougre, ou la bête, devrais-je dire ? elle, a bien existé. Depuis ce jour, je n'en aurai pas fini avec lui.]

Je m'approche. Je ne me souviens même plus si même ils me demandent mon nom. Par contre, leur première question est : « Pourquoi t'es ici ? ». Que leur répondre ? Je dis que c'est pour une affaire de mœurs – une fille, plus jeune que moi. « - Mineure ? me demandent-ils. - Plus de quinze ans, je leur dis. ».

 

Déjà, j'ai trop parlé. L'un des deux, le plus jeune [Tomy], un garçon tout maigre, dont le corps, torse-nu, est couvert de balafres et de scarifications crie à qui veut l'entendre : «Pointeur ! ». Je suis anéanti. Ça y est, je suis fait.

 

Je tente un léger signe de la tête, je veux lui dire : 'non', ou : 'c'est pas ça' ou : 'je suis désolé'. Je sais que je ne convaincs personne. J'imagine qu'à ce moment-là, le regard de l'ensemble des autres détenus de la cour s'est tourné vers moi. Où fuir ? où me cacher dans cette cour à peine grande comme un terrain de basket ? Et même pas un arbre pour m'abriter de la foudre. Je m'éloigne en marchant plus vite que les tours précédents.

 

Depuis une table en béton située à l'autre bout, un homme de grande stature, habillé en habits de ville, la cinquantaine, se lève. Il s'approche de mon accusateur : « Tu sais, il ne faut pas juger. », lui dit-il. [C'est Jean-Marie, celui qui deviendra, après le départ de Patrick, mon futur co-cellulaire.]

 

Rien d'autre n'arrivera jusqu'à mon retour en cellule. J'ai l'estomac comme une serpillière. Je n'ai plus qu'à marcher et marcher encore. Marcher et manger du soleil pour ne pas vomir. Marcher et tenter de survivre, jusqu'à onze heures au moins, jusqu'à ce qu'on vienne nous chercher. Enfin, c'est l'heure, enfin, on nous remonte. Je fais tout pour tenter de croiser le regard de personne. Ce n'est pas facile...

 

Avant d'être admis à l'étage, il nous faut encore patienter, coller les uns aux autres dans un étroit escalier. Je me coince entre deux détenus de mon âge. J'essaie de me faire tout petit, plus maigre encore que je le suis déjà. La porte du quartier des isolés reste fermée jusqu'à l'arrivée des gardiens qui viendront nous ouvrir. L'attente peut durer : elle me paraît interminable. Les barreaux de ma délivrance s'entrouvrent enfin. On me rend ma carte. Je regagne ma cellule, presque : j'y cours !


Patrick est là comme s'il m'attendait. Il se lève et me demande comment ça s'est passé. Je le sent inquiet. Qui ? quoi ? que m'a-t-on demandé ? qu'ai-je répondu ? Peut-être a-t-il perçu mon désarroi, lui en cellule, moi dans la cour ? Je lui relate les événements, ce que j'ai dit, ce qu'on m'a renvoyé. Ses yeux s'agitent de tout côté, sans jamais croiser les miens. Pourtant, je cherche son regard, son appui, au moins : sa consolation. « Je t'avais pourtant prévenu, qu'il me dit ! Tu as trop parlé ! Il fallait pas. ».

 

Il me décrit ce que je risque à présent. Que faire ? « Cet après-midi, tu devras redescendre. Absolument, rajoute-t-il. Tu diras que c'est pas ça, qu'ils n'ont pas compris. Tu inventeras une histoire... ». J'ai la gorge nouée. Patrick m'offre une cigarette. A midi, je n'ai pas eu d'appétit. Soit ! cet après-midi, je descendrai à nouveau. Je descendrai, comme on va à l'abattoir.

 

*

*      *

 

 

Dans la nuit du samedi au dimanche 9 septembre – Adevărat înviat ! presque ressuscité !


Patrick m'a prodigué ses derniers conseils. « Assieds-toi auprès des plus âgés... Fais attention à ce que tu dis... », etc., etc. Une dame-chaperonnesse n'en ferait pas moins pour sa jeune protégée.

 

Je le sens bien inquiet, autant pour moi que pour lui. Sa solidarité aura des limites, je le sais ; surtout si ça tourne mal. Nous venons à peine de faire connaissance, je viens à peine de m'installer dans 'sa' cellule. De toute façon, comme il m'a décrit la chose, il ne pourra pas s'interposer. Cela pourrait arriver à n'importe quel moment. A lui tout seul, il ne fera pas le poids. Il pense bientôt sortir, m'a-t-il dit, et d'ici là, il ne souhaite pas d'ennui. Je le comprends. A quatorze heures, je quitte la cellule, pour rejoindre la promenade, et je me dis que c'est peut-être la dernière fois.


Tout ici dedans m'engonce de noirceur. Je remets ma carte pass-Baumettes aux gardiens. Je descends les escaliers et je m'engage dans le petit couloir qui mène à l'extérieur. Je passe sous un portique détecteur d'objets métalliques qui dénote par sa modernité, dans cet univers de fin 19ième. (On dirait comme un scanner tout neuf installé par aubaine dans un vieil hôpital). Je franchis ensuite le seuil du bâtiment : la puanteur des barquettes à moitié dévorées que les détenus ont vomies-là est suffocante.

 

Les deux cours directement attenantes sont encore désertes. Tout à l'heure, elles se peupleront des promeneurs qui descendront des autres quartiers. Je suis le troupeau. Nous prenons à gauche, protégés sous une fine toiture de tôle sensée nous abriter de ce qu'on nous verse encore, en ce moment-même, sur la tête : il pleut de tout ici ! Je regarde où je mets les pieds parmi les immondices. Machinalement, mon regard s'attarde sur quelque objet échoué-là : un bout de miroir brisé où se reflète le ciel, un fruit mûr tombé-là et que, dans d'autres jardins, j'aurais aimé goûter.

 

J'entre dans l'arène. Le passage de l'ombre à la lumière est brutal. La cour est déjà pleine, beaucoup plus que ce matin. Elle bruisse d'une foule prête à une mise à mort. Une vingtaine, une trentaine de détenus, de tout âge, des blancs, des noirs, des basanés, s'y rassemblent ; derrière moi, d'autres suivent encore. Va y-avoir du monde,et moi au milieu de tout ça.

 

Tout retour en arrière m'est impossible. Je doit pourtant faire bonne figure et tenter de tenir mon rôle. S'il m'arrive quelque chose, rien ne me sauvera. Pas un seul gardien à l'horizon, juste deux miradors lointains aux vitres noircies qui assistent placidement à la scène. [Depuis longtemps déjà, les surveillants ont déserté les promenades, craignant pour leur propre sécurité.]


Je suis les conseils de Patrick. Cet après-midi, je ne marcherai pas. Je rejoins les tables de béton écrasées de soleil. Les plus âgés sont assis, les jeunes leur ont laissé la place. Je choisis le plus grand, celui qui me paraît le plus costaud : c'est un noir de mon âge, d'au moins un mètre quatre-vingt-dix, au bas mot. J'ai l'impression, tout assis qu'il est, qu'il me dépasse d'une épaule. Je reste debout à côté de lui. Il y a deux types attablés en face, mais j'ai décidé que ce sera lui. S'il faut que je m'abrite, je choisis l'arbre le plus solide.

 

[On le surnomme Le Martiniquais. J'apprendrai ensuite que c'est notre voisin de cellule, celui qui nous a fait passer la veille du tabac par le trou. Un gars sérieux et calme, condamné à plusieurs années de détention, et qu'on déplace, en France, de prison en prison, environ tous les quatre mois.]


Je ne dis rien. Peut-être juste : ''Bonjour, je m'appelle Bruno.'' . La formule habituelle, quoi... Je m'assois à sa droite. Ça ne semble pas le gêner. Les choses et les gens tournent tout autour de nous. Chacun s'occupe de ce qu'il a à faire, c'est-à-dire, pour la plupart : de rien. Personne ne m'interroge, on ne me demande rien en particulier. C'est comme si tout se passait bien. Le grand Noir discute avec les deux autres types. Je reste un long moment ainsi à faire semblant d'écouter leur conversation. Je n'y entend rien. En tout cas, je ne retiens rien de ce qu'ils peuvent échanger.

 

Au bout d'un moment, la chaleur, augmentée par la réverbération du soleil sur la table en béton, est éprouvante. Je me rends compte que je transpire beaucoup. Mon tee-shirt et surtout mon jean's suintent de sueur et me collent à la peau. Ma gorge est sèche, il faut que j'aille boire. Plus loin, des détenus se sont assis par terre, à l'ombre du muret qui nous sépare de la cour de droite. Allons ! je me lève et je marche : encore je suis vivant.


Je rejoins le petit groupe installé à l'ombre. Comme eux, je me trouve un bout de journal qui traîne dans la cour pour y poser mes fesses. Ce n'est pas que j'ai peur de me salir : sale, je le suis déjà. Mais c'est pour faire comme eux... Je me cale auprès d'un malabar. [Celui qui deviendra, les semaines à venir, mon meilleur camarade : Momo-la-Cayolle.] Il me sourit, il lui manque une ou deux dents sur le devant. Nous échangeons nos premiers mots. Un nouveau premier 'bonjour'. Il partage sa cigarette avec moi.

 

Cet homme a la carrure d'un rugbyman. Il est presque plus large que haut. Lui aussi, comme beaucoup d'autres ici, à la tête rasée. Décidément, c'est une mode. Ça fait sûrement partie de l'apparence qu'il faut se donner pour bien paraître entre ces murs. A bien le regarder, c'est vrai qu'il ressemble à ce qu'il est : un taulard des Baumettes. J'ai, avec lui, ma première vraie discussion, d'homme à homme, de celles qu'entretiennent deux prisonniers qui partagent le même sort. Et ce brin de conversation me rassure.

 

[Avec Patrick, en cellule, c'est autre chose : nous devions apprendre à vivre, à manger, à dormir et à péter ensemble, c'est-à-dire : à nous supporter, à vivre en couple, en quelque sorte.]. Je ne le connais pas mais je le sens attentionné à mon égard, et surtout : bienveillant. Je comprends qu'il perçoit mon angoisse, malgré – ou peut-être : à cause de – la roideur qui m'étreint.

 

Juste m'offre-t-il une cigarette et quelques mots de 'bienvenue', quelque assurance que tout se passera bien pour moi, et qu'avec lui et quelques autres au moins, ici je n'aurai rien à craindre. Je n'en demande pas plus. A cinq heures, je rejoins ma cellule. J'ai hâte d'annoncer à Patrick que tout s'est bien passé et que je suis vivant : en vérité, ressuscité, presque ressuscité.

 

*

*     *

 

Dimanche 9 Septembre – midi – Bébert, le truand au grand cœur

Ce matin, je suis vraiment motivé. Ça s'est si bien passé hier après-midi. Patrick me prévient encore : il faut que je sois accepté par les autres : c'est ici la meilleure des protections quand on n'est pas soi-même un grand costaud. Je m'étonne tout de même que Patrick, lui, ne descende pas. Il me dit qu'il n'a pas envie actuellement et qu'il préfère le calme de la cellule. Grand bien lui fasse !

Quant à moi, j'ai envie de marcher ce matin, envie de profiter du soleil, envie aussi de revoir Momo-la-Cayolle, mon nouveau copain de promenade.

 

J'ai failli pourtant rater le passage du gardien. Il est venu nous ouvrir plus tôt. Il est à peine huit heures, même pas. Je n'ai pas eu le temps de mettre mes sandales. Je sors en tong, à la va-vite : pour marcher, ce n'est pas l'idéal. Qu'à cela ne tienne, j'en profiterai pour faire du 'relationnel'. Malgré leur tête rasée, ils ne m'ont pas l'air si méchant que ça.

 

Dans la cour, je m'aperçois que Tomy est déjà là. C'est lui qui m'a dénoncé et traité de 'pointeur'. Je feins de l'ignorer et j'évite son regard. La stratégie de l'évitement me paraît la plus pertinente, même si j'ai bien conscience, que dans cette petite cour, fatalement, à un moment ou un autre, on sera bien obligé de se croiser. Wait and see. Par contre, Momo-la-Cayolle n'est pas descendu. Je suis un peu déçu. Les détenus qui fréquentent la cour le matin ne sont pas forcément ceux de l'après-midi. Ils sont moins nombreux, en tout cas.


Assis à l'une des tables, je fais la connaissance de Bébert. Patrick m'a parlé de lui. Un vieux de mon âge. Ses cheveux, qu'il a dû raser il n'y a pas longtemps, ont repoussé suffisamment pour laisser paraître leur blancheur. Bébert, pourtant svelte et vif, est, en comparaison du reste des détenus, un vieillard chenu. Que dire alors de moi ?

 

Il joue aux mots fléchés et a posé ostensiblement à côté de lui un livre en japonais – ou plutôt un livre de japonais, un bouquin de poche intitulé : 'le japonais en 40 leçons'. Je m'assoie en face de lui. Je le regarde. Avec ses lunettes cerclées, c'est vrai qu'il fait très 'intellectuel'. Cela ne m'impressionne guère : ''Comment peut-on apprendre le japonais en 40 leçons'', me dis-je à moi-même ?

 

« - Tu as le bonjour de Patrick. - De qui ? me répond-il - De Patrick... ». Il semble ne plus se souvenir qui est Patrick. Plus tard ça lui reviendra en mémoire. Son accent marseillais très prononcé finit par me convaincre que Bébert n'est peut-être pas si intellectuel que ça. Pourtant, il porte cet accent de façon fort respectable. Ce n'est pas ce nouvel accent dévergondé, celui qui traîne dans les cités, ce marseillais plein d'immigrés qui parlent ici le ''Un-trois'', comme ailleurs l'argot du ''Neuf-trois'' a remplacé la gouaille des titis parisiens. Non, Bébert, lui, cause le marseillais traditionnel, celui qui fleure bon le pastis et l'aïoli. Bébert lui : il vernacule le marseillais pagnolesque.


J'ai besoin de compagnie et de distraction. Alors je m'intéresse à ses mots fléchés. Il me fait volontiers partager la grille sur laquelle il planche. Nous mots-croiserons ensemble une grande partie de la matinée. Il est sacrément fort, le bougre !... (Quant au japonais, je doute qu'il en soit au même niveau).

 

De temps en temps, un promeneur, plus jeune s'arrête et nous regarde faire. La plupart, je le devine, savent à peine lire et écrire. Beaucoup d'entre eux sont étrangers, et, s'ils savent lire et écrire, ce n'est pas en français. Ils ne restent donc pas et continuent leur ronde. C'est dommage. Seulement un seul viendra s'asseoir avec nous. Il se prénomme Damien. Il doit avoir vingt ans et quelques, mais pas grand chose de plus.

 

Le discours de Bébert change alors du tout au tout. Il se met à hausser le ton. Il prend une posture plus altière et déterminée. Je découvre que Bébert est un truand marseillais, d'une famille sicilienne, détenu-là pour d'obscures raisons dont il saura se laver. Il parle d'armes à feu, qu'il aurait planquées, de vengeance qu'il ourdit contre ceux qui l'ont dénoncé, de kidnapping et de corps découpés qu'on ne retrouvera jamais. Damien l'écoute comme un enfant a qui on raconte l'histoire de Pierre et le loup.


Bébert est captivant, il a trouvé son public. C'est vrai qu'il dit tout ça si justement. Avec des mots et un accent – le même accent marseillais qu'auparavant, mais qui, cette fois-ci, lui donne une tout autre allure - qui forcent le respect. Il a la classe de ceux qui sont fichés au grand banditisme. Si bien que je suis alors (presque ?) porté à vouloir tout croire.

 

Ainsi, je me trouve aux Baumettes, dans une cour de prison, - la cour des grands -, en compagnie de Bébert, le truand marseillais – d'origines siciliennes, qui plus est – et qui joue aux mots-fléchés avec moi. Bébert, un truand qui, raffinement subtile, parle (ou, pour le moins : apprend) le japonnais. Chapeau l'artiste !


Et il insiste bien sur ses origines siciliennes et même qu'il en rajoute : comme s'il désirait nous montrer ses lettres de noblesse, comme s'il voulait nous apporter la preuve de son pedigree mafieux, de son engeance criminelle. Me voilà en bonne compagnie ! Il accompagne son discours de gestes rageurs et décidés.

 

A ce moment-là, une mouche qui vient malencontreusement se poser sur son livre subit sa foudre. D'un tour de main précis et vif, il la saisit, tourne le poing vers le ciel, comme s'il voulait se venger du Bon dieu, et puis il libère la pauvre bête en lui laissant la vie sauve. Damien est sidéré, je suis ébloui. Bébert est un personnage : un truand au grand cœur qui relâche les mouches sans les exécuter. J'espère pouvoir jouer avec lui très souvent aux mots-fléchés. Il est sacrément fort, le bougre !

 

*

*     *

 

Dimanche 9 septembre – 19 h 30 – un dimanche en promenade

En promenade, cet après-midi, je fais la connaissance de Jean-Marie : ce grand bonhomme, la cinquantaine, qui est intervenu la veille en s'adressant à Tomy, suffisamment fort pour que je l'entende, et que les autres l'entendent aussi : « Il ne faut pas juger, tu sais... ».

 

Il est plus grand que moi, il me dépasse presque d'une tête. Il se porte bien, se tient bien droit, habillé comme s'il sortait du bureau.

 

Il dénote dans le paysage avec ses pantalons de tergal, sa chemise nylon repassée et boutonnée et ses chaussures de ville. Il ne lui manquerait plus que la cravate et la serviette de cuir.

 

Je l'ai observé hier après-midi et ce matin dans la cour. Il passe une partie de son temps à marcher, à faire des tours à pas pressés, seul ou en compagnie d'autres détenus. L'autre partie du temps, il est assis à discuter ou bien à écrire. Il est toujours très entouré, c'est un personnage important du quartier des 'isolés', à n'en pas douter. Il parle à tout le monde et chacun vient le saluer.

 

Je profite qu'il marche pour lui emboîter le pas. Nous marchons de conserve pendant près de deux heures. Momo-la-Cayolle est là, Momo : mon nouvel ami des Baumettes. Il se joint à nous et nous randonnons ainsi à trois. C'est en marchant qu'on a le plus de choses à se dire.

 

Chacun parle de ce qui l'intéresse ou le préoccupe. On péripapète et, aussi, on se tait. Nos conversations se croisent et, parfois, se rejoignent. J'ai appris, ou, plutôt je fais l'apprentissage de l'usage de la parole ici : savoir dire et ne pas dire. Je dois surtout apprendre à faire confiance. Cela sera, peut-être, le plus difficile.

 

Jean-Marie est un homme fort occupé. L'été finissant, ses activités vont bientôt reprendre. Cela fait une année qu'il est incarcéré, en détention provisoire lui-aussi. Une détention provisoire, je m'en rends compte, qui peut durer longtemps !

 

Depuis, il a appris ici à occuper son temps. Il me fait la liste des ateliers et des activités auxquels il participe. Dans quelques jours, me dit-il, il n'aura presque plus de temps pour descendre en promenade, tant il a de choses à faire. Entre autres, il me parle de l'activité sport. J'apprends ainsi qu'il y a une salle de gym où les détenus comme nous peuvent aller s'entraîner. Ça ne figurait pas dans le guide de 'bienvenue'. Je plaisante...

 

« Pour nous, ceux du Deuxième nord [i.e. : les 'isolés'], nous n'y avons droit qu'une seule demie-journée par semaine. Dans les autres quartiers, ils ont deux, peut-être trois demies-journées. Mais, c'est déjà assez bien pour nous... », rajoute-t-il, avec philosophie. Momo-la-Cayolle me confirme. Lui aussi est inscrit à la salle de sport.

 

« C'est calme, le surveillant chargé de l'activité est sympathique. L'ambiance est bonne : ceux qui y vont, c'est pour faire du sport. En plus, me dit-il en souriant, la douche est formidable : c'est propre, l'eau est chaude et on peut y rester tant qu'on veut. Y-en a qui y restent plus d'une heure ! ».

 

Jean-Marie m'explique comment faire pour s'inscrire : il me faut faire un courrier. Soitte, je ferai le courrier. Je lui dis, explicitement, s'il veut bien appuyer ma demande. Il parlera de moi au surveillant-moniteur. Je devine que c'est aussi comme ça qu'ici ça fonctionne.

 

Jean-Marie me parle aussi de l'école et m'invite à y venir, La rentrée est prochaine, dans quelques jours zà peine. Là, j'hésite : qu'aurais-je à y faire ? qu'aurais-je à y apprendre, que ferais-je assis sur un banc avec des bonhommes ne sachant, pour la plupart, ni lire ni écrire. J'y réfléchirai, plus tard.

 

En tout cas, pour le sport : je suis partant. J'ai besoin de prendre soin de moi. Si ce n'estmoralement (pour cela, j'attends l’œuvre de la Justice), si ce n'est psychiquement(j'espère encore un rendez-vous avec un psy), au moins physiquement.

 

Cet après-midi est étonnamment calme, comme par un beau dimanche, un après-midi de campagne. Dans la cour, nous sommes une majorité de 'vieux', tous presque de mon âge. Pardon, je dois dire 'd'anciens'. Je regagne ma cellule soulagé et détendu. Patrick me sourit. A mon récit, je sens que lui aussi est rassuré : « Ça va ! Maintenant, tu as passé le plus dur... ». Ah bon ? ce n'était que ça ? Je pensais que l'épreuve commençait à peine.

 

Demain sera un autre jour...

 

*

*     *

 

Lundi 10 septembre – 21 heures – demain sera un autre jour

Depuis mon installation, dans mes nouveaux quartiers, chaque fois je sors en promenade, Patrick reste en cellule toute la journée, couché la plupart du temps. Le jour, il regarde la télé ; la nuit, il dort comme un loir.

S'il ne prenait pas tant de cachets, des cachets que les médecins psychiatres distribuent ici à qui-en-veut, je ne ne comprendrai pas où il puise tant de sommeil et d'épuisement.

 

Il semble pourtant n'avoir rien à craindre : il connaît la prison, ce n'est pas la première fois qu'il y séjourne. Cette fois-ci, certes, c'est pour des raisons différentes, des raisons, disons, plus... délicates. Mais la prison, il connaît. Ses tatouages en attestent, un peu comme des tampons, comme des visas qu'on appose sur le passeport d'un globe-trotter, en guise de titres de séjour.

 

C'est un garçon râblé et costaud, qui n'a pas à s'inquiéter des Baumettes. En tout cas, il n'en impose pas moins que beaucoup de ceux qui hantent la cour. Son crâne rasé et ses gros poings me paraissent être des arguments suffisants pour qui voudrait s'y frotter. D'ailleurs, m'a-t-il dit, ici personne ne l'ennuie.

 

J'ai compris qu'il attend (ou qu'il espère ?) une libération prochaine, à la suite de sa rencontre avec le juge qui instruit son affaire. C'était le jour où je fus moi-même écroué, quand nous voyageâmes dans le même fourgon. Peut-être est-ce pour ça, dans cette attente, qu'il reste ainsi enfermé, sans sortir et sans voir personne, pour ne pas avoir d'embrouille.

 

Peut-être est-ce, au bout du compte, par lassitude, après ces mois de détention, ces années passées et, peut-être encore, des années à venir entre ces murs. Je me demande s'il en sera ainsi pour moi, si je m'enfermerai autant après m'être éprouvé à la vie carcérale ?

 

Je me demande comment je serai dans six mois, dans un an, dans cinq ans. (Si on veut bien m'accorder cinq ans de réclusion). Pour le moment, les quatre murs de ma cellule ne me suffisent pas. J'ai besoin de voir du monde et d'explorer mon nouvel univers.

 

Je me sens, au bout de deux semaines d'incarcération, un peu plus serein. Comme un triste sire à peine souriant, en mon royaume je commence à prendre la mesure des choses, et d'abord de moi-même : je suis ici mesure de toute chose.

 

Aujourd'hui j'ai mangé avec plus d'appétit. La preuve, à midi, j'ai englouti ma barquette de couscous en entier, jusqu'au dernier pois-chiche. J'ai beaucoup maigri, ces quinze derniers jours. Depuis deux jours, ça va mieux : je profite des promenades le matin et l'après-midi et j'en désire encore.

 

C'est de nouveau toujours l'été. Un été qui touche pourtant à sa fin : un été presque indien, doux et suave qui m'offre ses dernières chaleurs, avec beaucoup de tempérance et de retenue ; presque avec tendresse.

 

Il est 21 heures. Je me couche tard ce soir. Je me ouate les tympans avec mes boules Quiès auto-confectionnées. Le son de la télé et le bruit de la prison me parviennent ainsi plus lointains. Cette nuit, à nouveau, comme les nuit précédentes, je me lèverai. Comme chaque nuit, la télé sera restée allumée. Inutilement. Patrick dormira comme il dort d'habitude : du sommeil du juste, la télécommande à la main.

 

Comme les nuits précédentes, je descendrai en faisant attention à ne pas le déranger. J'en profiterai pour utiliser les toilettes et faire un caca nocturne : il m'est encore plus aisé de chier en pleine nuit, quand mon co-cellulaire dort : je n'ai pas encore l'habitude de faire ça sous le regard de l'autre. Avec le temps, peut-être ça viendra. Je boirai un grand verre d'eau, j'éteindrai ensuite la télé, je remonterai me coucher.

 

J'essaierai de trouver le sommeil et, sûrement, comme les nuits précédentes, je n'y parviendra pas.

 

*

*    *

 

Mardi 11 septembre 18 heures – comme un Chinois en Chine

Ça y est ! je suis un habitué... ou presque. La cour est comme un bistro : on y retrouve des connaissances, on rencontre de nouvelles têtes. Ce matin, il y a Bébert et nous jouons aux mots fléchés. Il m'offre même une cigarette.

 

C'est cette cigarette, je crois, qui nous a amené du public : pas les mots fléchés.

 

Quand on fume ici, il faut savoir faire fumer les autres. La demande de cigarette est pressante, constante, plus ou moins insistante, voire parfois : menaçante.

 

Habib, celui qui, le premier jour, dans la cour m'avait arrêté en compagnie de Tomy. Habib à la gueule d'assassin m'a d'ailleurs prévenu tout à l'heure. Il était avec Yassin-le-Corse, une autre belle brute dont je fais connaissance pour la première fois :

 

« - T'as du tabac toi ? - Non, désolé (c'est vrai que j'en n'avais pas) – T'en n'a pas, mais tu vas en recevoir : quand t'en aura, tu nous en donnes... »

 

Il me dit ça d'un ton définitif. Ce n'est même pas à discuter. D'ailleurs, je ne discute même pas. Je sais que demain, normalement j'en aurai : je recevrai le tabac que j'ai cantiné. Je sais déjà que je devrai partager le paquet. Tout le paquet ? Saurai-je en garder ne serait-ce qu'une part pour moi ? Nous verrons bien.

 

L'après-midi, il y a, comme d'habitude, plus de monde. Trois taulards jouent aux cartes, ils m'invitent à faire le quatrième : ça c'est une intronisation, ou je me trompe ?! Puisqu'on est à Marseille, la partie de carte prend vite un côté théâtral. Avec mon accent marseillais peu prononcé, je joue les Monsieur Brun...

 

Il y a là Yaya, un grand costaud braillard dont le large sourire laisse voir une mâchoire édentée, Assa, un petit tout sec portant une fine barbe grisonnante et Cédric, un garçon taciturne au regard sombre, sombre comme son humeur. (Je ne sais quel crime il a bien pu commettre pour avoir un regard aussi sombre). Cédric est mon partenaire. Attention ! Je ne joue qu'avec des professionnels.

 

J'ai qu'à bien me tenir, et à rester prudent dans mes annonces. Je ne suis pas encore tout a fait chez moi, mais d'être invité à jouer aux cartes, ici, avec ces gaillards-là, ça vaut une invitation à l'Elysée : au début on est timide, après on se décontracte, enfin on se sent à l'aise. C'est vrai que je m'amuse.

 

A présent, je lève les yeux ; pas encore vraiment pour dévisager les autres, mais, au moins, pour croiser leur regard. Vu de dehors, tout ce beau monde peut paraître pégreux et criminels. Mais, va ! je vais bien parmi ceux-là... Mon vieux jean's pas lavé, ma tête d'otage et mes pieds sales me font même un peu honte, je vais devoir soigner tout ça.

 

A part mon crâne, qui n'est pas rasé, comme le leur : je fais à présent partie de cet aréopage, among the convicts. Jouer aux cartes, c'est comme partager du pain. La prison est-elle une société ? Pas vraiment, mais là-aussi il s'agit de paraître pour exister. C'est ainsi que le grand Léviathan nous avale.

 

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Mardi 11 septembre – 20 heures – Toto et Yoyo sont aux Baumettes

Tout à l'heure, pour dîner, comme on ne nous a pas servi grand chose à la gamelle, Patrick a ouvert une boîte de cassoulet qu'il a dû garder pour de telles occasions. Ce soir nous mangerons copieux.

 

Patrick possède un 'toto' qui permet de chauffer l'eau, mais c'est pas pratique pour faire mijoter des fayots. Patrick appelle alors nos voisins à la rescousse. Par le 'yoyo', il leur transmet les haricots froids qu'il verse dans une casserole, casserole qu'il enroule dans un sachet plastique et sachet plastique qu'il dépose au fond d'un sac. Et hop ! Par la fenêtre ! Bientôt, les fayots nous reviendront, par la même voie, bien chauds et mitonnés.

 

Nos voisins possèdent une plaque chauffante, nous non. [Les plaques électriques chauffantes ne peuvent être obtenues que sur ordonnance médicale, pour ceux qui ont un régime alimentaire particulier qui les oblige à cuisiner une partie de leur nourriture. Encore, cette ordonnance ne garantit pas l'obtention de la plaque, qui reste à la discrétion de l'Administration pénitentiaire !]

 

'Toto', 'yoyo' quels drôles de noms ? Et pourquoi pas libellule et papillon ? J'apprends ce qu'est un 'toto' et ce qu'est le 'yoyo'. En prison, il y a du vocabulaire qu'il est indispensable de maîtriser, si on veut survivre.


Le 'toto' d'abord. Réglementairement, sur les bons de cantine qu'on nous distribue, le 'toto' porte le nom de thermoplongeur. Il s'agit d'un manche en plastique prolongé d'un fil électrique, au bout duquel s'enroule un tortillon métallique servant à chauffer l'eau. Un objet presque aussi simple que le fil à couper le beurre. En prison ça s'achète une vingtaine d'euros : l'eau chaude, aux Baumettes, c'est pas donné.

 

[Le problème, c'est que l'engin dure le temps de ne pas oublier de le débrancher. En effet, il n'y a dessus aucun interrupteur ni coupe-circuit et si/quand on oublie de le débrancher ça grille. Ça devient bleu (du moins, la partie métallique devient bleue) et ça grille. Et là, il faut en racheter un autre...]. Le 'toto', c'est bien pour chauffer un verre d'eau et pour se faire un café soluble, mais pour la grande cuisine, c'est pas idéal.

 

Le 'yoyo' à présent. Ça, c'est pas réglementaire. Pas réglementaire du tout. Pas réglementaire, certes, mais très usité. Comme des fils électriques sont faits pour conduire le courant, les 'yoyos' servent à transporter, de cellule en cellule, par les fenêtres, tout ce qu'on n'a pas et qu'on voudrait avoir, ou bien à faire passer tout ce qu'on a et qu'on est prêt à donner, à prêter, à échanger ou à vendre.

 

Tressés, en général, à partir de draps découpés en lanière, les 'yoyos' sont composés d'une partie dont l'extrémité est lestée telle une fronde, et qui (en principe) doit être attrapée par celui à qui elle est destinée ; et d'une seconde partie qui sert au 'transport de marchandises' proprement dit. On y suspend un panier ou un sac, une fois la connexion précédente bien établie.

 

Mais attention : l'opération est délicate et demande qu'on s'exerce. Avoir un 'yoyo' ne suffit pas ! Encore faut-il savoir l'utiliser. En effet, difficulté supplémentaire, posée, je suppose, par l'Administration pénitentiaire : chaque fenêtre de cellule est munie de barreaux (et oui !). Pas moyen de se pencher pour balancer, d'un geste facile, la corde à son voisin. Pas moyen de se voir non plus (pour remédier à cela, on peut utiliser des miroirs de toilette, mais là, c'est de la triche). Juste peut-on, pour se guider, se servir de la voix.

 

Une fois prêt, le réceptionnaire tend le bras fermement pendant qu'on exécute le mouvement de la fronde. Et, normalement, le tour est joué (quand ça marche) : la corde vient s'enrouler autour du bras. Ou, sinon, il faut recommencer. Naturellement, toute l'opération s'accompagne d'appels, d'ordres de manœuvre, de confirmation de bonne (ou de mauvaise) réception, etc., etc.. Et tout ça participe un peu plus, il faut bien l'avouer, au vacarme ambiant.

 

Il y a des 'yoyos' pour débutants et des 'yoyos' pour joueurs confirmés. Les 'yoyos' sont de différentes longueurs. Il y a des petits 'yoyos', des moyens 'yoyos' et puis de grands 'yoyos'. Les petits 'yoyos' relient deux cellules adjacentes, les moyens peuvent allègrement franchir deux fenêtres ou atteindre une fenêtre de l'étage supérieur (ou inférieur).

 

Les grands, quant à eux, les plus longs, destinés seulement aux mains expertes des plus virtuoses, peuvent franchir plusieurs cellules, passés devant plusieurs fenêtres, rejoindre différents niveaux, et permettre ainsi une communication directe et matérielle entre des détenus considérablement éloignés l'un de l'autre.

 

Il faut voir, le soir, sur le bâtiment B, le bâtiment d'en face, comme ils s'agitent et s'élancent ! comme ils s'entortillent et s'agrippent ! comment ensuite, précautionneusement, ils transportent leurs lourdes cargaisons d'une fenêtre à l'autre, suspendus dans le vide. Sur les façades des Baumettes, les 'yoyos' se déploient telles des guirlandes de Noël, portant leur sacs et leurs petits paniers comme des décorations en pain d'épice.

 

Presque, si j'exagérais – et j'exagère à peine -, les 'yoyos', si on leur permettait, passeraient par-dessus les cours et rejoindraient les bâtiments entre eux, et, même, ils franchiraient les murs d'enceinte, pour s'arrimer aux immeubles en dehors, et, par-delà, ils relieraient la Terre entière.

 

Les 'yoyos' sont aux échanges intérieurs, licites ou illicites, ce que les téléphones portables, disponibles à l'envi, sont aux communications externes : un intranet mécanique, en quelque sorte, pendant artisanal des progrès de l'électronique. Tout ça ('yoyos', téléphones portables et le reste), circule au sein de cette prison dans un laisser-faire débonnaire et bon enfant ; et tant d'autres choses officiellement interdites mais qui se pratiquent pourtant.

 

[Pour les communications téléphoniques mobiles, seulement ceux qui peuvent payer et/ou qui ont, à tout prix, besoin de téléphoner sans passer par le circuit légal peuvent se permettre un tel service. Cela crée un trafic parallèle, qui vient se rajouter à d'autres trafics plus traditionnels et moins high-tech – voir, à ce sujet, les conclusions du Contrôleur général des Prisons].

 

Le 'yoyo' enfin nous revient. Nous mangeons ensemble, Patrick et moi, nos haricots réchauffés. Lui debout, en bas, les yeux penchés sur son assiette, et moi, assis sur ma couchette, la tête frôlant le plafond et l'esprit déjà dans les étoiles. Le repas est convivial.

 

Je lui raconte, comme à chaque fois, comment se déroulent mes promenades et l'ambiance dans la cour. Il aime savoir. Je vois bien qu'à présent il se fait moins de souci pour moi. Presque serait-il fier de moi... et de lui aussi. Lui qui sait me prodiguer ses bons conseils et qui initie mes premiers pas de taulard.

 

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Mercredi 12 septembre – 18 heures – vues d'intérieur

Du haut de ma couchette, perché près du Bon dieu, je contemple les huit mètres carrés de ma nouvelle demeure. Je digère à peine à présent le choc qui a été le mien lorsque l'autre jour j'y pénétrai la première fois.

 

Seulement maintenant, j'ose tenter de la décrire. Tout y est vétuste et mal en point.

 

Tout ? j'exagère. Deux objets neufs sont-là pourtant qui nous rappellent qu'on est au XXI° siècle : un petit frigidaire et une petite télé à écran plat fixée sur un mur. Et nous avons de la chance ! Patrick me dit que le frigo lui a été 'livré' au début d'été. D'ailleurs, il garde la notice précieusement comme un bon de garantie et me dit de faire bien attention.

 

La télé quant à elle est, avec le tabac, le bien le plus précieux pour beaucoup de détenus. Sans tabac et sans télé, je pense qu'on aurait droit ici à une révolution. Une révolte ? Non sire, une révolution. Ce n'est pas dans toutes les cellules où on trouve à la fois une télé et un frigidaire en état de marche...

 

[Je me rends compte, par la suite, que ces 'services' sont facturés aux détenus. Le réfrigérateur coûte 8 euros par mois ! J'apprends aussi que cette facture vaut pour chacun, que ça marche ou ne marche pas ! ]. En plus, nous avons même, pour la télé, une télécommande, que Patrick ne lâche pas des mains, peut-être par peur qu'on nous la prenne.

 

Les murs sont enduits d'une vieille peinture au plomb, recouverte de graffitis : des noms, des dates, des villes, des bouts de phrases volées, des injures aussi. Les murs sont une bibliothèque où on peut tenter de déchiffrer les heurs et malheurs de ceux qui nous ont précédés.

 

Dès l'entrée trônent les chiottes, pour peu : on marcherait dedans. Dans la cellule – comme dans la plupart des cellules du bâtiment A -, il n'y a aucune cloison d'intimité qui sépare les toilettes du reste. Il n'y a jamais plus d'un mètre entre nous : que l'on pisse ou que l'on pète.

 

Des peaux d'orange séchées adoucissent les mœurs : elle nous servent d'encens et Patrick les conserve dans un petit pot en fer blanc qui fait office de brûle-parfum. Lorsqu'il s'agit de chier, nous allumons l'écorce qui, bien séchée, brûle comme de l'amadou et parfume agréablement la pièce à vivre, camouflant ainsi nos odeurs.

 

Sur la droite, on trouve les couchettes : trois lits superposés. Comme nous ne sommes (actuellement) que deux, le lit d'en-dessous sert de range-vêtements : nous y avons posés nos affaires. Moi, je n'ai vraiment pas grand chose : un sachet poubelle avec deux slips dedans (celui qu'on m'a donné et celui que j'ai ramassé dans la cour) et un tricot de peau.

 

Pour cet hiver, ça fera 'just'... Mais je ne désespère pas, d'ici là, de pouvoir mieux me couvrir. Patrick, lui, a déjà plus de vêtements et d'affaires personnelles qu'il garde dans deux grands sacs en toile de jute, de ces sacs qu'on achète d'habitude au marché arabe.

 

Autrement, à travers le ciel de la cellule, des fils sont tendus où sèchent des chaussettes, des caleçons et où on pose les serviettes. (Jusqu'à présent je n'en avais qu'une seule, une toute petite, qu'on m'avait donnée à mon arrivée. Patrick m'en offre une plus grande qui me sera pratique pour la douche.) Entre les cordes à linge se rajoutent et s'emmêlent le câble de la télévision et des fils électriques qui s'accrochent et pendouillent où ils peuvent.

 

Sur la gauche, à côté des chiottes et d'un lavabo qui a été posé à cru sur des parpaings de béton, nous n'avons qu'un coin de table branlante, qui nous sert pour faire notre cuisine et poser nos affaires de toilettes, pour couper le pain ou chauffer un verre d'eau au 'toto'.

 

Rien n'a été fixé et rien ne tient vraiment : ni le lavabo, ni la table, ni même les wc, et il nous faut faire toujours attention à ne pas bousculer ce mobilier sommaire. Pas de chaises, pas de tabouret pour s'asseoir. Nous ne pouvons manger que debout ou couché. Voilà : à part ça, pas grand chose d'autre, c'est-à-dire : rien. Rien qu'une grande porte en métal et en bois, un sol en béton, plus noir que gris et des barreaux aux fenêtres. (Une fenêtre qui ne ferme même plus – mais, qu'importe, c'est encore l'été !)

 

Rien, la nuit venue, qu'une faible lumière pour éclairer la scène.

 

Ah oui ! j'oubliais l'essentiel : accrochés ça et là sur les murs sales, de vieilles photos usées de pin-up et de footballeurs agrémentent le décor. Chacun doit y trouver son lot. Tout se vit et se partage dans cette exiguïté. A deux [et parfois à trois], nous mangeons et nous chions en compagnie. Là, en règle générale, on met un drap ou un plastique pour tenter, malgré tout, de conserver un semblant, juste un semblant, d'intimité. La nuit seulement, quand je me lève, je pisse à ciel ouvert.

 

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Mercredi 12 septembre – 20 heures – La boule à zéro

Ce soir, Patrick se rase la tête. C'est vrai qu'il a bien déjà un demi-centimètre - même pas - de cheveux qui lui ont repoussés. J'apprends qu'il n'y a pas de salons de coiffure au bâtiment A.

 

Je comprends mieux à présent la propension des détenus à se raser le crâne. (Devrai-je y passer moi aussi ? Va ! pour le moment la question ne se pose pas, j'ai encore les cheveux assez courts ; et j'ai du mal à me figurer complètement chauve...)

 

[Je me rendrai compte par la suite, qu'il y a, par contre, au Deuxième nord, plusieurs coiffeurs – des vrais, des professionnels – qui sont incarcérés. Un taux de coiffeurs, d'ailleurs, exceptionnel, m'a-t-il paru ! Y aurait-il plus de 'pointeurs' dans cette profession ? (je plaisante)].

 

Patrick prend le temps, il tente de faire ça bien, au rasoir jetable. Je le vois faire du haut de ma couchette. Malgré tout, il s'écorche un peu la boule : on a beau dire, c'est difficile de se faire beau ! Il me demande de bien vouloir lui faire les 'finitions', sur le derrière.

 

Je descend de mon repaire et, tel un assassin sur sa victime, le rasoir bic à la main, mon geste est lent et je m'applique. Un dernier coup de lame sur la nuque et au ras des oreilles, un dernier contrôle si rien ne dépasse... c'est parfait !

 

C'est vrai qu'à présent je reconnais bien le taulard auquel on m'a menotté lors de mon convoyage depuis le TGI ! Sa bouille, toute ronde, surmonté d'un crâne boursouflé de bosses et de creux, ses deux gros bras tatoués et son sourire presque enfantin en font un héros de roman ou de bande dessiné.

 

En prison, nous ressemblons tous à des personnages de comic strips : Chéri-Bibi ou Pieds-nickelés ridicules que nous sommes devenus. Patrick m'annonce que demain matin, il sortira en promenade.

 

The Koestler Trust : Mirror Included

 

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Jeudi 13 septembre – 7 h 45 - petits soucis domestiques

Ce matin, en tirant la chasse d'eau, j'ai cassé le cordon : un bout de lacet qui passe par un trou dans le mur et qui rejoint le mécanisme de la réserve d'eau situé hors de notre portée, dans un petit renfoncement qui ne s'ouvre que par l'extérieur des cellules, depuis la coursive.

 

Pour y accéder, il faut une clé spéciale, que ne possèdent pas les surveillants de l'étage. Patrick me fait (gentiment) le reproche d'avoir été trop brusque. J'ai pas l'impression, mais je m'excuse quand même. Maintenant, il va falloir attendre qu'un auxi, accompagné d'un gardien vienne nous réparer ça. Ça peut prendre des jours. Heureusement, y-a la bassine !

 

[Il n'y a pas de quoi se plaindre : dans d'autres cellules, c'est le lavabo qui ne fonctionne pas : les détenus puisent leur eau dans les toilettes ! c'est pire...]

 

Et puis, en revenant des douches, par la fenêtre j'ai voulu secouer mon drap (celui de dessus, pas le drap-housse). Sans faire exprès, je m'y prends mal. Le drap me file entre les mains. Il est tombé dans le passage qui mène aux cours. Plus de drap.

 

J'ai le sentiment que rien ne va ce matin et que je perds la tête. Patrick me dit que les draps ne nous sont changés que tous les deux mois, j'aurai du mal à en récupérer un d'ici-là. [C'est seulement au bout de trois mois qu'on nous changera les draps, à la suite de la visite du Contrôleur général des prisons.] Me voilà dans de beaux... draps, si j'ose la plaisanterie. Mais, sur le moment, je n'ai pas vraiment le cœur à rire.

 

J'espère malgré tout, tout à l'heure, pouvoir le retrouver, peut-être, quand nous descendrons en promenade. En effet, c'est nous qui descendons toujours les premiers. [En réalité, après les arrivants, mais eux bifurquent immédiatement vers la cour d'extrême-droite, pendant que nous prenons à gauche.]

 

Je passerai alors sous nos fenêtres et avec un peu de chance, il aura atterri-là parmi les déchets, les barquettes de repas renversées, et les autres poubelles quotidiennes que tous ici déversons dans le passage. Si, par bonheur, il en est ainsi, je serai bon pour le laver ce soir à la bassine. [En effet, j'ai eu de la 'chance' : je l'ai retrouvé, mon drap, qui m'attendait par terre, dans le passage, vierge de toute salissure, presque propre et sans besoin que je le lave.]

 

Je suis un peu soucieux avant que de sortir. Est-ce parce que je pense à mon drap ? Est-ce parce qu'hier j'ai 'touché' (c'est-à-dire : reçu) mon tabac et que je sais ce qui m'attend ?

 

Pourtant, ce matin Patrick est décidé à descendre. A la douche, tout à l'heure, il a parlé avec Santiago-le-Gitan, un bon ami à lui. Ils se sont donné rendez-vous en bas : avec Patrick, je sais que tout se passera bien.

 

Déjà il s'est apprêté. En cellule, je ne le vois jamais qu'en bermuda et en tricot de peau. Voilà qu'il a mis un pantacourt et une chemisette. Il fait presque habillé. Cela fait des semaines qu'il n'est pas descendu. Il a le crâne rasé de près et le visage aussi. Il a mis du déodorant.

Il sera comme un grand frère pour moi et je suis fier et rassuré qu'il m'accompagne. Cela me donne du courage. Avant de sortir, nous écrasons un dernier cafard sur le bord du frigo. La cellule, malgré tout est propre et en ordre. Patrick et moi sommes des hommes d'intérieur.

 

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Jeudi 13 septembre – 13 heures – une ambiance pourrie

Dans la cour ce matin l'ambiance est électrique. N'allez pas chercher à savoir pourquoi, il y a des jours comme ça.

Il y a peu 'd'anciens' et beaucoup de jeunes, peut-être ceci explique cela. Une vingtaine de bonhommes sont descendus.

 

Patrick va en saluer quelques uns mais en évite d'autres – en particulier, parmi les plus jeunes : pour de bon : il les ignore.

 

Santiago-le-Gitan est descendu aussi. Patrick et moi le rejoignons. C'est un type épais, entre trente-cinq et quarante ans. Les cheveux noirs et ondulés, coiffés à la gitane. Il parle avec cet accent mâtiné d'espagnol qui lui donne l'air de toujours chanter.

 

Santiago est un gitan souriant, et qui paraît, au premier abord, heureux de son sort entre ces murs, ou – à tout le moins – pas vraiment malheureux : il a l’œil pétillant et vif du Gitan vagabond. C'est étonnant : un Voyageur qui semble supporter aussi bien sa réclusion. Nous discutons un moment de tout et de rien, puis nous marchons tous les trois. Nous ferons quelques tours ensemble puis je les laisserai continuer.

 

Comme je n'ai pas fait de sport depuis mon installation dans ma nouvelle cellule, je m'arrête au portique et j'entame quelques exercices physiques. Pas pour longtemps. L'espace est rapidement occupé par quatre jeunes qui s'invectivent en arabe. Je ne les intéresse pas : ils ont d'autres comptes à régler.

 

Je ne comprends pas le moindre mot de ce qu'ils disent ni l'origine de la querelle mais ils m'empêchent de m'entraîner. Le ton monte entre eux. L'un bouscule l'autre. Le groupe se déplace en mêlée ouverte vers le mur de séparation d'avec la cour de droite. Des appels sont lancés par-dessus le muret. Une tête, puis deux, puis trois apparaissent, comme suspendus sur la margelle, comme si elles se fussent prises dans les fils barbelés qui s'élèvent au-dessus. Des mots sont dits, des injures sûrement, des menaces peut-être.

 

Les cris et les vociférations s'adressent maintenant à une fenêtre du troisième étage. De la-haut, une voix leur répond sur le même ton. D'autres échanges encore : ça s'agite et ça remue. Au bout d'un moment, une bouteille en plastique lestée de gravier, est lancée d'à-côté. Elle atterrit au milieu de la cour. Attachés à elle, il y a plusieurs paquets de Marlboro. Trafic quand tu nous tiens !

 

La bande, semble-t-il a eu son dû. L'heure du partage est venue. Les quatre protagonistes se retirent dans un coin de la cour avec leur butin. A présent ils sont moins agités mais parlementent toujours. Je devine qu'il s'agit du paiement d'un service rendu dont ils se répartissent l'usufruit. Il leur faut maintenant compter la juste part qui revient à chacun.

 

Ici, les cigarettes sont une monnaie d'échange et de rétribution. Ici tout s'achète et tout se vend (enfin, espérons, pas tout, quand même !). Tout se paie comptant ou à crédit. La seule règle, c'est qu'il faut payer. Savoir se faire régler ce qu'on te doit est ici une question d'honneur. Savoir qu'il te faut payer ce que tu dois, d'une façon ou d'une autre, est une question vitale. C'est tout dire !

 

Face à toute cette agitation, je vais m'asseoir sur un banc. J'apprends par un autre détenu que Damien, le jeune avec qui nous discutions dimanche, avec Bébert, serait placé au mitard [au cachot]. Il aurait eu des ennuis – ou en aurait cherché – à cause d'une histoire de téléphone portable, à ce qu'on dit. Cette nouvelle me navre : les matons l'auraient bien amoché.

 

Je reste tout pensif. Entre temps, voici que Yassin-le-Corse et Habib-l'assassin, tels deux personnages de Pinocchio, s'approchent et m'entourent. L'un s'assoit en face de moi, et l'autre juste à côté. Pas moyen de m'échapper. Je quitte ma rêverie et je les regarde. Ils me fatiguent ces deux-là. Des yeux, je cherche Patrick. Il doit être quelque part, 'Patrick mon camarade, où es-tu ?'. Il est plus loin, adossé contre un mur. Il discute toujours avec Santiago-le-Gitan. ''Que me veulent-ils encore ?'' Je ne vais pas tarder à le savoir.

 

Habib prend la parole - Tu as touché du tabac, toi !

Moi (d'une voix mal assurée) – Non...

Habib - T'en as touché, ne mens pas ! Alors tu nous descends ton tabac, t'as compris ?

Moi – Je vous descendrai une ou deux cigarettes, mais je peux pas plus. Je suis indigent...

(J'ai honte de moi : froussard que je suis. Je ne vaux pas mieux que devant la police ! Voilà que je m'abrite en plus derrière une fausse misère...)

Yassin-le-Corse - Ecoute-moi bien : descend ton tabac si tu veux continuer à venir en promenade !

 

Je ne répond rien, je me lève, je me dirige vers le coin où est resté Patrick. Je pense qu'il a vu la scène, mais il ne me dit rien. C'est du racket ou je ne m'y connais pas. (Au retour, en cellule, Patrick me dira qu'il a été les voir, pour leur parler.)

 

J'ai dans la poche trois cigarettes que j'ai roulées ce matin avant de descendre. J'en offre une à Patrick, l'autre à Santiago et je me garde la dernière. Patrick allume sa cigarette et celle de Santiago, puis me tend la flamme du briquet. Je préfère refuser d'être le troisième homme. Je suis superstitieux, j'allumerai ma cigarette tout seul...

 

Ah ! quelle est bonne cette bouffée ! Le tabac me déstresse... du stress qu'il me cause ! Si ça doit toujours être comme ça, promis : j'arrête de fumer. Vivement qu'on remonte en cellule ! Je rentre, mon drap roulé en boule sous mon tee-shirt. Ce matin, la promenade ne m'a pas détendu, pas détendu du tout, du tout, du tout...

 

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Jeudi 13 septembre – 20 heures – Un indigent chez les isolés

La promenade ce matin m'a laissé mauvaise impression. J'ai le cœur moins chaud pour y retourner cet après-midi. J'ai mauvaise mine. Irai-je ? irai-je pas ? Je sais que Patrick, lui, ne descendra pas : l'ambiance de ce matin lui a suffi, me dit-il. J'en suis désolé. Il ajoute qu'il a connu la cour bien pire, et qu'il a eu, lui-même, à faire à quelques bonhommes.

 

« Comme je suis bagarreur, il vaut mieux pas que je descende trop : après, je vais m'embrouiller et me battre... ». Je comprends sa sagesse. Je commence à saisir pourquoi, peut-être, de nombreux détenus ne sortent jamais. Y-en a qui cassent l'ambiance ! Va, je me déciderai au dernier moment : irai-je ou n'irai-je pas ?...

 

A 13 heures 30, le gardien de service m'apporte une convocation pour l'après-midi : au 'vestiaire indigent'. Ça résout la question : pas de promenade cet après-midi. J'ai rendez-vous. Et pour pas manquer mon rendez-vous, Patrick va m'apprendre le 'coup du drapeau'. Il s'agit d'un long ruban de papier (généralement coloré, pour le rendre plus visible) qu'on laisse dépasser de la porte de la cellule, afin que les surveillants oublieux puissent se souvenir de nous.

 

En effet, il ne s'agit pas seulement d'avoir une convocation, il faut aussi qu'on vous ouvre les portes et vous permette de circuler. Et ça, ça dépend du bon vouloir du Surveillant d'étage. Il suffit qu'il ait autre chose à faire, qu'il soit pas là, ou qu'il ne veuille pas et vous pouvez rester avec votre bon à la main, derrière votre porte fermée, comme un con. Souvent aussi, on vient vous ouvrir en retard.

 

Par exemple, vous avez une convocation au parloir à neuf heures, et on vient vous chercher à neuf heures et quart, neuf heures vingt. Le temps de franchir tous les couloirs et tous les sas, vous avez bien trois quart d'heure de retard. C'est ça l'Administration : faut s'y faire.

 

Souvent, le ruban ne suffit même pas. Il faut savoir donner de la voix et des coups de pieds dans la porte : « Surveillant ! Oh ! Surveillant !... » A un moment ou un autre, quelqu'un viendra bien vous ouvrir. Un quart d'heure avant, je mets mon drapeau. Patrick m'explique le chemin jusqu'au 'vestiaire indigent'.Il me dit aussi ce qu'il me faudra demander. Il est comme un père pour moi. On vient me chercher à l'heure.

 

A nouveau, je franchis d'autres couloirs, je traverse de nouvelles grilles. Me voici à présent dans un long passage souterrain qui passe sous les cours et qui relie les bâtiments entre eux. Les Baumettes sont une véritable termitière parcourue de réseaux enterrés et de longues galeries. Des prisonniers s'y affairent et vont et viennent, pâles comme des insectes...

 

Je vois en passant que c'est là aussi que se situent les bureaux du SPIP, des Assistantes sociales et le 'Point d'accès aux droits'. Je me dis qu'il faut que je leur écrive, à tous ces gens-là, que je prenne rendez-vous.

 

J'arrive devant le vestiaire. Je n'ai pas à patienter : on m'attendait. Je suis reçu par une dame très gentille qui m'accueille dans une minuscule pièce pleine de vêtements rangés sur des étagères. Partout, tout autour , des cartons de vêtements et de chaussures s'empilent les uns sur les autres.

 

Patrick m'a dit qu'on pouvait trouver des vêtements de marque et neufs. Je dois arriver à la mauvaise saison. On me propose des fripes. Mais, bon, dans l'état ou je suis, je ne vais pas m'en plaindre. Pendant que je choisis et que j'essaie, je discute avec la dame. Elle s'appelle Lila. Elle est bénévole ici, pour la Croix-rouge.

 

Je lui raconte un bobard : que j'ai été arrêté dans la rue, que je n'ai pas de domicile et que je n'ai ici que les fringues que je porte (ça c'est vrai !). Je ne vais pas lui avouer que personne n'est venu m'apporter du linge, tout de même ! Elle me prend en pitié.

 

J'ai dû bien raconter mon histoire. Je lui dis aussi que j'ai perdu mon travail, et que j'ai décroché, que je n'ai plus personne. J'ai le sentiment de lui faire un récit prémonitoire. Elle me plaint : « Des gens comme vous, on ne devrait pas les mettre en prison », conclut-elle. Si elle savait !

 

L'important c'est que je récupère ce dont j'ai besoin : je n'en peux plus de mon jean's tout crasseux et de ces sandales qui me font les pieds sales. J'essaie un pantalon, du quarante. Il me va trop large. Va pour un trente-huit. J'ai bien maigri ces dernières semaines ! Il faudra à l'avenir que je garde cette ligne...

 

J'ai droit à un pull mi-saison, un sweet-shirt convenable, un pantalon de survêtement pas neuf mais presque, et une veste imperméable dont on a coupé la capuche [les vêtements à capuche sont – en principe – interdits aux détenus]. Je reçois aussi une paire de chaussures pas trop usées encore : elles me feront la saison. Elles me vont un peu serrées mais j'aurai le temps, en promenade, de les faire à mon pied.

 

En guise de bonus, comme si elle voulait me récompenser pour ma bonne conduite supposée, Lila me propose une chemise de ville, bleu-ciel, bien boutonnée et repassée, qu'elle tient accrochée sur un cintre. Elle me dit que j'en aurai besoin lorsque je passerai devant le Juge, que je serai plus 'présentable'.

 

Merci Lila. Peut-être reviendrai-je à la mauvaise saison, lorsque l'hiver sera venu et qu'il me faudra des vêtements plus chauds si, d'ici-là, personne ne s'est occupé de moi. Déjà me voici habillé pour l'automne !

 

Je garde sur moi les vêtements propres et mes nouveaux souliers. Lila m'a soigneusement emballé le reste dans un sachet poubelle. Je rentre par les mêmes couloirs et je ne vois que des ombres.

 

Malgré tout, je me dis que parmi elles, peut-être l'apercevrai-je une fois. Une fois encore, rien qu'une fois, une fois seulement, comme dit la chanson. Mais je rentre à l'étage sans l'avoir croisé. Je sais pourtant qu'il est toujours là. Pour peu de temps encore, et je désespère de jamais le revoir.

 

La journée m'a un peu secoué. Je suis décidé à faire quelques courriers : tout d'abord, au psy, pour ce rendez-vous qui ne vient pas. Ensuite, à l'assistante sociale. Je n'ai toujours pas de nouvelles de mes 'correspondants' externes et je commence à douter d'eux (!).

 

Pour faire bonne mesure, je prendrai rendez-vous au 'Point d'accès aux droits' [le service d'informations juridiques pour les détenus]. Je verrai bien ce qu'ils peuvent faire pour moi. Pas grand chose, je suppose, mais cela me fera voir d'autres têtes...

 

***

 

Je retrouve la cellule. Comme d'habitude – jolie chanson, là aussi -, comme d'habitude, Patrick est couché devant la télé. Comme j'ai des cigarettes, je vais m'en griller une, ça me détendra. Je vais à la fenêtre pour ne pas enfumer la pièce. Patrick a tiré un bout de drap découpé qu'il a accroché au travers des barreaux. Je pense que c'est pour nous protéger de la lumière. (Le reste du drap a dû servir, je suppose, à fabriquer le 'yoyo'.)

 

Machinalement, je monte sur la conduite du chauffage. [Il s'agit de deux gros tuyaux qui traversent l'étage dans toute sa longueur et qui servent l'hiver à nous chauffer. Ils nous permettent aussi de communiquer entre les cellules par une sorte de morse, pourvu qu'on en connaisse le code]. Là haut perché, je soulève le drap et j'allume ma cigarette.

 

La cour d'en-bas, celle destinée aux condamnés du quatrième étage, est pleine de monde. Je regarde tous ces hommes qui vont et viennent, qui jouent aux cartes pour certains, qui font du sport pour d'autres, qui marchent ou stationnent selon leur humeur. Drôles de gens que ces gens-là !

 

Soudain, une pierre me frôle le visage et atterrit dans la cellule. Puis une autre, et une autre encore. Je me suis écarté. Patrick m'ordonne de baisser immédiatement le drap. Le jet de pierres se prolonge. Je ne comprends pas.

 

Patrick m'explique alors que les détenus des autres quartiers ne nous aiment pas – nous les pointeurs. Ils ne nous aiment pas du tout. C'est d'ailleurs pour ça qu'on est isolé (ça, je le savais). Alors quand ils nous aperçoivent à nos fenêtres, certains ont la maligne idée de nous balancer des pierres. Ça les occupe.

 

Ainsi donc, pendant tout le temps que durent les promenades l'accès à la fenêtre nous est interdit, ou, plutôt : fortement déconseillé. C'est qu'y-en a qui visent bien ! Le drap, ce n'est pas tant pour se protéger du soleil que pour nous protéger des autres détenus.

 

Véritablement, je prend conscience qu'ici nous sommes des monstres. A l'extérieur aussi d'ailleurs. Des monstres qu'on désigne et qu'on insulte. Des monstres qui doivent se cacher tant qu'ils peuvent.

 

C'est ça être pointeur en prison. Pas un seul moment de répit. Et je suis parmi les monstres, monstre moi-même... Le drap baissé, je retrouve auprès de Patrick la quiétude de notre cellule, et j'en mesure le bien.

 

*

*     *

 

CHAPITRE PREMIER : La chute

 

Vendredi 14 septembre – 11 heures 30 - Abbou le rêveur

Ce matin, pour la première fois depuis mon incarcération, je sortirai propre sur moi. Pas en vêtements de marque ou chaussé d'Addidas ou de Nike, certes, mais enfin : propre sur moi.

 

Hier, j'ai eu envie de balancer mon vieux jean's par la fenêtre, et puis je me suis ravisé : je n'ai pas d'autres pantalons de rechange. Alors, je l'ai mis à tremper dans la bassine. Je pense qu'il faudra que je le lave au moins trois fois. Je l'ai tellement porté qu'il finissait par être moi et que je finissais par être lui. A la fin, nous nous ressemblions : va-nu-pied et crasseux comme deux vagabonds.

 

C'est fou comme un vêtement propre peut vous changer un homme ! y compris à soi-même. On ne se regarde plus de la même façon. J'ai même pris soin de ranger mon col avant que de sortir, par coquetterie. Bien habillé, on a moins peur du monde.

 

Il y a un peu de vent ce matin et pas beaucoup de troupe. La cour a retrouvé le calme qu'elle avait perdu hier. A part quelques degrés de moins, rien ne peut expliquer une telle variation d'ambiance. La promenade est un système instable, voire même chaotique.

 

Je m'assois à une table tout seul. Dans la cour, il y a Habib l'assassin - sans Yassin-le-Corse – et il ne semble pas vouloir s'occuper de moi. Ouf ! De toute façon, j'ai suivi le conseil de Patrick. Je n'ai pas descendu de tabac. J'ai les poches vides et le regard dans le vague. Abbou vient s'asseoir près de moi, j'ai fait sa connaissance avant-hier ici même.

Abbou est un jeune noir assez petit, fluet et délicat. Son français est excellent, coloré et sucré comme du cacao. Il vient de Côte d'Ivoire et se retrouve-là, je ne sais pourquoi, je ne sais comment. La seule chose que j'apprends de façon solide, c'est qu'il a quelque famille dans la région parisienne qui lui envoie un mandat de temps en temps et qu'il a vécu en Italie où il a eu un grave accident de circulation. Il me montre sa jambe scarifiée d'une longue cicatrice.

 

Il est bizarre Abbou : ici et ailleurs en même temps. Sa conversation est tranquille mais très vite il verse dans un monde qui paraît irréel. Rien de grave, cependant, pas de crise délirante ou de mythomanie, non : un autre monde, seulement. Il me plaît bien Abbou. Certains dorment debout, lui il rêve éveillé. Il est musulman pratiquant, comme d'autres ici. Mais Abbou me paraît être plus encore animiste que croyant : tout est pour lui objet d'étonnement, de questions surprenantes, de non-savoir et de superstition. Abbou est un poète, ou bien c'est qu'il est fou.

 

Il m'explique qu'il a un problème : il a du tabac à rouler mais ne sait pas rouler ses cigarettes. Je l'écoute d'une oreille distraite. Les histoires de tabac, ici, ça me fatigue. Il me dit que son voisin de cellule lui roule ses cigarettes, mais, en contrepartie, il garde la moitié du paquet. Il me demande si ça fait trop ?

 

« Ecoute, si tu veux, je te les roule tes cigarettes, et je ne te demande rien en échange. J'ai du tabac. Par contre : je te fais ça discrètement – tu sais que si les autres nous voient, tu es bon pour leur en donner la moitié ! Et moi, je ne veux pas d'ennui avec eux... ».

 

Il me tend un papier journal dans lequel il a enfermé du tabac et du papier à rouler. Voilà que sous la table, le plus discrètement possible (?), je roule, je roule, je roule. Une quinzaine de cigarettes, j'ai dû lui rouler. Pour me remercier, il m'en offre une. Va pour la cigarette : je n'ai pas l'impression qu'il me rémunère.

 

De toute façon, dès que je l'allume, il y a tout de suite trois mouches qui s'approchent. Il faut savoir partager. Je suggère à Abbou d'acheter une machine à rouler (ça se cantine). Je lui apprendrai à s'en servir. Entre ces murs, on apprend ce qu'on peut à qui on peut...

 

*

*     *

 

Vendredi 14 septembre – 13 h 30 – Noël-le-Black

Pendant qu'Abbou-le-rêveur me parle, Noël-le-Black s'est assis à l'autre table, celle de devant.

Noël est un grand jeune homme, noir d'ébène, plus noir encore qu'Abbou : plus d'un mètre quatre-vingt-dix – je dirai bien : deux mètres et quelques tout déplié. Il est mince, élancé et bien éveillé.

Depuis que je le vois dans la cour, il est toujours avec les uns, avec les autres : les bons comme les méchants.

 

Souvent, je le vois avec Yassin-le-Corse, à discuter et à fumer ensemble. [J'apprends, par la suite, qu'ils partagent la même cellule.] Toujours dans les mauvais coups et peut-être, parfois, dans les bons.

 

Là, il s'est assis pas loin de moi et tout seul. Il a devant lui un damier – ou plutôt un échiquier sur lequel il pose des bouts de papier qui s'envolent avec le vent. Je l'interpelle :

 

« - C'est quoi comme jeu ? - C'est les échecs, j'apprends, me dit-il, on m'a donné les règles. »

 

Il me montre un bout de feuille qu'il tente de déchiffrer. Je m'approche. Les échecs, je connais un peu.

 

« - Tu sais y jouer ? me demande-t-il, moi j'apprends. - Tu veux qu'on fasse une partie ?».

 

[Voilà, c'est ainsi que le club d'échecs du Deuxième nord fut fondé – ou, à peu près comme ça.].

 

Noël connaît à peine les règles. Mais c'est pas grave, je lui apprendrai. Les pions et les pièces par contre, ça ne va pas : des bouts de cartons gris pour les noirs et du papier pour les blancs sur lesquels il a écrit : 'F', 'D', 'R', 'C', 'T' et 'P'. C'est pas l'idéal. Surtout qu'avec le vent, il faut poser dessus des petits cailloux pour pas que ça s'envole, alors, forcément, on peut même plus savoir de quelles pièces il s'agit...

 

Le plateau lui, c'est-à-dire l'échiquier, est nickel-chrome : un bout de toile cirée où sont tracés à l'encre verte le cadre et les cases. Un travail de professionnel. Noël me dit qu'il l'a dessiné lui-même lorsqu'il était en maison d'arrêt à Grasse.

 

Les Baumettes sont ici sa troisième prison, 'la pire de toutes' à ce qu'il me dit. Il est condamné pour diverses affaires, me confie-t-il : pour des histoires de coke qui l'ont entraîné trop loin. C'est un garçon qui a une éducation certaine : ça s'entend à son parler et ça se voit dans ses manières.

 

Il me précise bien cependant qu'il n'est pas un pointeur ! S'il est dans le quartier des isolés, c'est parce qu'il s'est battu quand il était au quatrième et qu'on l'a mis ici pour sa sécurité. Naturellement, je ne lui parle en rien de mon affaire, ou seulement pas grand chose : le minimum de mensonges qu'il faut.

 

Je lui propose que nous remplacions les bouts de papiers par des figurines en plastique. Du plastique, ici, dans le passage qui mène du bâtiment aux cours, ça ne manque pas. On aura qu'à récupérer des capsules de bouteilles, qui en bleu, qui en blanc. Ainsi on pourra constituer un jeu qui ressemblera à quelque chose. Il me promet de redescendre cet après-midi. Entre temps, charge à chacun de récupérer des bouchons au passage.

 

Voilà une entreprise, enfin, qui me motive. J'ai une bonne raison de descendre tout à l'heure.

 

*

*     *

 

Vendredi 14 septembre – 19 heures - tout seul

Je ne m'y étais pas préparé. C'est arrivé cet après-midi. A cinq heures. Quand je suis remonté, il était déjà parti, il avait quitté la cellule.

A 13 heures 30, en prenant son rôle, le surveillant d'étage lui a porté le message : « Patrick T., préparez vos affaires, vous êtes libérable. ».

 

Je suis revenu de promenade, ce matin, avec le moral et quelques bouchons dans la poche. Nous avons partagé le repas de midi. A la gamelle, on nous a servi de la dinde en sauce – pas mauvaise, pour du cochon hallal. A 13 heures 30, on lui annonce : Libérable...

 

Je reste interdit. Lui ne dit rien. (Patrick n'était pas un grand bavard, j'ai eu le temps d'en prendre la mesure.) Je devine, je suppose, sa joie toute intérieure. Instinctivement, je le serre dans mes bras. Il est bien plus petit que moi. Mon menton s'appuie sur son crâne tout glabre. La scène est aussi émouvante qu'elle me paraît comique.

 

Deux pensées contradictoires me traversent l'esprit : 'heureux pour toi, Patrick, mon Bonhomme !' et 'Que vais-je devenir sans lui ?' C'est la deuxième idée maintenant qui me domine. Quand je lui souhaite 'bonne chance', c'est aussi à moi que j'adresse ces vœux. Sans lui, je vais en avoir besoin, de la chance...

 

Patrick jette un regard à travers la cellule, comme un général après la bataille. Il doit rassembler ses affaires. En deux ou trois mots, pas plus, Patrick me dit qu'il prendra juste ses effets personnels et qu'il me laisse le reste, c'est à dire, en définitive pas grand chose mais l'essentiel : le 'toto', la bouffe dans le frigo, un miroir et quelques bouts d'écorce d'orange (je plaisante)...

 

En revenant de promenade, je trouve le billet suivant, écrit de sa patte d'enfant buissonnier : ''JE SUIS PARTIE LIBERABLE, ON SE VOIE DEHOR. JE T'OUBLI PAS. PREND MES CANTINES. TIENS BON'' et, plus loin : ''DIT BONNE CHANCE A ABEL ET SAMY. JE TE LAISSE LE TOTO ET UN BRIQUET. PASE LE BONJOUR A TOUT LE MONDE. PATRICK. BONNE CHANCE.''

 

Salut Patrick... et merci.

 

Le départ du maître de maison, car c'est ce qu'il était, en vérité, crée comme un vide, une absence. J'allume la télé pour me sentir moins seul. Je récupère la télécommande : à présent, c'est moi qui choisirai le programme. Tout à l'heure, je mettrai un peu d'ordre : c'est-à-dire que j'installerai plus complètement mon désordre.

 

J'explore des coins de la cellule que je ne connaissais pas, je trouve de vieux briquets, un sachet plein de rasoirs jetables usagés dont Patrick se servait pour se raser la tête et quelques vieilles lettres (adressées à un autre que lui – sûrement, à son ancien co-détenu que je n'ai jamais connu). Je balance tout ça et quelques oripeaux fanés : et hop ! tout par la fenêtre, comme il me l'a enseigné. A présent, c'est à moi de tenir le ménage.

 

J'hésite à changer de couchette un moment. Finalement, je resterai tout en haut. Sa couche est encore toute chaude et je ne veux pas l'occuper. Pour compenser son absence, je me coupe un gros morceau d'emmental qu'il a laissé dans le frigo. Ce soir, je mangerai pour deux.

 

*

*    *

 

Vendredi 14 septembre – 21 h 30 – sur un fil...

Patrick m'a demandé de ne pas annoncer immédiatement son départ. Je m'en garderai bien. Sa présence, même putative, reste pour moi une garantie, comme une assurance-vie, le temps que la nouvelle se sache.

 

Je vais devoir à nouveau manœuvrer serré. Je n'ai, à l'évidence, plus les moyens de faire de faux-pas. Allez ! Faisons contre mauvaise fortune bon cœur...

 

Je salue (presque) tout le monde, et, cet après-midi, ça fait du monde ! Une trentaine, voire plus de bonhommes, à qui je serre la pince. J'y mets les formes.

 

Momo-la-Cayolle est descendu, je suis heureux de le retrouver. Je salue même, au passage, Habib et l'autre margoulin : Yassin-le-Corse, c'est tout dire ! Par contre, à Tomy, lui, qui est là dans un coin, je ne lui adresse pas la parole. Pas pour le moment. C'est encore trop tôt.

Noël-le-Black, comme il me l'avait promis, est descendu. Il a ramené l'échiquier et quelques capsules. Nous verrons ça tout à l'heure. Comme l'autre jour, les 'anciens' jouent la partie de cartes. J'ai dû leur faire bonne impression car ils me proposent à nouveau de jouer avec eux.

 

Cédric et moi nous formerons la paire comme la dernière fois. Malgré son regard toujours aussi sombre, il paraît satisfait de notre bonne entente au jeu des annonces. A part ça, il ne dit rien. Nos adversaires sont plus diserts : Assa est un petit nerveux qui, l'âge venant, se calme à peine. Il a le regard malin, l’œil vif des voleurs à l'étal, le verbe acéré, toujours prêt à provoquer. Yaya est, quant à lui, le plus volubile : il parle fort et il galèje. Il est rond et lourd. Ses plaisanteries l'amusent. Je n'imaginerais pas partager ma cellule avec lui.

 

Tiens, c'est curieux cette idée qui me traverse l'esprit. Après le départ de Patrick, avec qui vais-je devoir me retrouver en cellule ? Il faut que j'y réfléchisse. En tous les cas, jamais avec quelqu'un comme Yaya. En un mot, ce sont tous les trois des partenaires idéals autour d'une contrée, pas plus.

 

Après deux parties gagnantes, je me retire du jeu, assez content de moi. Mais je sais qu'il ne faut pas insister. Je saisis Noël en passant. Il est, comme à son habitude, en grand conciliabule, comme s'il traitait toujours de questions importantes et secrètes. Il tient son interlocuteur par l'épaule et se penche vers lui du haut de ses plus de deux mètres en lui parlant à l'oreille.

 

Noël a trente ans, bien qu'il fasse plus jeune. La prison ne semble pas l'avoir (encore) trop abîmé. Il a deux enfants m'apprend-il, mais je n'arrive pas à me l'imaginer en bon père de famille.

 

Il m'a rejoint à une table. Nous ouvrons le jeu d'échecs et nous comptons ensemble nos bouchons de plastique. Il n'y a pas encore le compte mais je commence à avoir une idée de ce qui nous sera utile. Il s'agit de bien distinguer les couleurs et les différentes pièces. Les pions, nous les ferons avec des capsules d'eau minérale, blanches et bleues ; les tours avec de gros bouchons carrés de sirop, les fous d'une autre forme, les rois et les reines en nous servant de dessus de flacons de gel douche.

 

Le passage est un véritable entrepôt qui offre une gamme suffisamment étendue pour y faire nos emplettes. Le plus dur, ce sera pour les cavaliers... là, j'ai du mal à savoir encore ce que je vais choisir...

Avec ce que nous avons, et encore quelques bouts de cartons, nous entamons notre première partie. Noël a tout à apprendre. C'est un élève attentif.

 

Quand la leçon se termine, je retrouve Momo. Lui et moi, nous marcherons ensemble un long moment. Auparavant, il me tire dans un coin : il a descendu un sachet plastique qu'il me tend. Il a mis dedans une serviette, un tee-shirt et du pain d'épice emballé dans du papier journal. « Tiens, c'est pour toi, je sais que tu n'as rien », me dit-il. Je le remercie.

 

A lui seul, je lui confie que Patrick part aujourd'hui. Je lui demande de ne pas encore en parler aux autres. Je lui avoue que son départ est un coup dur pour moi. Il me propose, si je veux, de venir loger dans sa cellule. Ils sont déjà deux mais il reste une couchette. Gentil Momo !

 

Plus tard, presque en fin d'après-midi, Yassin-le-Corse, s'approche en compagnie de Noël. C'est là que j'apprends qu'ils partagent la même cellule. Nous discutons un moment de tout et de rien. Je le vois venir. Allez ! je me lance : « Tu sais, je vous en donnerai, du tabac, mais je ne peux pas descendre le paquet, je n'ai que ça. Je vous en donnerai à tous les deux. », en désignant Noël.

 

Il semble satisfait de mon offre... pour le moment. J'ai décidé, un peu lâchement de lâcher du lest. Coûte ce que ça me coûte. Le départ de Patrick change la donne. Je leur descendrai du tabac : à lui, à Habib-l'assasin, à Momo-la-Cayolle et, pour faire bonne mesure, à Noël-le-Black. Je dois nécessairement me faire des alliés ici et, surtout, surtout, ne pas me faire d'ennemis.

 

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*      *

 

Samedi 15 septembre 11 heures – seul maître après Dieu

 

C'est drôle de se sentir tout seul, je veux dire 'à nouveau tout seul'. On a à peine eu le temps de commencer à s'habituer l'un à l'autre. En prison, il ne faut pas s'attacher.

Du jour au lendemain, celui que tu côtoies tous les jours, celui qui partage avec toi la gamelle, ton compagnon de pénitence : hop ! il est plus là : libéré, transféré, expulsé, guillotiné... Ou bien, c'est toi qui disparaît pareillement : hop ! du jour au lendemain...

 

Hier soir, j'ai pu regarder la Cinq ou Arte à mon aise – des documentaires très intéressants, je ne sais plus sur quoi. Je regrette un peu maintenant les émissions de jeu ou les séries à-deux-sous que Patrick regardait à longueur de journée.

 

Ce matin, je ne suis pas descendu dans la cour. C'est la première fois depuis mon installation au Deuxième nord. J'en profite pour laver trois fois mon jean's – celui que j'avais failli jeter par la fenêtre. Je fais ensuite le tour du propriétaire. Comme un chat, je mesure et je marque mon nouveau territoire : pour moi tout seul la cellule est presque trop vaste. Enfin, je contrôle les stocks et les réserves : - 3 rouleaux de PQ, - un pot de café, - 3 litres de lait, - du papier à écrire, des enveloppes, - du tabac, - un briquet et... et pas grand chose d'autres. Ça se passe d'inventaire.

 

En fin de matinée, je donnerai un coup de serpillière, des fois qu'ils décideraient de le remettre en taule ! faudrait qu'il puisse trouver la cellule aussi propre qu'il me l'a laissée si jamais il revient...

 

J'ai bien pris soin de descendre le drap qui me sert de rideau à la fenêtre. Même si je préfère la couleur du ciel, je n'ai pas envie qu'à nouveau il pleuve des pierres. Je fais un peu de sport – des abdos et des pompes. Maintenant que j'ai la cellule pour moi tout seul, forcément j'en profite...

 

Quand on fait de l'exercice, en même temps, on réfléchit. (Avec) qui ils vont me mettre ?Cette question me tracasse. Je viens de vivre à deux dans ces quelques mètres carrés et je mesure combien la cohabitation dans un tel piège à rat est une affaire sensible Avec Patrick, ça s'est bien passé, mais maintenant, je crains un peu : selon avec qui on vous colle, il y a de quoi devenir fou.

 

Je me décide à faire une lettre au Chef pour demander de rester seul en cellule. Avec un peu de chance, compte-tenu de mon âge et du reste, ça me sera accepté. Avant d'écrire mon journal, j'ai pris ma plus belle plume et je m'applique : ''Monsieur le Commandant... (Je crois qu'ils portent tous des grades militaires, à ce que m'a dit, l'autre jour Jean-Marie), Monsieur le Commandant, Je sollicite de votre haute bienveillance, etc, etc...'' On verra bien, ça me permettra de voir venir...

 

[La réponse n'aura pas tardé. Dès le lundi, on me renverra ma requête avec la mention, écrite en rouge : ''Demande refusée par manque de place'']. Cet après-midi, promis, je descend en promenade.

 

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Samedi 15 septembre – 20 heures – Des petits riens

J'ai soin de préparer soigneusement quatre petits sachets en plastique. Des petits sachets, dans la cellule, y-en avait quelques-uns.

C'est dans ça que l'infirmière venait chaque midi apporter à Patrick sa dose de cachetons. Chaque jour, il avait droit à son petit sachet. C'est sûrement aussi à cause de ça qu'il dormait tant.

 

Je prépare quatre paquets (à peu près) équivalents. A un moment, je me dis : ''J'en mets plus pour l'un'' ou : ''J'en mets moins pour l'autre'', mais je sais qu'ensuite, sur le terrain, j'aurai du mal à faire le tri. Alors je prépare quatre doses pareilles. C'est que c'est délicat, cette affaire-là ! Faut que je leur en donne juste ce qu'y faut, mais pas trop quand même. Je dois bien en garder pour moi aussi ! Alors je joue les apothicaires : et un peu plus dans celui-là, et une pincée ici. Il me faudrait une balance pour rendre la justice.

 

A deux heures, nous descendons. Même pas le temps d'arriver à la cour, encore sommes-nous dans le passage, que Yassin-le-Corse qui me colle aux baskets m'interpelle : « T'as descendu ce que tu m'as promis ? ». Il est lourd celui-là ! « Ouais, j'y ai pensé ».

 

Avec Habib-l'assassin, ils ont dû se donner le mot : ils m'accueillent à la grille, ou plutôt : ils me coincent. OK, OK : keep coolly cool, boys ! Un sachet pour l'un, un sachet pour l'autre (comme ça, je me suis dit : pas de jaloux)... Je les regarde. Ils restent plantés devant moi tout pensifs, soupesant leur petits paquets, comme deux grosses bêtes qui en espéraient plus : insatisfaits.

 

« - Je suis désolé les gars, mais je peux pas vous en donner plus. Après c'est moi qu'en n'ai plus... (Silence...) - C'est pas sympathique de ta part... », me dit Yassin. Son regard s'est posé tristement sur son petit sachet. Je le sens sincèrement déçu. D'ailleurs, il ne m'a pas parlé du tout sur un ton agressif. Non : tout simplement, Yassin et Habib sont déçus. Ils n'ont pas eu leur compte.

 

''Allez vous faire foutre...'', bien sûr, ça, je le garde pour moi. Crias cuervos y te arrastraràn los ojos...

 

Je n'ai rien à leur dire de plus, à ces deux-là, pour le moment. J'ai fait ma B.A., ou plutôt : j'ai accompli ma besogne. Je les laisse à leur frustration. Je sais que tôt ou tard, ils reviendront à la charge. D'ici là, je m'empresse d'aller faire ma tournée de bonjours. Comme hier, je fais cela de façon très méthodique, en n'oubliant personne. J'en deviendrais presque obséquieux.

 

On me propose la partie de cartes, comme la veille, mais aujourd'hui, l'humeur des joueurs n'est pas bonne, ou alors est-ce la mienne ? Je ne fais qu'une partie et puis je quitte la table. Le ciel s'est obscurci et le vent s'est levé.

 

Je rejoins Momo-la-Cayolle. Avec lui, je le sais, y-a pad-problème. Momo, c'est une pile à moral. Si t'as l'humeur fade, le cafard, le spleen, le dégoût de vivre, alors va voir Momo ! Une demie-heure de marche avec lui, une demie-heure à discuter de tout et de rien et tu te sentiras mieux. C'est aussi pour lui que j'ai préparé un sachet. Il ne m'a rien demandé, mais ça me fait plaisir. Peut-être, justement, c'est parce que lui ne me demande rien...

 

Tout ça m'a donné envie de fumer. Du tabac que je lui offre, Momo m'offrira bien une cigarette à rouler. Nous nous arrêtons à la table où se trouve Jean-Marie pour nous en griller une.

 

Jean-Marie, depuis le début de l'après-midi tient le rôle d'écrivain public. Il a descendu du papier à lettre et son beau stylo-encre qu'il ne prête à personne. Quand ils ont un courrier à faire, les taulards, les uns après les autres passent à sa table. Parfois, ils leur faut faire la queue. Il finit une lettre pour Hadjaj qui est assis à côté de lui.

 

Hadjaj est un 'ancien', tout maigrelet et taciturne. Son visage porte une tristesse longue comme un jour sans pain et une petite barbichette grisonnante. Il vient, nous dit-il, d'écrire à nouveau à son avocat. Il proteste de son innocence. En l'occurrence, c'est auprès de nous qu'alors il entame une longue plaidoirie. Il nous raconte son affaire dans les moindres détails, il ne nous épargne rien.

 

Forcément, il est innocent. Raconté comme ça : il est innocent, sans l'ombre d'un doute : 'Ces femmes, je vous jure, toutes des salopes...'. Je me dis que c'est énorme le nombre de personnes innocentes qui sont détenues ici. Vu le nombre d'innocents incarcérés, je comprends qu'on manque de place en France pour mettre les 'vrais' coupables en prison.

 

Hadjaj m'interpelle en me demandant mon avis, si ce n'est ma sentence. « Et vous, Monsieur Bruno qu'en pensez-vous ? ». Son vouvoiement me donne à sourire. J'ai le sentiment qu'il s'adresse à un juré d'assises. Je lui propose de me tutoyer. Il me dit qu'il préfère me vouvoyer. Je lui dis alors que je me vois obligé de le vouvoyer aussi.

 

Hadjaj est en détention provisoire – comme moi. Mais lui, maintenant, depuis de longs mois. Chaque fois, nous dit-il, son avocat lui promet qu'il va être libéré. Et chaque fois ça ne se fait pas. De report en report, il désespère de sortir un jour...

 

Je ne peux m'empêcher, à ce moment, de penser à mon propre avocat. La discussion que j'ai eue avec lui me revient en mémoire. Il faut être fou, ou désespéré, ou les deux à la fois pour croire aux promesses de son avocat !

 

Hadjaj a le moral dans les chaussettes, même Momo ne peut que constater sa tristesse. Sans rien nous dire d'autre, nous fumerons une cigarette à trois. Hadjaj n'a même plus de tabac pour supporter son sort. Comme il ne demande rien et qu'il me reste une dose dans la poche (la dose que j'avais préparée pour Noël-le-Black qui n'est pas descendu), je la lui offre. Ça le consolera peut-être.

 

Le temps s'est couvert et il commence à pleuvoir : à peine quelques gouttes d'abord. L'après-midi s'achève.

 

Yassin-le-Corse revient vers moi. Jusqu'à maintenant, lui et l'autre m'ont fiché la paix. Il tient, dit-il, à me remercier, ''quand même'', pour le tabac. Il me fait souvenir aussi que j'ai promis d'en descendre pour Noël, son compagnon de cellule, des fois que j'aurais oublié. Il se propose de lui monter sa part si je veux bien la lui confier. Je souris à peine. Je lui dis que je n'est pas oublié, mais que je n'ai plus de tabac sur moi (ce qui est vrai). Je rajoute que je donnerai ça directement à Noël quand je le reverrai.

 

Vraiment, ce garçon est lourd, lourd, lourd. Lourd comme le temps de cette fin d'après-midi et l'ennui qui lentement me gagne. J'ai à présent besoin de remonter en cellule. Il finit par pleuvoir vraiment et nous n'avons nulle part où nous abriter.

 

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*     *

 

 

Dimanche 16 septembre – 13 heures - post tenebras lux ?

Le dimanche matin est habituellement calme. Peut-être les plus jeunes sont-ils sortis en boîte hier soir ? En tout cas, peu de monde ce matin, et ceux qui sont là sont parmi les plus doux.

 

Dans la nuit, il est tombé des cordes. La cour n'a pas eu le temps de sécher. Sous l'effet des détritus qui s'entassent le week-end et de l'eau qui a brassé tout ça, le passage le long du bâtiment A se transforme en un terrain vague inondé. Le soleil est au rendez-vous. Il ne va pas tarder à chauffer toute cette fiente. Tout à l'heure, au retour, ça va schlinguer jusque dans les étages. Est-ce de ce marécage que surgira mon salut ? J'en doute.

 

Dans la cour, je retrouve des têtes qui me sont à présent familière. Jean-Marie, toujours sapé comme en dimanche – mais aujourd'hui, c'est normal : on est dimanche. Il y a Momo-la-Cayolle, fidèle à lui même, qui prend soin de me demander si tout va bien et si j'ai besoin de quelque chose ; et Abbou-le-rêveur qui s'est collé, tel un lézard, contre le mur du fond et qui se chauffe au soleil.

 

Il m'adresse un grand sourire dès qu'il m'aperçoit. Comme bonjour, il me lance : « T'as pas un rasoir, s'il-te-plaît ? ». Sa question m'étonne un peu. Drôle de salutation, le matin. « - Non, j'ai pas de rasoir Abbou, je suis désolé mais je ne descends pas dans la cour avec un rasoir dans la poche ; ni même avec une machette... - C'est pas ça que je voulais dire : est-ce que tu n'as pas des rasoirs dans ta cellule ? est-ce que tu peux m'en passer un, s'il-te-plaît ? J'en ai besoin, pour me raser la tête. » Décidément, c'est la mode ici...

 

Voilà qui me rassure. Puisqu'il veut se faire beau, je lui promets que je lui en descendrai un cet après-midi. [A l'arrivée, on m'a fourni un 'kit hygiène' comprenant un savon, du dentifrice, etc., et quelques rasoirs jetables.] A propos de crâne rasé, un seul peut-être parmi ceux que j'aime voir manque à l'appel ce matin : Bébert-le-Sicilien.

 

Un peu plus loin, sous le portique, il y a Ali-le-Comorien qui fait du sport. C'est un grand Black, un gaillard large et costaud qui a la carrure d'un videur de boîte. Il a le crâne aussi rasé que les autres, et le sien, noir-cirage, éclabousse de soleil. Comme il transpire, les gouttes de sueur le font briller comme du cuir neuf.

 

La cour est tranquille, j'en profite alors pour faire quelques exercices physiques avec lui : des pompes et des dorsaux. En même temps, nous ferons connaissance. Ali courra ensuite une heure entière autour de la cour tout seul. C'est un garçon courageux.

 

Chaque jour, il fait du sport. Il s'est dicté un programme rigoureux de remise en forme. Je me propose de m'entraîner avec lui, même si je sais que physiquement je ne pourrai suivre le rythme qu'il s'impose. En fin de matinée, avant de remonter, il prendra une douche. Pourtant l'été s'achève et, s'il fait encore très doux, l'eau froide au jet retient même les plus vigoureux.

 

Ali m'apprend qu'il est ici en famille ! Son frère est incarcéré au troisième étage. Sa cellule est juste au-dessus de la sienne. Comme quoi, parfois, l'Administration pénitentiaire fait bien les choses. Ou alors c'est le hasard. Par contre, malgré leur demande, ils n'ont pu être réunis. Je pense qu'ils communiquent par yoyo et, bien sûr, en se parlant d'une fenêtre à l'autre. Ça parle aussi comorien dans cette tour de Babel !

 

[J'ai plusieurs fois rencontré ici des détenus qui ont, qui un frère, qui un oncle ou un cousin en détention. Il y a, je crois bien, des propensions qui favorisent l'incarcération en famille, comme à la SNCF on obtient des tarifs avantageux.]

 

***

 

Hier soir, comme j'écrivais, mon stylo a rendu l'âme, et je n'en ai pas cantiné d'autres. Il faudra que j'attende au moins trois semaines avant d'en recevoir un. Sans stylo me voilà bien mal. J'ai un besoin quasi-vital d'écrire. Grâce au ciel, en explorant ma cellule, j'ai pu mettre la main sur un crayon égaré.

 

Ecrire est ici pour moi comme faire du feu sur une île déserte. Je pense à Patrick. Ce crayon, c'est lui qui me l'a laissé. Je le sens toujours là, prêt à veiller sur moi. Et sa présence est celle d'un Capitaine Némo attentif et secourable.

 

Au rythme où j'écris, par contre, je ne peux attendre la prochaine livraison. Je vais voir Jean-Marie et je lui demande s'il veut bien me prêter un stylo jusqu'à ce qu'on m'en livre. Il me tend un bic qu'il sort de la poche de sa chemise, ''pas de problème'', me dit-il, et, même, sans réticence, il me le donne.

 

Il a descendu toute une pile de journaux qu'il a posé sur une table. Il m'invite à me servir. [Il est abonné à la Provence, le journal régional. Le dimanche, il descend dans la cour les anciens numéros pour que nous puissions les lire et nous les partager.]

 

Les uns s'intéressent et découpent les pages de sport, les autres celles des faits divers. J'en profite pour récupérer les pages de mots fléchés pour Bébert. Me voyant faire, Jean-Marie me dit qu'il joue au Sudoku. Voilà bien un casse-tête chinois qui m'intéresse aussi. Nous en faisons un ensemble. [Plus tard, quand nous partagerons la même cellule, le sudoku du soir deviendra presque un rituel.]

 

En fin de matinée, nous marchons lui et moi. Nous échangeons sur nos goûts, nos centres d'intérêts respectifs. Nous sympathisons. Je lui fais part de mon souci de ne pas savoir qui – ou avec qui - on va me mettre en cellule. Ça m'inquiète. Il m'offre (comme Momo me l'a proposé de son côté) de venir partager la sienne : « La meilleure de l'étage ! », me précise-t-il. Mais là aussi ils sont deux. [Il loge avec Assa, le joueur de contrée à la barbe grisonnante].

 

Je lui dis que tant que je peux, je resterai seul. J'ai du mal à m'imaginer vivre à trois dans un tel trou-à-rat. Je retiens quand même son offre. Si ça se passe mal pour moi on pourra toujours faire la demande. En décembre, me dit-il, Assa sera libérable. Peut-être qu'à ce moment-là on pourrait tenter le coup à deux.

 

En décembre... Jean-Marie, sans le vouloir, m'ouvre une perspective temporelle que je n'avais pas jusqu'alors imaginer. Est-ce que je serai seulement encore vivant en décembre ? Je lui dis que c'est OK, nous verrons ça en décembre.

 

*

*     *

 

Dimanche 16 septembre – 19 heures – le maître des échecs

 

Cet après-midi, Noël-le-Black est descendu, avec le jeu d'échecs qui à présent prend forme. Nous avons pu compléter les pièces avec d'autres bouchons de plastique. Nous jouons deux parties d'affilée. Des parties 'pédagogiques'.

Je lui apprends quelques règles essentielles : le roque et la prise-en-passant. Je lui dis quelques mots sur la stratégie de début de partie et le contrôle du centre, tel qu'on me l'avait appris, il y a de cela une trentaine d'années quand je jouais tranquille à Amsterdam avec Hans-le-Suédois.

 

C'est vrai que nous passions des jours entiers à jouer, ensemble ou dans les coffee-shops. Comme maintenant, alors j'avais le temps. Ici aussi à présent j'ai du temps libre ou, plutôt : j'ai du temps à tuer...

 

Noël se dit ravi de ce que je lui enseigne. Il me raconte un peu de sa vie. D'une vie en pente vers laquelle il a glissé, passant de consommateur à dealer et de dealer à trafiquant de cocaïne. Chacun sa pente, pensé-je, et, ici, nous n'avons pas à juger du bien et du mal. Je retiens la phrase que Jean-Marie à dite à Tomy, le premier jour : « Il ne faut pas juger, tu sais... ». D'autres s'en chargeront pour nous.

 

Je découvre en Noël un garçon aimable, attentif et désireux d'apprendre. Il est sous méthadone et il tente de se désintoxiquer. J'ai du mal à me représenter combien ça doit lui être difficile, ici en prison. Il me dit qu'il est déterminé à changer de vie. Il m'assure qu'il a compris que les trafics et la coke ne pouvaient que le détruire.

 

Il me raconte comment, depuis qu'il a été condamné, il a réussi à passer l'équivalent du bac. [Je pense qu'il s'agit du DAEU – Diplôme d'accès aux études universitaires]. Actuellement, il suit des cours de mathématiques, avec un organisme [Auxillia] qui a pour but la formation par correspondance des détenus. Depuis son transfert, ici aux Baumettes, il a pu faire une formation en informatique et a fait d'autres demandes. Je serai, quant à moi, le maître des échecs.

 

Je n'est pas encore fini de jouer avec Noël, qu'on vient me chercher pour la contrée. Plus qu'accepté, à présent, je vois qu'on me sollicite. Presque : on me demande... Je retrouve mes trois comparses : Cédric, Yaya et Assa.

 

Cédric, mon partenaire de jeu, s'étonne d'apprendre que je ne suis incarcéré que depuis moins de trois semaines. Il pensait que j'étais là depuis plus longtemps. Il paraît encore plus surpris quand je lui dis que c'est la première fois que j'entre en prison. « Je suis un bleu ici ! un débutant... »

 

Ou, plutôt, je me dis que je suis un caméléon. Un caméléon qui peut prendre toutes (enfin, presque toutes) les couleurs de son environnement. C'est peut-être à force d'habitude : paraître extérieurement ce que les autres attendent que je sois à leurs yeux. Au fond de moi, je sais pourtant combien je suis différent, indélébile.

 

Je mesure bien le fossé entre ce que je donne à voir et ce que je suis vraiment. Ici autant qu'ailleurs. Un fossé ? non, plus profond que ça encore : un gouffre. Cette couleur de peau qui me change et varie est devenue ma seconde nature. Cette peau supplémentaire qui me sert de cuirasse, cette peau que je donne à voir et qui me cache en même temps.

 

Habib même, Habib-l'assassin ne pourra me démasquer. Assis près de Cédric, il vient lui révéler tous mes 'secrets' : « Oh ! Lui (en parlant de moi) c'est grave, c'est très grave : il en a pour longtemps ! - Arrête de dire n'importe quoi ! ». Quel con celui-là ! Heureusement, il me perturbe à peine.

La cour est à présent un endroit où je me sens bien. J'y trouve mes repères et j'y ai, des 'copains' (des 'copains de prison' certes, des taulards, mais on ne se choisit pas toujours les relations qu'on voudrait...). J'ai, ce dimanche après-midi, le sentiment que ce 'séjour carcéral' est, pour moi, comme une longue promenade. Un temps en suspension au-dessus d'un grand vide.

 

Je sais bien, je perçois suffisamment que ce néant – cet anéantissement – me saisira tôt ou tard : j'ai laissé trop de choses en dehors qui finiront, d'une manière ou d'une autre, par cogner à ma porte. Mais, pour l'instant, je savoure le calme et la sérénité de cette après-midi qui n'a jamais de fin.

 

Un naufrage m'a jeté ici, dans cette cour, en compagnie d'autres exilés. Chacun, à sa façon, par raison, ou en désespoir de cause ou, plus simplement, par folie pure et simple, tente ici d'exister encore et encore : chacun tente de persister dans son être. J'y tiens toute ma place en enfilant mes nouveaux oripeaux de bagnard. Le rôle d'ailleurs commence à me convenir.

 

Même le cloaque du long passage qui mène au bâtiment, même cet égout à ciel ouvert où baignent les immondices et la pourriture me devient familier et presque agréable : j'y patauge et j'y trouve des trésors : j'invente des jeux d'échecs et d'autres rêves encore.

 

En rentrant, comme une prise en passant, je ramasse un short tout propre et neuf qui a dû tomber par mégarde d'une cellule. J'agrandis ainsi ma garde-robe au rythme de ce qu'on me donne et de ce que je trouve. Le premier jour, aux arrivants, n'ai-je pas ramassé un slip pour pouvoir me changer ?

 

Je n'ai à présent aucune honte de ce que je deviens. Pourquoi devrais-je avoir honte ici, parmi les isolés des Baumettes ? Je rejoins ma cellule détendu et serein. La journée a été favorable. Si je dois avoir honte, c'est du reste du monde.

 

 

*

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Lundi 17 septembre : à Saint Pierre !

Ce matin je ne descendrai pas dans la cour. J'ai enfin le rendez-vous que j'avais demandé pour voir un psy. Le surveillant du matin m'a transmis un bon de circulation.

 

Je suis convoqué au SMPR (Service Médico-Psychologique Régional) à 10 heures 30. LeSMPR ! Je comprends maintenant quand Momo-la-Cayolle me parle du psychologue qui le suit à ''Saint Pierre''. [''Finir à Saint Pierre'', à Marseille, signifie ''finir au cimetière''. Le cimetière Saint Pierre est le plus grand et le plus peuplé de la ville.]

 

Quand Momo me dit qu'il va à ''Saint Pierre'', en fait il ne sort pas des Baumettes : il va au SMPR. Comme il ne sait pas lire (il apprend à peine à l'aide d'un livre d'apprentissage à la lecture que lui a passé Jean-Marie), il a entendu et compris ''Saint Pierre''. Brave Momo ! Ici, Saint Pierre, c'est juste deux étages en-dessous. Comme si le Paradis se situait au rez-de-chaussée de l'Enfer !

 

Ce rendez-vous arrive bien tard, mais, malgré tout, c'est bien que j'aie eu droit auparavant à des vêtements propres et (presque) neufs. J'aurais eu du mal à me présenter devant un psy en tenue de clochard. Je m'apprête donc le mieux que je peux : fatigué du cerveau, certes, mais propret. Soyons fou dignement dans mes nouveaux habits.

 

A dix heures et quart, je met le drapeau. A dix heures et demie, personne n'arrive. À onze heures moins le quart, je frappe à la porte. A onze heures, je frappe et je gueule : «Surveillant ! Oh, surveillant ! ». A onze heures et quart, quand ceux de la promenade reviennent et qu'on les reconduit dans leur cellule, un gardien enfin vient m'ouvrir.

 

Je lui dis que j'avais rendez-vous à dix heures trente mais cela ne semble pas le troubler plus que ça. Il m'invite à y aller maintenant. Sait-il seulement combien j'ai craint qu'on m'ait, à nouveau, oublié ? Sait-il combien j'ai besoin de voir un psy ? Sait-il combien ce jeu de : 'je t'ouvre... je t'ouvre pas ou je t'ouvre... peut-être', peut devenir, pour les détenus, insupportable et pervers ? Non, tout ça, il ne le sait pas. Il n'est pas au courant, c'est pas lui qui s'en occupe...

 

Enfin, je descend. Le SMPR se situe en effet au rez-de-chaussée directement sur la gauche, à deux pas de la sortie vers les cours, là où débouchent les escaliers venant des étages. Une porte fermée où on sonne, un gardien qui vient vous ouvrir et qui vérifie votre convocation.

 

Je pénètre dans un grand hall tout repeint et lumineux (surtout en comparaison avec les autres couloirs du bâtiment). Là, je n'ai pas à patienter. Je suis reçu directement par le médecin psychiatre dans un petit bureau.

 

[Ces bureaux sont, en fait, d'anciennes cellules reconverties. Je n'ai 'visité' que l'entrée du SMPR. Plus loin, je sais qu'il y a des cellules où sont placés les détenus en soin. Enfin, par derrière, jouxtant la cour des isolés, se trouve la cour des internés. Certains détenus passent ainsi, selon les jours et leur état, d'une cour à une autre].

 

Un bonhomme est assis sur une chaise tournante. Il lève les yeux vers moi et m'invite à m'asseoir.

 

Je l'ai immédiatement reconnu. C'est Marlon Brando dans 'Apocalypse Now'. Même carrure, même tête chauve, mêmes yeux fatigués. La discussion dure à peine cinq minutes. Je lui confie mon désarroi et mes angoisses nocturnes. Il me questionne sur mes idées noires puis me propose des cachets. La routine, je suppose.

 

Je lui dis que j'ai besoin, me semble-t-il, de pouvoir parler à quelqu'un, d'entamer un suivi psycho-thérapeutique. Il va voir de me prendre un rendez-vous avec un psychologue du service. Il me propose à nouveau ses cachets. Je lui dis que je vais essayer de m'en passer. Je vois trop dans quel l'état sont ceux, qui dans la cour, sont sous l'emprise de ces drogues.

 

A ce moment-là, je pense alors, en particulier, à Yassin-le-Corse qui semble toujours à moitié sonné et qui s'exprime avec une sorte de gangue qui enferme ses mots et bloque sa mâchoire. Souvent, il semble avoir du mal à avaler et il bave quand il parle. Sont-ce aussi les cachetons qui le font péter tout le temps en public et de façon si tonitruante ?

 

Je ne veux surtout pas devenir pareil. Surtout pas devenir ça. Surtout, je veux rester moi-même, malgré tout, malgré le poids qui m'accable et la souffrance que je ressens, malgré les conditions qui me sont faites ici. Bon gré, mal gré, je veux encore persister dans mon être.

 

Le psychiatre et moi n'avons rien d'autre à nous dire. Je remonte en cellule.

 

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*     *

 

Lundi 17 septembre – 21 heures – pour un instant mon cœur s'est arrêté de battre

Je ne suis pas sorti en promenade cet après-midi. La majeure partie de mes 'camarades', en effet, a repris aujourd'hui le chemin de l'école : Momo-la-Cayolle, Jean-Marie, Noël-le-Black, Ali-le-Comorien, tous y sont inscrits.

 

Si je descends, je vais me retrouver avec des têtes que je connais moins (en particulier, tout un groupe de Tunisiens qui, la plupart du temps, reste dans son coin et nous ignore) et d'autres que je connais, à présent, que trop...

 

Je pense, de toute façon, que je vais m'y inscrire aussi à cette école : bientôt le temps d'automne va arriver, il fera froid dans la cour, et, de toute façon, ceux que j'aime y sont tous.

 

Le vaguemestre à cinq heures trente vient de m'apporter trois lettres. Trois lettres pour moi ! La première est la réponse – négative - du Chef concernant ma demande de pouvoir rester seul en cellule. ''En raison du manque de place'', m'écrit-il. Je suis fixé : dans les jours qui viennent, j'aurai un nouveau co-détenu, et Dieu sait qui ?...

 

La seconde lettre est de Michèle, une des deux personnes que j'ai contactées dès le départ, pour l'avertir de ma mise en détention. J'ouvrirai sa lettre tout à l'heure. Je redoute un peu ce qu'elle m'aura répondu. La troisième lettre est un courrier interne d'Adrian. Et pour un instant mon cœur s'est arrêté de battre.

 

Un bout de papier plié en quatre, portant mon nom et mon numéro d'écrou. Je lis ses quelques mots où il m'écrit qu'il s'étonne que je sois ici. ''Qui es-tu exactement ?'', me demande-t-il ? Il espère me voir et me demande dans quelle cellule je suis. ''Ecris-moi'', conclut-il.

 

Comment peut-il se douter que je suis ici dans le quartier des isolés, à l'étage juste en-dessous du sien ? Mon âme se déchire. Je vais lui répondre immédiatement. Vue la date à laquelle nous sommes, je ne sais pas si ce nouveau courrier lui parviendra. Il doit être libéré à la fin du mois et nous sommes déjà... nous sommes déjà : mon dieu j'ai oublié la date !

 

Ce matin- même, en revenant du psy, je suis monté jusqu'au troisième pour espérer l'apercevoir. Derrière la grille, je n'ai vu qu'un auxi à qui j'ai donné un billet à lui remettre, comme une autre bouteille à la mer.

 

Je pense aux paroles d'une chanson à la mode : 'je lui souhaite tout le bonheur du monde', et plus encore si c'est possible. Dieu que c'est difficile de le savoir juste là sans moyen de le voir ou de lui parler. Un moment, j'ai pensé moi aussi crier, l'appeler par la fenêtre, mais je n'y suis pas arrivé.

 

Je rédige une courte lettre à la fois en français et en roumain. En français, parce que je suppose qu'elle va être lue avant qu'elle lui soit distribuée. En roumain, parce que c'est dans cette langue que mon âme peut au mieux lui parler : Mi-e dor ! Cette expression exprime à la fois la douleur, le désir et le manque...

 

La dernière fois que je l'ai vu, c'était ici aussi : aux Baumettes. C'était au début août, j'étais venu le voir, moi libre et lui incarcéré. Nous étions au parloir. Je lui disait que seul un fil, un fil ténu comme un fil d'araignée ('un fir de păianjen') nous reliait encore. A présent, j'ai la certitude que ce fil va se rompre. Que ce fil, déjà, presque est rompu. Ici, je m'arrête d'écrire. Je n'en dirai pas plus avant que de sombrer.

 

Ce soir j'écrirai d'autres courriers : je lirai la lettre de Michèle et je tenterai de lui répondre au mieux, j'essaierai de trouver les mots qu'il faut. J'écrirai aussi à mon avocat pour lui demander des nouvelles de Paul – mon autre correspondant. Je suis inquiet de ne pas avoir de ses nouvelles. Enfin j'écrirai au Juge d'instruction, pour qu'elle m'autorise à téléphoner à mon avocat.

 

Toutes ces correspondances, ces lettres reçues et ces lettres envoyées, viennent déranger l'ordre immobile que je construis autour de moi : l'ordre de ma cellule, l'ordre des horaires imposés, l'ordre même de la cour, que j'ordonne et j'organise. Chaque message est une brèche dans mon antre où je tente tant bien que mal de m'abriter. Si je pouvais, c'est sous une chape de plomb qu'ici je me blottirais. Demain, je sortirai en promenade.

 

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Mardi 18 septembre – Midi - sept ans de malheur

(Je m'aperçois que je ne sais plus vraiment quelle date sommes nous : le 16 le 17, ou plus ?

Seuls les jours me servent à présent de repères – aujourd'hui, je sais qu'on est mardi. Qui me dira la date ?...)

 

Ce matin, il y avait douche, comme tous les mardis, les jeudis et samedis matins. J'y retrouve, à sept heures trente, toute une partie de mes camarades de promenade. C'est souvent le moment où on s'échange des nouvelles et des petites choses. On se communique notre 'emploi du temps' de la journée : qui descend en promenade, qui restera en cellule, qui doit se rendre à un rendez-vous quelconque. J'y rencontre aussi, tels le renard et le chat : Habib-l'assassin et Yassin-le-Corse.

 

Même à l'aube et sous la douche, ils sont pénibles ces deux-là. L'un d'abord, l'autre ensuite et enfin les deux ensemble me 'branchent' avec insistance. Ils veulent du tabac, encore du tabac. La dose d'avant-hier ne les a pas comblés. Je m'en doutais bien. J'ai beau leur assurer que je n'en ai plus, mais ils insistent. La promiscuité, l'humidité et la crasse des murs me collent à la peau.

 

Tout peut arriver ici, je le sais. Un mauvais coup est si vite parti. Et pas moyen de sortir non plus : les gardiens ne trouvent rien de mieux que de nous enfermer à double tour. Ils reviendront nous ouvrir tout à l'heure, quand ça leur chantera.

 

Ouf ! Rien de grave... J'ai pu me laver et sortir en un seul morceau. Mais la pression a été forte. J'ai connu des bains plus relaxants. Je ne sais pas si jeudi j'y reviendrai. J'ai le toto pour me chauffer l'eau et j'ai déjà expérimenté la douche à 'l'ancienne', à la bassine. Je regagne ma cellule un peu dégoûté. Je n'ai même pas envie de descendre en promenade. Je décide tout de même de me raser.

 

C'est bien ma veine ! Je ne sais pas comment je m'y suis pris. J'ai fait tomber le petit miroir de toilette que Patrick m'a laissé. Il était pourtant bien (?) accroché au-dessus du lavabo ! Maladroit que je suis. Sans être complètement en miettes, il s'est fendu de part en part, fracturé en trois parties.

 

M'vla bon pour sept ans de malheur. Mais ça, j'y suis préparé. Maintenant, il va falloir que je me serve d'un miroir brisé. Mon image s'y reflète en morceaux. Je tente d'ajuster mes coups de rasoirs sans trop me couper. A propos de rasoir, j'ai complètement oublié Abbou-le-Rêveur. Je vais lui en descendre un ce matin.

 

L'autre jour, Noël-le-Black m'a confié le jeu d'échecs que nous avons fabriqué. Je vais le prendre avec moi. Avec un peu de chance, peut-être descendra-t-il ce matin. Mais j'en doute. Noël n'est pas un lève tôt. C'est décidé : je me prépare et je descend. Ça me changera les idées.

 

Derrière moi, sortant de sa cellule, Ali-le-Comorien m'a rejoint. Il m'invite à faire du sport avec lui. Voilà qui me motive. Nous descendons ensemble. Je ferai un peu de sport, bien que j'aie mal au dos. Dans la cour, je retrouve aussi Bébert-le-Sicilien, qui a apporté ses mots fléchés. Il a fait grand soleil. Avec tout ça, j'ai passé une excellente matinée. C'est donc ainsi que j'inaugure mes sept ans de malheur !

 

The Koestler Trust : Pieces - Clayfields House Secure Unit

 

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Mardi 18 septembre - 19 heures - Une après-midi qui n'a jamais de fin

Rien ne m'étonne plus maintenant. Cet après-midi, un fou furieux est descendu en promenade. Je l'avais déjà croisé à l'étage.

Il partage une cellule avec lui-même, puisque à l'évidence il ne peut la partager avec quelqu'un d'autre.

 

C'est un grand gaillard, une force de la nature de bien deux mètres. Il a les cheveux longs, hirsutes et mal lavés qui lui tombent sur les yeux. Son regard, s'il vous croise, vous laisse pétrifié. Je ne sais quel crime il a commis mais j'imagine le pire.

 

Des types comme ça, ce n'est pas en prison qu'il faudrait les mettre mais bien dans des centres psychiatriques fermés (et certainement fermés à double tour) ! Je sais qu'il y a plusieurs cas de la sorte qui sont ici, au Deuxième nord ; des types qu'on ne voit pas. On les croise parfois, mais, en général, ils ne descendent pas en promenade. Je ne sais pas s'ils bénéficient d'horaires spéciaux pour les douches, ou s'ils font ça dans leur cellule : à 'l'ancienne'. Ou peut-être ne se lavent-ils pas du tout ?

 

En tout cas, cet après-midi, va savoir pourquoi, il y en a un qui est descendu avec nous. (Nous, c'est-à-dire les 'habitués' - dont à présent, je fais partie). Et ça n'a pas manqué ! Les plus jeunes ont commencé à le 'brancher', lui, bien sûr il s'est énervé. Et plus il s'énervait et plus les jeunes l'excitaient. Ils employaient une tactique propres aux hyènes et aux fauves chassant en meute : le harcèlement. Et l'un et l'autre, et un autre encore : chacun son tour. Bien entendu, ça a rendu notre fou plus fou furieux encore. Et ça gueulait et ça gesticulait.

 

Ceux de la cour d'à côté sont montés au niveau du muret pour assister au spectacle et, tels des amateurs de combats de coqs, ont attisé les adversaires. Puis, je ne sais d'où, un ballon a atterri dans la cour. Le jeu a alors consisté à tenter de lui tirer dessus, à le 'canarder'. La cour est devenu une arène et le pauvre fou, le taureau de combat. Heureusement, il s'agissait plus d'une course landaise que d'une corrida espagnole. Il n'y a pas eu de mise à mort.

 

A un moment donné, Ali-le-Comorien tente d'intervenir pour calmer tout le monde. Son gabarit en impose. Peine perdu. Si, peut-être les plus jeunes pouvaient se calmer, c'est à présent le bonhomme qui, rendu furieux, cherche l'affrontement. Ali a renoncé. Bien sûr, pour ma part, je reste spectateur, et le plus loin possible. De toute façon, ce type-là, déjà pas énervé, me fait peur.

 

Pourtant, je me surprend à m'amuser de ce triste spectacle. Jusqu'où le désœuvrement de ces heures passées dans cette cour à rien faire peut nous conduire pour 'tuer le temps' ? On nous enferme ici, en cage, tels des fauves, et on voudrait qu'on ne morde pas !

 

Enfin les choses se sont calmées comme elles ont commencé : sans raison apparente. La cour retrouve sa tranquillité et sa paresse. Pas de partie de cartes cet après-midi : Yaya qui a le jeu n'est pas descendu. Noël-le-Black non plus n'est pas là. Je prête le jeu d'échecs aux joueurs de dames. Je fais avec eux une ou deux parties, mais sans conviction : les dames ne m'attirent pas...

 

Plus tard, je propose à Ali-le-Comorien s'il veut apprendre les échecs. Il est d'accord. Voici donc mon deuxième élève. Je vais devoir m'appliquer. Pendant qu'on joue, Kader-le-Tunisien vient me demander si je peux lui faire un courrier. Kader est mon voisin de cellule. [Avec Le Martiniquais, ils partageaient la même cellule. Depuis, Le Martiniquais a été transféré à Salon, je crois, et Kader est alors resté seul.]

 

Le courrier, d'habitude, c'est un rôle dévolu à Jean-Marie. Mais à présent, il a repris ces activités annuelles et il descend plus rarement. Je veux bien le remplacer. Je n'ai pas de papier à lettre avec moi mais je promets à Kader d'écrire avec lui cette lettre demain matin. On se donne donc rendez-vous pour le lendemain.

 

J'ai descendu le rasoir pour Abbou-le-Rêveur. Il s'est trouvé Yassin-le-Corse pour lui raser la tête. Je présume qu'il paiera le service avec du tabac. Je les laisse à leur activité de plein air. La fin d'après-midi est particulièrement paresseuse. Tout est calme à présent. Le soleil caresse sans brûler et une légère brise vient me rafraîchir. Je me berce dans cette douceur, en espérant qu'elle n'ait jamais de fin. Mon esprit a présent est apaisé : j'ai retrouvé l'appétit et je dors mieux. Décidément, la prison me va bien ces jours-ci.

 

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Mercredi 19 septembre – midi – écrivain public

Dans la cour, ce matin, je retrouve les habitués : ceux à qui je parle et ceux à qui je dis seulement bonjour. Je prends soin de ces bonjours qui me sont le seul lien avec toute une partie de ceux qui sont là.

 

Nous partageons cet étroit espace vital et je mesure combien tout peut, à un moment ou un autre basculer. Noël-le-Black est descendu lui aussi, ce n'est pas son habitude. Nous marchons ensemble, il a quelque chose à me dire 'en privé'. Il me prévient qu'il faut que je me méfie, certains pense que je serais 'le violeur du Gard'. En effet, me dit-il, ''les dates correspondent''.

 

Les dates ? quelles dates ? Je ne sais même pas exactement de qui il parle. Et puis quoi encore ! Je lui répond qu'à part Nîmes et Arles, je ne connais pas le Gard... Je ne vais tout de même pas aller voir chacun ici pour lui dire : ''Il y a erreur sur la personne, le violeur du Gard, c'est pas moi, c'est un autre...''. Bon, voilà qui me met à nouveau sous pression. Noël m'assure, gentiment, que lui n'y croit pas, bien entendu. C'est déjà ça de gagné ! Si j'avais en plus besoin d'une telle poisse...

 

Nous faisons une partie d'échecs pour nous changer les idées. Je lui dis que je ne veux plus entendre de telles conneries. Nous n'en parlerons plus. Je retrouve ensuite Kader-le-Tunisien, à qui j'ai promis hier de faire une lettre. J'ai descendu du papier à lettre et un stylo. Il parle un français hésitant et j'ai du mal à saisir exactement sa demande.

 

Il désire écrire au Président de la République pour dénoncer ses conditions d'incarcération. Il pense qu'on lui met des drogues dans sa nourriture. C'est pour ça qu'il ne va pas bien. Il veut lui dire aussi que sa détention est de nature politique. Une vengeance de je ne sais qui – du clan Ben Ali, je crois. J'essaie, tant bien que mal, d'écrire quelque chose de pas trop déjantée, mais, sur le fond, ce ne sera pas évident de convaincre François Hollande (si jamais il a le temps de lire ce courrier) de la bonne santé mentale de son auteur.

 

J'ai décidé, malgré tout, de prendre très au sérieux la demande de Kader. J'aurais pu lui dire que ce qu'il racontait-là ne tient pas la route. Mais, bon, je jouerai le rôle d'écrivain public et je transcrirai de la meilleure façon qu'il soit ses propos.

 

D'habitude, c'est Jean-Marie qui occupe cette fonction, mais depuis la reprise des activités, il ne descend plus qu'une ou deux fois, le week-end seulement. Je le suppléerai durant la semaine. La première missive achevée, Kader me demande de bien vouloir en écrire une autre, cette fois-ci pour demander un rendez-vous avec le 'Chef'. Il veut lui exposer les mêmes griefs de vive voix. Va pour une seconde lettre !

 

Très vite, d'autres détenus viennent à moi, des jeunes Maghrébins – ceux, justement, avec qui j'entretiens très peu de contact depuis mon arrivée. Ils désirent tous que je leur écrive des courriers. Pour la plupart, ce ne sont que de simples billets internes adressés au Chef ou à différents services (infirmerie, SMPR, dentiste, SPIP etc.). Pour un autre, ce sera une lettre à l'avocat, pour un troisième une demande à une association qui s'occupe des 'Sans papiers'.

 

Ce travail m'occupe toute une partie de la matinée. J'ai trouvé-là le bon filon pour asseoir ma légitimité dans cette cour. Je gagne la considération de plusieurs détenus qui, depuis le début, m'ignoraient totalement et me disaient à peine bonjour lorsque je voulaient les saluer. Voilà une bonne façon d'obtenir une reconnaissance et qui m'assure une place parmi mes compagnons.

 

Certains parlent si peu le français que je suis obligé de 'travailler' avec un interprète – un autre de leurs collègues qui fait office de traducteur. Nous nous mettons alors à trois pour coucher par écrit leur demande. Avec ceux qui parlent suffisamment le français, je réclame de pouvoir rédiger ces lettres sans être dérangé : en tête à tête. J'explique que ce travail exige une totale confidentialité de ma part. Jean-Marie m'a bien expliqué : une fois un courrier rédigé, il effaçait de sa mémoire ce qu'on lui avait dit et ce qu'il avait appris. Je ferai de même.

 

Ce matin, Ali-le-Comorien a fait du sport sans moi. Il ne m'a pas attendu, j'étais trop occupé avec tous ces courriers. En fin de matinée, après qu'il ait pris sa douche en plein air, nous jouons une partie d'échecs. Il m'a vu faire avec les autres et il me demande si je veux bien écrire une lettre pour ses enfants. Lui non plus ne sais pas écrire. Très volontiers ! nous ferons ça demain matin. Je suis heureux et pas mal fier d'avoir enfin, ici, une quelconque utilité sociale et de servir à quelque chose.

 

*

*      *

 

 

Vendredi 21 septembre – 21 heures – m'évanouir un point c'est tout

Deux jours sans écrire. La prison à présent me digère. Mon quotidien est fait de portes fermées, et de murs sur lesquels je me cogne, de bruit de clés, de verrous qui grincent, d'appels et d'insultes qu'on se distribue entre les étages.

 

Plusieurs fois, je tente encore de réagir : de me dire que ce n'est pas moi qui suis ici enfermé, mais rien y fait : tout me ramène à moi-même, captif de cette prison. Pourtant, devrai-je me plaindre ? j'ai une cellule à moi tout seul (pour le moment) et, une promenade où je finis par trouver ma place et mes repères. 'Je crains plus dégun' – ou presque – comme on dit à Marseille...

 

Sur le muret de la cour, il y a une inscription presque complètement effacée. On peut encore y lire mon prénom, Bruno, qui fut écrit en grosses lettres bien avant que j'arrive et qui, depuis, a été recouvert par une autre peinture. Bien sûr, je sais qu'il s'est agi d'un autre Bruno, d'un Bruno qui n'est pas moi, d'un Bruno que je ne connais pas. Mais je ne peux m'empêcher de penser, chaque fois que je vois ce nom, quasiment rendu invisible à présent, que c'est aussi moi : que je suis ce Bruno-là, que j'appartiens à ce mur, comme cette empreinte.

 

Dieu ! que je souhaiterais ne plus sortir de cette prison ! juste attendre patiemment qu'elle m'absorbe et me dissolve, jusqu'à ne plus exister en dehors. Etre et disparaître comme ce Bruno dans le mur : m'évanouir un point c'est tout...

 

Hier soir, le vaguemestre m'a apporté plusieurs lettres. Deux courriers internes d'Adrian qui me dit qu'il pense à moi et rêve de liberté pour nous deux, et trois lettres de l'extérieur, de gens qui me connaissent et qui, bien entendu, s'étonnent de me savoir en prison. Michèle a dû leur annoncer que j'étais incarcéré. Je ne crois pas que j'aurai le courage de leur répondre. Pourraient-ils seulement comprendre ?

 

En désespoir de cause, j'écris une nouvelle fois à Michèle, pour lui demander de l'aide. Ni Paul – mon autre contact extérieur, ni mon avocat m'ont donné de nouvelles. J'ai peur et en même temps, presque, je souhaite qu'ils m'aient oublié : que le monde extérieur, le monde-des-vivants, m'ait effacé et ne se soucie plus de moi.

 

J'ai terminé le tabac qui me restait. J'en ai trop donné. Momo-la-Cayolle m'avait pourtant averti. Il faut attendre quinze jours – voire trois semaines – pour être livré. Je vais devoir commencer une nouvelle période de sevrage. Je commence à y être habitué.

 

Hier après-midi j'avais rendez-vous dans les sous-sols entre les bâtiments. J'ai pu rencontrer une assistante sociale. Elle m'a reçu dans un petit bureau sans lucarne et m'a patiemment écouté. Elle va voir de prendre contact avec Michèle de son côté. Je suis ensuite passé à l'infirmerie où j'ai récupéré des efféralgan. Je n'ai pas mal à la tête, mais on ne sait jamais. Les infirmières elles aussi sont bien gentilles. Elles ont toujours des cachets pour qui en veut. Elles sourient quand elles me parlent. C'est pas le cas de tout le monde ici.

 

Toutes ces démarches m'ont permis de me balader dans les couloirs des Baumettes. En chemin, je l'ai à nouveau cherché en espérant l'apercevoir mais je n'ai vu que des ombres...

 

***

 

Ce fut seulement sur le trajet du retour, devant le guichet qui commande les grilles du grand hall souterrain d'où partent tous les passages : ceux qui vont vers l'extérieur, vers les parloirs et, par une autre porte, vers la liberté ; ceux qui mènent, par-dessous les cours, aux autres bâtiments ; ceux enfin qui relient l'infirmerie au SMPR, qu'il vint à ma rencontre. « Bruno, ce face ? » ['Brouno, tché fatché' - en roulant fortement le r], je me retourne : ce jeune homme brun et mince qui m'interpelle, c'est Adrian.

 

Adrian ! enfin, je te retrouve. Je te revois vivant. Ou plutôt, c'est toi qui m'a retrouvé, errant dans cette torpeur. Tes cheveux ont beaucoup poussés, mais ça va bien avec ta sale tête de Tsigane vagabond. Tu me souris. Sans rien nous dire, je te serre dans mes bras comme si jamais l'Enfer ne pouvait nous séparer. Déjà, le rouquin, derrière la vitre du guichet qui ouvre et ferme toutes les portes, nous houspille ! « Allez ! Circulez vous deux ! ».

 

Quelques secondes pour se parler encore, pas une minute. Je ne sais quels mots te dire : "Sais-tu combien ici je t'ai cherché ? Je suis là pour un bon moment. Je te souhaite beaucoup de bonheur... Tu as les clés du studio : tu peux y habiter tant que tu veux..." Tu me remercie. Déjà on nous sépare. Tu me dis de tenir bon. Tu me souris une dernière fois: « Fi tare » [''Soit fort'']. « Scrie mi te rog...» Déjà on nous pousse, déjà on nous tire, l'un d'un côté, l'autre de l'autre. A présent, je sais que je ne te reverrai plus. C'est arrivé tout à l'heure, il y a longtemps déjà...

 

[Bien plus tard, j'apprendrai qu'à sa libération, Adrian fut conduit en centre de rétention administrative. Au bout de deux semaines, on le mit dans un avion et expulsé en Roumanie...]

 

*

*     *

 

Samedi 22 septembre – 6 h 30 du matin – encore à lui je pense

J'ai eu une nuit difficile. J'ai peu dormi. J'ai mal dormi. J'ai dû remettre à la hâte le 'carré blanc' que j'avais laissé de côté depuis un moment. Tout s'est mélangé dans ma tête à nouveau. Tout a défilé dans un indescriptible désordre.

 

[ Juste une musique : l'adagio du Spartacus de Khachaturian ]


 

 

Ma vie passée, mon présent fait de barreaux et de petits arrangements, et puis Adrian.

 

Adrian qu'enfin pour la dernière fois j'ai revu et que j'ai retenu un instant encore. Etait-ce pour seulement le revoir que j'ai choisi de venir jusqu'ici, comme s'il me fallait maintenant prendre sa place ? Mille images se bousculent : un film en noir et blanc, aux contrastes violents.

 

Je repasse et repasse en boucle la courte – la trop courte – séquence de nos retrouvailles et de nos adieux. Ce grand hall, sombre comme l'abîme. Ces ombres qui nous entourent. Son visage d'un blanc laiteux, déjà presque diaphane. J'invente mille prises de vues possibles, mille fondus enchaînés : lorsqu'il m'interpelle, quand je me retourne et que je le reconnais.

 

Je revoie nos mains ouvertes, j'entends encore les grognements du surveillant derrière sa vitre qui nous observe, puisqu'il fallait qu'à cet endroit il y eût un Cerbère. Je devrais le retenir encore, ne pas m'enfuir si vite, rester-là malgré tout. Lui dire plein d'autres choses encore. ''Mi-e dor de tine''. Des mots de pacotille que j'aurais dû trouver, juste pour ne pas me taire. Est-ce ainsi que tout doit s'achever ?

 

Une musique pour ce film. Il faut que je rajoute une musique pour tenter de couvrir le brouhaha de cette gare. Quelque chose d'assez triste... mais pas trop quand même. Ce sera un adagio, pas celui de la Cinquième de Malher – de 'Mort à Venise' -, non, l'adagio du Spartacus de Khachaturian...

 

Jusqu'à tard dans la nuit, et dans un demi-sommeil, je rejoue la scène, encore et encore. Ecrire à présent me paraît dérisoire. Sa silhouette, les traits de son visage, son sourire même, déjà, se dissipent et s'effacent.

 

Déjà, je ne le distingue plus clairement. Je tente de retenir le temps, de remonter ces dernières heures qui nous séparent mais je dois y renoncer : le jour se lève à présent. Il ne me reste plus que quelques bribes de mémoire, quelques vêtements qu'il avait laissés dans un tiroir, deux ou trois mots griffonnés. Encore à lui je pense...

 

Tout à l'heure, je retrouverai mes compagnons de promenade. Ça sera le début du week-end. Jean-Marie, Momo-la-Cayolle, Ali-le-Comorien et, peut-être, Bébert-le-Sicilien descendront, et je serai content de les voir. Pour eux, ce jour sera pareil aux autres : bon ou mauvais, qu'importe ! puisqu'en prison, tous les jours se ressemblent.

 

*

*    *

 

Dimanche 23 septembre – 19 heures – un dernier dimanche d'été

 

Quel merveilleux début d'automne ! Pour peu on souhaiterait pouvoir bénéficier d'un aménagement de peine et pouvoir aller se baigner (l'eau doit être vraiment encore excellente), pouvoir se promener le long des plages ou sur la Corniche, voir du haut du col de la Gineste ces couchers de soleil glorieux qui, en fin septembre, enflamment toute la rade.

Bon, bien sûr, nous nous avons la cour, et par derrière, au-delà des bâtiments de détention, on aperçoit les collines et les pins. 

 

C'est quand même bien joli alentour, il suffirait seulement qu'on abaisse les murs et qu'on ôte tous les grillages, ou bien seulement qu'on nous laisse entre midi et deux en promenade. Le plus pénible, en prison, quand il fait beau comme à présent, c'est l'enfermement...

 

J'ai 'tourné' toute une partie de l'après-midi. D'abord je marche avec Momo-la-Cayolle. Momo m'a vraiment à la bonne : il m'a descendu un peu de tabac à rouler, sachant que je n'en ai plus.

 

Puis je marche avec Noël-le-Black. Celui-ci insiste pour savoir les raisons de mon incarcération – c'est vrai qu'il m'a raconté les siennes en long, en large et en détail. Il m'assure qu'il ne juge personne et que chacun est ici pour purger sa peine.

 

Je reste prudent et j'invente un récit plus tissé de mensonges que de vérité. Je rajoute, pour qu'on arrête-là, que je ne suis pas ici pour exposer mon affaire, j'ai encore dans la tête ses soupçons distillés concernant le violeur du Gard...

 

Je finis l'après-midi par une 'virée' avec Jean-Marie que je ne vois plus que le week-end. Tout en marchant d'un pas rapide, il me raconte son programme de la semaine. Il participe à des activités 'multimédia', trois ou quatre demies-journées au moins.

 

Il y fait des mathématiques, de la recherche en auto-documentation (il finit un dossier sur la ligne LGV Marseille-Nice). Il apprend l'espagnol (il est débutant) et d'autres choses encore, je ne sais plus quoi. Ah oui ! Il participe à la rédaction du journal des Baumettes, 'Le Monte Cristo'.

 

Il m'allèche en me disant qu'il y a d'autres activités proposées, comme 'stratégie des échecs', anglais, informatique, etc. Je lui confie combien je souhaiterais, moi-aussi pouvoir bénéficier de telles activités. Il faut s'inscrire, mais le temps d'attente est de six mois.

 

Six mois ! Cela me renvoie au mois de mars prochain. D'ici là j'aurai passé tout un hiver sans faire grand chose entre ces murs. La promenade, c'est bien l'été mais l'hiver... Et, au bout du compte, on y fait toujours un peu la même chose : pour tout dire, on tourne en rond. Pour les ateliers multimédia, Jean-Marie me prévient : il n'y a pas de piston possible. La responsable est très 'carrée'. Il faudra que je patiente. Je ferai une demande dès demain.

 

Avant de remonter, comme il a fait chaud et que j'ai beaucoup marché, je décide de prendre une douche en plein air. J'ai descendu du savon, une serviette et une culotte de rechange. Je me douche en slip : j'ai sur moi le slip bleu taille unique qu'on m'a donné à mon arrivée.

 

Voilà pas alors que je me fais traiter de ''pointeur''. Ça faisait un moment que ça ne m'était plus arrivé. On me dit de me rhabiller. Pourtant je ne suis pas nu ? Jean-Marie m'apprend que dans la cour on ne se douche pas en slip : c'est mal vu : il faut porter un caleçon de bain.

 

Ma foi, tous ces codes vestimentaires me surprennent. La prochaine fois, si je dois me doucher, je mettrai le bermuda à grandes fleurs rouges et bleues que m'a donné Patrick. J'espère qu'ils apprécieront mieux.

 

Dans cet été qui ne veut pas mourir, les Baumettes ressemblent à une station balnéaire en fin de saison. Le dimanche particulièrement. C'est un jour sans rendez-vous, sans courrier, sans rien qui vient perturber la torpeur carcérale. Plusieurs détenus me disent qu'ils n'aiment pas les dimanches : aucune activité, aucun parloir, rien : rien que la promenade. Rien n'arrive et rien ne se passe.

 

Les Baumettes se languissent le dimanche. Mais comme moi je ne bénéficie actuellement ni d'activité, ni de parloir, cela ne me gêne pas. Au contraire. Je sais bien que le dimanche, aucune interférence ne viendra troubler la léthargique quiétude dans laquelle je patauge : ce farniente – ce rien faire – dans lequel je me vautre.

 

Le jeu d'échecs et les mots fléchés sont ici aujourd'hui mes seules activités intellectuelles, et je m'étonne de voir combien je puis m'en contenter.

 

 

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