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journal d'un détenu au quartier des "Isolés" - Prison des Baumettes à Marseille

Publié par Bruno des Baumettes
CHAPITRE 5 - Le journal - entre pointeurs

Vendredi 2 novembre – 19 heures – entre pointeurs

A 13 heures 30, le surveillant de service vient de m'apporter une nouvelle convocation pour le parloir-avocat. Encore !

Mon avocat m'a déjà posé un lapin mercredi, peut-être aujourd'hui vient-il s'excuser ?

Bien ! je ne descendrai pas en promenade. Je ne suis pas sorti ce matin. Cet après-midi le ciel s'est pourtant bien dégagé. C'est dommage. Je me dis en chemin qu'il a peut-être reçu le résultat des expertises psychologiques. Allons ! Nous nous allons voir quel monstre ont-ils bien pu débusquer.

En chemin, je croise toujours autant de taulards, de matons et d'auxis qui forment comme une frise entrelacée. Les Baumettes ne désemplissent pas à l'entrée de l'hiver. Toujours autant de rats aussi. L'équipe du Contrôleur des prisons n'a pas eu encore le temps de bien faire le ménage. Les couloirs sont toujours aussi sales.

Dans la salle d'attente des parloirs, aujourd'hui il y a un monde fou. Il y en a même qui attendent à l'extérieur dans l'escalier. Je dois me frayer un chemin dans le colimaçon. Je rentre et je m'assois. Ici, je ne suis du Deuxième nord pour personne.

Ce sont pour la plupart des jeunes qui patientent-là, du petit gibier de potence, personne que je connais, en tout cas. On a dû leur distribuer des repas ici à midi : il y a des restes de sandwiches et des sachets froissés qui traînent partout. Au bout d'un moment, un d'entre eux se tourne vers moi. Il me demande si je viens moi aussi pour être entendu par le juge.

« Non, j'ai rendez-vous avec mon avocat ».

Il m'explique qu'il est là depuis le matin. Avec plusieurs autres depuis il attend. A tour de rôle, ils passent devant le juge qui doit décider de leur remise en liberté ou de leur maintien en détention. Il doit s'agir du juge des Libertés. Si j'ai bien compris, tout ça se fait maintenant par visioconférence. Je ne sais pas vraiment comment c'est organisé. Il ne m'a pas donné de détails.

***

Tous, ils attendent, dans cette grande salle, depuis des heures. Ils attendent comme on les aurait fait patienter dans les geôles au TGI – le Tribunal de grande instance. Mais ici c'est plus agréable quand même : pour beaucoup d'entre eux, ils se connaissent, ils bavardent, ils s'entretiennent les uns les autres. Certains, sûrement, ne passeront devant le juge qu'en toute fin d'après-midi, peut-être même seulement en début de soirée. Pour le juge aussi : la journée doit être interminable...

Mon attente, par contre est plus brève. Déjà on m'appelle au guichet. Le surveillant m'annonce que mon avocat n'a pas pu venir. Encore ! Il a un empêchement, encore ! On me renvoie vers mes quartiers, encore. 'Vraiment celui-là, il exagère...'

Voilà ! j'ai raté mon après-midi. Moi qui espérais descendre jouer aux échecs dans la cour, avec Nasser ou avec Alexandre, c'est raté. Ça sera peut-être pour demain mais pas pour aujourd'hui. Je m'en retourne en cellule : le chemin habituel quoi. Je prends ça avec philosophie.

Je me dis que ferai des mathématiques. 'J'en profiterai pour faire recuire un peu la soupe aussi'. Ça m'occupera.

***

Sur le chemin du retour, près de l'escalier qui mène à mon étage, voilà qu'on me retient au passage. Impossible de franchir la dernière grille. Il va falloir que j'attende ici aussi. C'est le temps des 'intermédiaires'. J'en ai pour un moment.

[Les 'intermédiaires' : c'est le moment, en milieu de matinée ou d'après-midi où on autorise les détenus des autres quartiers à remonter en cellule. Cela leur permet de réduire le temps de promenade sans être obligé de rester trois heures dehors. Cela leur permet, surtout en cette saison, de remonter plus tôt si le temps se gâte et qu'il se met à pleuvoir.

Les détenus du Deuxième nord ne bénéficient pas du même service. Nous, quand on descend, c'est pour de bon : pour la demie-journée entière, qu'il pleuve ou qu'il vente. Il faut voir alors à bien se couvrir ! Pas d'intermédiaires quand on est du quartier des pointeurs ! C'est la règle, il ne faut pas chercher à comprendre.]

Le surveillant de la porte du rez-de-chaussée me saisit au passage, je pensais pouvoir patienter dans le couloir, et bien non ! Il me dirige vers une cellule d'attente. Il ouvre, j'entre, il referme. La cellule est petite et dedans il y a déjà du monde. 'Avec qui m'a-t-il foutu ?'

***

Me voilà rassuré, au premier coup d’œil, je les reconnais tous : ce sont tous des pointeurs, des gars du Deuxième nord. Eux aussi me reconnaissent. Nous nous reconnaissons et nous nous saluons. Nous voilà entre gens de bonne compagnie. C'est une cellule d'attente rien que pour nous, seulement pour nous, pour pas qu'on nous mélange.

Parfois, par erreur, par inadvertance, d'aucuns prétendent : par malignité, il peut arriver qu'un surveillant nous place en cellule d'attente avec le commun des Baumettes. Il vous entraîne, il vous pousse et là, d'un coup, vous vous apercevez que vous ne connaissez personne. Et que personne ne vous connaît non plus...

Il faut alors savoir serrer les fesses et faire bonne figure. Surtout ne pas dire qu'on est du Deuxième Nord ! Faire comme si on venait d'arriver, ou bien qu'on est d'un autre étage, voire même d'un autre bâtiment. On se dit : 'Pourvu que personne ne me reconnaisse !'

J'ai appris, quant à moi, à jouer ce jeu, à apprendre à me camoufler en terrain découvert. Il faut être un caméléon pour survivre aux Baumettes quand on est un pointeur. Avec ma barbe en général mal rasée, et mes traits sévères je ressemble à présent à un taulard bon teint. Je ressemble presque à tout le monde.

Au début, je me sentais bien différent, mais maintenant je fais partie de la troupe. Comme je suis un ancien, avec mes cheveux grisonnants, en général, on me 'respecte' – si on ne sait pas de quel quartier je viens. Bien sûr, je reste un peu plus réservé peut-être, un peu plus sur mes gardes toujours...

Jean-Marie m'a raconté qu'une fois il a subi l'épreuve de la cellule-d'attente-surprise. Il s'est retrouvé entouré de petites frappes. Ça a failli mal tourner m'a-t-il dit. Il faut dire que Jean-Marie est moins passe-partout. C'est vrai aussi qu'il s'habille toujours comme si c'était dimanche. Du haut de ses un mètre quatre-vingt-dix, habillé comme un contrôleur, avec ses pantalons en tergal repassés, comment veut-il se fondre dans ce paysage enfermé, entouré de petits criminels ?

Je sais qu'il ne faut pas hésiter à refuser d'obtempérer quand un maton veut vous y entraîner. Mieux vaut subir l'épreuve du cachot ! Cela m'est arrivé une fois de refuser d'obéïr. Le maton a paru tout étonné. Il m'a regardé dans les yeux, peut-être pour voir jusqu'où j'étais prêt à le défier. Puis il m'a laissé attendre dans le couloir...

***

Aujourd'hui, ils ont bien fait les choses. Ils m'ont enfermé avec mes semblables. Monstre parmi les monstres, me voilà bien rassuré ! qu'il est bon de se retrouver entre nous ! Semblables à nous-mêmes.

Il y a là-dedans déjà cinq détenus qui attendent. Tous du Deuxième nord. Avec moi, ça fera six. La cellule est petite et ça fait bien du monde. Elle est vide de tout et pleine de nos six corps tout pesants qui occupent l'espace. Rien d'autre que nous là-dedans : même pas de banc où poser les fesses.

Il n'y a rien que la porte, des barreaux, et une fenêtre sans carreaux qui aère la pièce jusqu'à ce qu'on ait bien eu le temps d'attraper froid. Mais mieux vaut ça que d'être dans une cellule sans ouverture comme il en existe ici.

Sur les murs dégoulinant de crasse, des graffitis, des noms, de dates et d'insultes, si on aime la lecture on peut y passer un moment. Il nous faut rester debout, ou bien s'asseoir par terre. C'est ce que choisissent parfois certains. Moi je préfère rester debout, ici le sol est vraiment trop sale.

***

Je dis bonjour à tous le monde. Tiens ! il y a là le Corse exilé, celui que j'avais rencontré au SMPR et qui est en pleine conversation. Il est toujours aussi bavard ce garçon, toujours aussi énervé. Il parle fort et fait beaucoup de gestes. De toute façon il parlerait même à un mur tant à ce moment il a besoin de parler. L'autre l'écoute avec patience. Ou peut-être ne l'écoute-t-il pas et pense-t-il à autre chose ? L'autre, c'est Momo-dents-en-or, que je salue aussi. Il revient de l'infirmerie. Il a attrapé froid.

Il y deux autres types qui me sont plus étrangers. Je les connais de vue sans avoir jamais beaucoup échangé avec eux. Ils ne descendent pas en promenade, ils ne vont pas à l'école non plus. Je les croise à l'étage et, parfois, en cellule d'attente au SMPR. Le plus âgé des deux occupe la première cellule juste à côté des douches. Pourtant, je ne l'ai jamais vu le matin sous la douche. Je me dit qu'il se lave à l'ancienne ou bien qu'il ne se lave pas.

Il est incarcéré depuis longtemps, depuis bien plus longtemps que nous tous, depuis plusieurs années maintenant. Il paraît usé, mais parfaitement calme. Je le trouve même serein le bonhomme. Il me sourit et s'excuse presque de ne plus se souvenir de mon prénom. « Je m'appelle Bruno... ». Il m'a dit un jour le sien, mais je l'ai oublié.

Il ressemble aux Baumettes, ce type. Il est placide et sans histoire. Ici il est bien à sa place. Vraiment, il est chez lui. Je me dis en le regardant que je finirai peut-être par lui ressembler. Je deviendrai comme lui un morceau de ces murs, un bout de ces Baumettes, totalement transparent dans cette fourmilière crasseuse, jusqu'à ce que personne ne se souvienne même plus de mon nom. Cela me rassure presque. Ce n'est pas si terrible que ça qu'on oublie votre nom.

Déjà, je sens que je commence à m'enbaumettiser. Je commence à m'habituer à l'ambiance, et à toute cette grisaille. L'odeur, peut-être me dérange encore. Les bruits, de moins en moins. De toute façon, s'il faut donner de grands coups de pied dans les portes, à présent, je sais faire aussi.

***

Je traverse les trois mètres de la cellule. Je viens me coller le nez aux barreaux, il faut que je prenne l'air. J'ai été privé de promenade cet après-midi, à cause de cet avocat de merde* qui n'est même pas venu et qui m'a posé un lapin : encore !

De ce côté-ci, la fenêtre ne donne sur rien, seulement sur un mur d'enceinte situé à deux ou trois mètres à peine. Par terre, un rat mort flotte dans une flaque d'eau impropre. C'est vrai qu'il a tant plu ces jours derniers. Au-dessus s'ouvre un petit coin de ciel bleu. Cet après-midi, le soleil est revenu. D'ici, je ne le vois pas, seulement sa lumière se reflète dans l'eau stagnante. Presque ça ferait un joli tableau : nature-morte-au-rat-dans-la-flaque-irisée...

Que je regrette de n'être pas en promenade !

***

Le cinquième homme dans la cellule, c'est Marvin. Marvin-le-Croate. Je suis content de le revoir. J'aurai sous la main quelqu'un avec qui causer. Lui parle à peu de monde en général, à la fois peut-être parce que son français est encore hésitant, ou peut-être n'a-t-il rien à leur dire.

Nous nous installons debout près de la fenêtre. Tous les deux, nous improvisons une promenade immobile. Je me tiens près du jour, je m'octroie chaque bout de lumière naturelle, je n'en laisse rien perdre. Marvin est là tout près, son teint pâle reflète doucereusement la saleté des murs. Je sens sa fatigue. Je lui demande de ses nouvelles : 'Kak u ste ?' 'Dobro', me répond-il avec lassitude.

Je suis content de le revoir et, en même temps, je ne peux m'empêcher de repenser à la conversation de l'autre jour, dans la cour, quand il m'a raconté son rêve... Ça m'a bien inquiété quand même. J'hésite à lui reparler de la proposition que je lui ai faite : de venir partager notre cellule.

Je suis superstitieux, j'aurais peur de précipiter la scène, celle de mon propre requiem. Je ne voudrais pas en être le complice, encore moins l'instigateur. Je ne sais pas s'il a pu reparler avec Jean-Marie entre-temps. Je ne lui demande rien. Pourtant ce serait un compagnon idéal pour nous, en cellule.

Marvin est doux et triste, et sa douceur, sa tristesse me vont bien. Peut-être aussi est-ce le souvenir d'anciens voyages, quand je vagabondais dans ces régions perdues d'Europe centrale d'où il vient ? Je me souviens de villes tristes où le gris de l'hiver épousait la grisaille des immeubles, la grisaille des paysages, la grisaille des gens-mêmes. C'était en Bosnie je crois, dans les années quatre-vingt-dix...

Il me dit qu'il est un peu souffrant depuis quelques jours. Il revient de l'infirmerie. Je perçois sa fatigue, je sens son haleine lourde. Les autres parlent de tout et de rien. Je ne les entends plus. Marvin et moi, nous bavardons. Il nous faut tuer le temps. Je tiendrais des heures ainsi. Des heures où presque rien ne se passe. « C'est dommage, je lui dis, si j'avais pris le jeu d'échecs nous aurions pu faire une partie ou deux... »

***

Nous attendrons plus d'une heure, tous enfermés dans cet étroit cagibi, plus d'une heure ainsi jusqu'à ce qu'on nous 'libère' . Nous attendons à rien faire d'autre qu'à meubler cette cellule d'attente toute vide de bribes de conversations et pour moi de silences aussi.

J'ai fini par m'habituer, et même à apprécier la saveur de ces heures sans rien au bout. Il me suffit d'être enfermé avec mes compagnons. Qu'on nous laisse entre nous : entre pointeurs, dans une cellule qui nous soit réservée, dans un trou rien que pour nous, et le monde peut bien s'arrêter-là.

Les Baumettes me suffisent à présent.

[*Message à l'adresse de mon avocat, si celui-ci lit un jour, par hasard, mon blog : j'ai écrit 'avocat de merde', mais c'était seulement sous le coup de l'émotion : je ne le pense pas vraiment.]

Baumettes - coin de cour et de ciel bleu

Baumettes - coin de cour et de ciel bleu

 

 

 

 

 

Samedi 3 novembre 3 heures du matin – vomir, dormir et puis mourir

 

Les douches sont sales, on nous y entasse comme du bétail et puis on nous enferme. Une fois dedans, chaque fois j'ai envie de vomir. Sensation de poisse et de promiscuité. J'y retourne pourtant chaque fois. Trois fois par semaine. A présent, quand nous y allons de bon matin, il fait encore grand nuit. C'est l'heure encore où courent les rats librement dans la coursive. Je vais à la douche comme d'autres, à cette heure-là vont à l'usine, comme avant, je m'apprêtais à aller au travail.

J'ai ma serviette, mon savon et mon slip pour me changer. Je sais là-bas que je ne crains plus rien (enfin : j'espère...). J'ai eu le temps d'observer mes congénères : ces hommes déshumanisés, ces corps sans âme, dépouillés, sans pudeur et qui pourtant se doucheront en gardant leur culotte. Rien que de très banal en somme : des mineurs qui sortent du puits, noirs de crasse et d'ennui.

Ils n'ont même plus d'odeur propre, ils sentent la prison. Ici nous sentons tous la prison, le parfum des Baumettes : l'embaumement. Le savon liquide glisse entre mes doigts, dans les oreilles, sur la peau, il s'introduit dans tous mes orifices. L'eau, le savon ne nous nettoient pas, ne nous désinfectent pas. Corps malades et infirmes que nous sommes devenus, c'est de l'intérieur que nous pourrissons.

Envie de vomir. Mais si je vomis ici, là-dedans, ça va être pire encore. Alors je fais semblant. Je tente même, à ceux qui me parlent à cette heure-là de leur sourire, de leur répondre. En général, on me parle peu ici. Le matin dans les douches, j'ai l'humeur taciturne. Ça doit se voir sur ma gueule. Seul Alexandre s'enquiert de savoir si tout à l'heure je descendrai dans la cour. Il désire jouer aux échecs. Je lui fais seulement un signe de la tête : 'oui, tout à l'heure, je descendrai...'

Envie de vomir encore. Les plus jeunes à présent, Tomy et d'autres me cèdent leur tour. Ils ne veulent pas que j'attende trop longtemps. De toute façon, je me douche vite. Je n'éprouve rien. Je ne désire rien. Je n'ai envie de rien. Avant, je pouvais passer des heures sous la douche.

Envie de vomir seulement. Le gardien, consciencieusement à refermer la porte derrière nous. Ici, quoiqu'il se passe, cela ne le regarde pas. C'est tant mieux : nous ne nous doucherons pas ensemble. Lui et nous, je veux dire. J'imagine seulement qu'il pourrait actionner, de l'extérieur les manettes. Au lieu d'eau chaude, il pourrait seulement choisir un autre désinfectant. J'ai vraiment les idées noires ces jours-ci...

Je n'aime pas cet endroit, j'aimerais y mourir. De toute façon, trois fois par semaine, chaque fois que j'y vais, c'est pour y mourir. Une mise à mort proprette : pas de façon sanglante. Ce n'est pas ici la douche façon Psychose, pas de sang sur les murs. Rien de brutal. Juste de la crasse sur les murs.

Drôle de sentiment, et pourtant, chaque fois que j'y retourne, toujours ce sentiment qu'on va nous endormir. Juste un grand, un long sommeil. Au lieu de l'eau chaude, j'imagine qu'on pourrait nous... nous gazer. Je me dis que ça devait ressembler à ça. Au petit matin, juste nous dire qu'on va se doucher. Se doucher et puis dormir.

Dormir, c'est cela : dormir pour ne pas vomir. Qu'on m'aide à mieux dormir seulement. Je souffre à nouveau d'insomnie. Je me réveille la nuit en plein milieu. Pourquoi ça me reprend ? Et tous les autres aussi, ils pourraient faire moins de bruits la nuit ! Tous ! mes congénères...

Dormir et rien de plus.

CHAPITRE 5 - Le journal - entre pointeurs

Dimanche 3 novembre – 6 h 30 le matin – gana de nada – grosse déprime

« Les grains du sablier parfois coulent bien vite : Un parloir qui s’enfuit, l’être aimé qui s’efface »

Xavier en prison

« La vie ici s'écoule monotone, uniforme, sans heurts... »

Antonio Gramsci – Lettres de prisons

Voilà, plus rien. Rien de nouveau, ce trop-plein de rien qui m'envahit et qui m'obsède. Rien d'autre que du temps entre les doigts, un temps qui refuse obstinément de s'écouler. Un temps-verre d'eau qui se serait renversé et qui resterait comme ça : suspendu, figé. Rien ne coule plus, rien, plus une goutte de temps. Voilà. il est devenu pierre. Immobile. Tout passe si vite pourtant ici autour de moi.

Force est de constater qu'en prison on devient éternel. C'est sûrement ça qu'on appelle la perpétuité. Quelle drôle de peine ! Bien d'autres jugeraient que c'est une chance d'être ainsi suspendu, une aubaine. Peut-être même m'envient-ils, ceux qui sont pris dans leurs jours, dans leurs embouteillages, dans leur quotidien, dans leur mondanité.

J'apprends a ralentir les heures, à les ralentir jusqu'à les arrêter. J'apprends à allonger l'horizon jusqu'à ne plus voir la minute à venir, jusqu'à ne plus imaginer le reste, et encore moins l'avenir. Tout passe si vite pourtant ici autour de moi !

Heureusement qu'il me reste le ventre. Je calcule le temps à l'heure de la prochaine gamelle, puisque c'est le plus souvent à ce moment-là qu'on se dit qu'il est bien temps de passer à autre chose. Manger, bouffer, fumer, péter, dormir, marcher, manger, bouffer...

Tout passe si vite pourtant ici autour de moi !

***

Décidément, en prison la routine nous enferme autant que les barreaux. Je comprends pourquoi plusieurs tentent de 'niquer le système'. Bien sûr, ce sont bien là des brigands ! ce sont des criminels. Mais s'ils font ça c'est juste, je pense, pour sortir de cette routine. Se taper la tête contre un mur, trafiquer entre les cours, violer son voisin de cellule, c'est ici une manière comme une autre de tuer le temps, de s'inventer autre chose que le train-train quotidien.

Autrement, il y a la folie ou la tentative d'évasion. Ça s'est passé vendredi (je parle la tentative d'évasion – la folie, elle, c'est tous les jours). On est tous resté bloqué. Heureusement nous étions descendus dans la cour, en promenade et il y avait du soleil. On ne nous a remontés qu'à midi et demie... Ils ont remis la main dessus le gars, à ce qu'on m'a dit.

Mais peut-être n'était-ce pas une 'vraie' évasion ? Seulement peut-être une fausse tentative ? Comme pour le suicide... juste pour voir, pour détraquer le fonctionnement de la machine, pour s'inventer autre chose que le train-train quotidien ou pour 'niquer le système' comme dit Damien...

***

Actuellement, je n'ai plus personne à aimer. Je n'aime plus personne. Personne à qui pouvoir dire ou écrire des mots d'amour. Adrian a quitté cette prison il y a un mois à présent. C'est tant mieux pour lui. Je sais que je n'aurais sûrement plus jamais de ses nouvelles. C'est fou comme la prison est meurtrière. Elle tue tous ceux qu'elle aime. Elle tue l'idée-même du désir.

On finit par ne plus rien aimer, par ne plus rien vouloir aimer, par ignorer soi-même qu'on puisse vouloir aimer. C'est peut-être fait aussi pour ça la prison, pour détruire toute idée de désir, des désirs-prisonniers.

Faudrait voir aussi ! Aimer en prison ? Quelle idée répugnante ! Et pourquoi pas tomber amoureux du maton !

***

Ici, en échange, on nous laisse la haine. Une haine à cultiver soi-même. La haine des autres, la haine de soi, la haine de la société, peut-être même la haine de l'humanité toute entière. Pour beaucoup ici, c'est la seule façon d'aimer. Une haine tenace comme un géranium, comme une plante vivace qu'on pose au milieu de sa cellule, en attendant qu'elle fleurisse. Une haine qu'on descend parfois dans la cour pour lui faire prendre l'air, une haine qu'on va arroser dans les douches.

On m'a dit que des surveillants se seraient plaints que leur véhicule, qu'ils garent autour des Baumettes, aient pu être vandalisées, peut-être même brûlées. Va ! ils ne se plaindraient pas, s'ils savaient seulement combien certains ont ici des rêves de vengeance plus sanglants...

Moi, je n'ai plus assez de dents pour vouloir mordre. Ou peut-être ce n'est pas dans mon caractère. Sûrement je suis trop vieux, je suis devenu trop lâche pour haïr. Je n'arrive pas à me forger des plans de vengeance. Je n'arrive pas à en vouloir. Pourtant, on m'en a proposé ici des 'graines de haine', on m'en propose tous les jours. On est prêt à m'en fournir encore.

Non, là je n'ai plus envie de rien : gana de nada ! Plus d'appétit pour aimer, pas d'appétit pour haïr. Juste laisser courir le monde autour de moi, le laisser pisser. Une pisse sans goût et sans odeur, sans saveur. Une pisse qui resterait suspendue, goutte immobile dans vide.

Vraiment, même, à présent, je n'ai même plus le goût d'écrire...

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Mercredi 7 novembre - O mes Tsiganes, mes compagnons !

Deux jours sans vouloir écrire...

J'ai eu hier mon entretien hebdomadaire avec 'ma' psychologue, Madame K.. Une femme très comme il faut. C'est vrai qu'elle passe sa vie entre les barreaux d'une prison. Son bureau n'est qu'une petite cellule aménagée au rez-de-chaussée, au SMPR - 'à Saint-Pierre' comme dit Momo-la-Cayolle ! Elle a du courage quand même : venir tous les jours écouter des fous toute la sainte journée, venir écouter des fous et des suicidaires. Faire semblant de s'intéresser à ce qu'ils disent... Oui, elle a bien du courage...

En même temps, j'espère qu'elle y trouve son compte. Moi, non. Je crois que ça se voit d'ailleurs. A chacun de nos entretiens c'est la même chose. Quoi lui dire d'autre que dans ma tête ça va pas bien ? Je suppose que c'est ce qu'elle attend, ça ne doit pas l'étonner plus que ça. Elle serait toute surprise si je commençais par lui dire, en arrivant : « Vous savez, M'dame, ici tout va bien, ça baigne... ».

Un mètre même pas nous sépare. Elle est assise juste devant moi. Entre elle et moi, il y a son bureau. Elle ne s'assoit pas vraiment en face de moi, mais un peu sur le côté. Nous discutons de trois-quart. Ça permet peut-être moins de tension.

Voilà, c'est ce qu'elle me reproche : de toujours vouloir essayer de penser ce que l'autre peut penser. Elle me reproche de vouloir devancer sa pensée, en quelque sorte... Elle à raison : moi, je lui dis que je trouve ça normal...

« N'essayez pas de penser ce que je pense...», m'a-t-elle encore répété hier. Bien. Alors, dans ma tête, je me suis dis : 'Je vais tenter de penser autrement, afin qu'elle pense que je tente pas de penser ce à quoi elle pense...' ou quelque chose comme ça. Ça devient compliqué. Je ne fais rien non plus pour que ce soit plus simple.

Pour faire simple et détendre l'atmosphère, je lui dis que par rapport aux premières semaines ça va quand même mieux. A des moments, même, pour moi ça va bien. Elle me sourit :

« C'est normal, me répond-elle, vous avez passer le choc carcéral... »

Je ne réponds rien.

Ouf ! J'ai passé le 'choc carcéral'. Heureux de le savoir ! Le choc carcéral, je ne connaissais pas ce syndrome. Comme il y en a qui ont un traumatisme crânien, il y aurait aussi le 'choc carcéral'. C'est donc ça. J'ai été bien choqué : choqué carcéralement.

Voilà qui doit me rassurer. Je suis bien plus normal que je le pensais. C'est bien qu'ils le savent, ici tous ces psy. C'est bien qu'elle me le dise. Je me dis qu'ils auraient pu m'informer à l'arrivée. Me distribuer un petit flyer, par exemple : 'Attention, vous risquez en entrant d'être atteint du choc carcéral'. On est jamais suffisamment prévenu.

D'un autre côté, c'est bien que ça s'appelle comme ça. C'est bien que ça porte un nom, je veux dire. Diagnostiquer c'est d'abord nommer la maladie, c'est déjà la moitié du traitement, même si ça ne sauve pas le patient. Je ne sais pas si ça peut guérir mais c'est déjà bien de savoir de quoi on meurt.

Je lui souris comme un Saint-Sébastien.

***

Je lui parle de mes compagnons de détention. Combien actuellement je me sens en sécurité avec eux. Combien sans eux, je crois que je serais mort peut-être. Presque, ils finiraient par me faire oublier parfois combien je suis à présent seul au monde. Je suis perdu, je le sais bien, mais puisque nous sommes perdus ensemble, je ne suis pas complètement tout seul.

Ce sont mes compagnons, ce sont mes congénères. Ils sont mes 'convicts' – comme je lisais dans mes romans d'adolescents : des bagnards, des forçats. Certes, nous ne valons plus rien, et nous, ceux du Deuxième nord, moi et mes frères-pointeurs, nous valons encore moins que rien. Pour le dire simplement : nous sommes de la sous-merde. Et pourtant c'est avec eux que je tiens. Ce sont eux qui m'ont permis de passer le 'choc carcéral', pas les psy en tout cas.

Plus bas que nous, dans l'échelle des prisons, y-a pas. Comme Jacob montait au ciel, nous nous sommes descendus aux Enfers. On est, pour ainsi dire, en dessous du niveau 0 de la valeur humaine, Nous, les pointeurs. Pour sûr, on ne vaut même pas la corde pour nous pendre : depuis qu'on a aboli la peine de mort on ne nous guillotine même plus. Trop de sang à laver peut-être sur le sol de la cour où se dresserait la machine, trop de sang sur les mains du bourreau...

Comme je lui raconte toute mes histoires, je vois qu'elle hoche légèrement la tête. : « Il vaudrait mieux que je sois mort », lui dis-je. 'Heureusement, doit-elle penser, il vous reste l'alternative du suicide...'. Mais, là encore, il faut que j'arrête d'essayer de penser ce qu'elle pense.

Elle ne me répond rien.

***

Je lui dis combien je finis par les aimer, tous mes frères taulards. Tous ceux qui sont devenus mes frères. 'On ne choisit pas sa famille', comme dit la chanson. Même Habib-l'assassin, je finirais par l'embrasser (sur le front), si seulement il voulait paraître un peu brute, même Faouzi-la-teigne, toujours prêt à griffer, je suis prêt à l'aimer. Même Laïd, aux yeux si bleus qu'on le dirait destiné à être l'assassin d'un poème de Genêt. Et même Tomy, à qui je parle à présent, lui qui m'avait insulté à mon arrivée et qui maintenant me salue et me laisse son tour à la douche.

Oui, c'est bien ça : j'ai bien de l'affection pour eux. Et eux, presque je dirais, à leur manière, avec toute leur pudeur et leur maladresse, ils me rendent bien. Et cela chaque fois m'étonne.

Souvent nous restons coincés, quand nous remontons de promenade dans les escaliers face à la grille de l'étage, en attendant qu'on vienne nous ouvrir, ou bien quand on revient de l'école. Nous sommes alors collés les uns aux autres, ou, plutôt, vu la configuration des marches : les uns sur les autres, à quelques centimètres à peine. Ça peut durer dix minutes, un quart d'heure. C'est là que je ressens notre proximité. Jusque quelques mots qu'on s'échange, quelques sourires, le plus souvent, seulement un regard et cela nous suffit.

Me voilà bien tombé chez les pointeurs !

***

Bien sûr, parfois ça se durcit un peu. Mais c'est là bien normal : y-en a qui ont du caractère tout de même ! On ne devient pas criminels sans avoir un peu mauvais fond quelque part. Qu'attendre d'autre d'hommes qu'on enferme ensemble comme des fauves, si ce n'est qu'ils se mordent entre eux ?

Bien sûr, il y a ceux dont je me méfie toujours, ceux qui n'attendent que le bon moment pour faire un mauvais geste. Mais je pense qu'ils me tueraient peut-être sans m'en vouloir vraiment. Peut-être me tueraient-ils juste parce que c'est leur façon de dire quelque chose, de rompre la routine ou de 'niquer le système'.

Heureusement aussi, ils a mes 'vrais' amis. Ceux que je suis sûr de perdre un jour et que je tenterai de ne jamais oublier : Momo-la-Cayolle, Ali-le-Comorien, Alexandre-le-Métis. Ceux-là c'est du dur dans mon cœur. J'ai tellement confiance en eux à présent que je leur confierais les clés des Baumettes, si je les avais. Je sais qu'ils me les garderaient jusqu'au soir et puis ils me les remettraient à mon retour pour que je les enferme.

Il y a aussi Jean-Marie. Mais lui c'est différent. Comme nous vivons ensemble, comme nous couchons ensemble, enfin, je veux dire dans la même cellule, cela nous oblige à plus de réserve. Il nous faut chaque jour apprendre à trouver la bonne distance. Comme on vit collé l'un à l'autre, il faut savoir être pudique. Je sais, je crois à présent notre alliance indéfectible. Je ne vois pas vraiment ce qui pourrait venir la perturber au point de la rompre. C'est pour cela que souvent dans la cour nous ne nous parlons pas.

Et enfin, il y a Toufik-le-souriceau et Tarik-le-coiffeur. Et, ces deux là, je les porte vraiment dans mon cœur.

« C'est-à-dire ? » me demande Madame K. au travers de ses grandes lunettes.

« C'est-à-dire... ». Je reste silencieux.

Il faut vraiment que cesse de tenter de penser à tout prix ce qu'elle pense que je pense.

Jeudi 8 novembre – 5 heures 30 du matin - aimer, pour ainsi dire


Dans ma couche cette nuit, ma main s'est chargée de son souvenir...


Je relis les derniers mots que j'ai écrits la veille : 'Et enfin, il y a Toufik-le-souriceau et Tarik-le-coiffeur. Et, ces deux là, je les porte vraiment dans mon cœur...'


Cela ne s'arrêtera-t-il donc jamais ? Depuis le début de la semaine, je lis Thomas Mann, 'Mort à Venise'. C'est pas fait pour me remonter le moral. Je suis sur le bateau qui le conduit jusqu'à la ville. Il y a des jeunes gens qui remuent beaucoup sur l'entre-pont, des jeunes gens qui s'agitent, qui vivent. Il les observe / je les observe, un brin amusé, un brin intrigué par toutes leurs manœuvres, toute leur envie de vivre. Un peu déçu de ne pas être eux, de ne plus être parmi eux. Ils nous dérangent aussi. Ils nous dérangent dans notre arrangement. Voilà qu'on s'apprête à passer la main et qu'on vous retient encore. L'idée même d'aimer devrait être interdite en prison.


L'expert psychiatre a eu ses raisons de m'interroger : 'Ai-je eu des relations sexuelles depuis mon incarcération' ? 'Rien que de l'affection platonique, je lui aurais répondu. Platonique ta mère !' Ça, je ne me serais pas permis.


Et si en vérité j'avais couché avec l'humanité toute entière, en serais-je plus coupable ? J'aurais exploré chacune des veines de leurs poignées, j'aurais écouté chaque battement de leur cœur, chacun de leur souffle. J'aurais perçu chacune de leur souffrance aussi, leur dégoût au réveil le matin, les cris de leurs entrailles, leurs pets et leurs vomissements, et chaque soir, le désir qui les surprend peut-être encore. En vérité, je les aurais consolés.


Aurais-je ainsi été plus coupable ? Si le Bon Dieu l'avait voulu, s'il eut été bon avec moi, j'aurais couché avec tous ces types-là, je crois. Pour en oublier aucun.

***

Mardi, je suis sorti de l'entretien avec ma psy dans un piteux état. J'étais effondré. Entre ce que j'ai pu lui dire – je ne sais plus très bien quoi d'ailleurs et ce que j'ai dû taire malgré tout, ce que je me suis imaginé lui avoir dit et ce qu'elle a pu entendre ou imaginer, entre tout ce qu'elle a pensé et toutes mes pensées – ou mes fantasmes, cela m'a mis complètement à plat. Je suis KO.


Je lui ai dit avant de la quitter combien je suis désolé d'être aussi mal chaque fois que je sors de ces entretiens. Elle me répond que c'est normal : « C'est ça le travail psychologique », m'a-t-elle dit, ou quelque chose comme ça. Bof ! je n'en comprends pas le but, pour le moment en tout cas.


Je sais bien au fond de moi que je refuse ici toute collaboration. J'aurais l'impression de trahir la forme de 'résistance' qui est la mienne. Je suis rétif, je n'en veux pas.


[Sur mon cahier j'ai écrit Résistance, avec un R majuscule, ici je retire cet R qui n'est pas à sa place...]


Notre discussion n'est pas du même niveau. C'est sûrement ça qu'on appelle la distance du professionnel par rapport à son patient. C'est un abîme qui nous sépare, elle et moi, un gouffre. Jamais nous ne nous rejoindrons.


Elle me dit que de toute façon, elle est là pour tout entendre. C'est vrai que pour ma part je ne suis qu'un criminel amateur. Comment pouvoir ici, dans ce lieu qui enferme toute parole librement dire que j'aimerais ? encore avoir le droit, juste le droit encore de...


Mais mieux vaut ne rien dire, mieux vaut même ne rien écrire. Mieux vaut se taire alors.

CHAPITRE 5 - Le journal - entre pointeurs

Vendredi 9 novembre – 19 heures 30 – allo la Terre ?

Voilà, ça devait bien arriver. A force de vouloir que personne ne vienne ici me déranger, c'est le cas à présent. Plus rien, plus aucune nouvelle. Vraiment, je suis mort. Et, en plus, comme il commence à faire froid – dehors comme en cellule d'ailleurs - je suis mort et frigorifié.

(Ender : Derrière les barreaux)

Je ne comprends pas que mon avocat ne me donne aucune nouvelle. Sait-il que je suis encore ici ? Par deux fois il m'a planté avec ses parloirs-blancs. (C'est comme ça que ça s'appelle quand vous avez un parloir et que celui qui devait venir vous voir n'est pas – on dit aussi un 'parloir-fantôme', mais ça c'est plus poétique...).

La peur de rater un parloir. Je l'ai vécu quand je venais voir Adrian, quand j'étais encore en liberté et lui quand il était détenu. C'est fou comme vous vous faites alors des films dans la tête. A-t-il / a-t-elle / oublié ? Lui a-t-on empêché de pénétrer dans l'enceinte ? A-t-il / a-t-elle égaré sa carte d'identité ou son passeport ? Ou plus grave encore : a-t-il, a-t-elle eu un accident sur la route ? C'est vrai que les Baumettes c'est à perpète-les-olivettes. Enfin, bien entendu, le pire c'est qu'il/qu'elle ne m'aime plus, qu'il ou qu'elle vous ait oublié(e). La ruine !

***

Et moi qui n'ai toujours aucune autorisation de téléphoner à l'extérieur. J'ai pourtant fait la demande au Juge ! J'ai rempli tous les formulaires ! Toujours pas d'autorisation. J'avais demandé de pouvoir au moins joindre mon avocat et Michèle aussi. J'attends toujours.

Dans la cour, en bas, les deux magnifiques cabines téléphoniques toutes neuves qu'ils viennent de nous installer me narguent. Sans code d'accès pas possible de téléphoner. Si ça continue je vais contacter mon avocat par le canal illégal. J'utiliserai les services de Mahdi-le-Cellulaire, ils vont voir !

C'est comme même fou d'en arriver là ! Allez, sur les conseils de Jean-Marie, j'ai fait hier une nouvelle lettre. Il l'a remise lui-même à une personne de l'Administration qu'il connaît. (Elle s'occupe aussi des parloirs). Normalement, me dit-il, elle va sûrement pouvoir faire quelque chose...

Comme ça m'énerve un peu, j'écris aussi au Point d'accès aux droits et au Représentant du Défenseur des droits [Le Défenseur des droits, version française de l'ombudsman scandinave, a un représentant au niveau local qui tient une permanence, je crois hebdomadaire, dans les locaux mêmes des Baumettes]. Peut-être ces braves gens pourront-ils m'aider à résoudre l'affaire ?

Et, enfin, rageur, j'ai renvoyé raturé au feutre rouge le formulaire-type à remplir qu'on m'avait de nouveau, et pour la troisième fois, adressé. En rouge donc et grosses lettres pour qu'ils lisent bien – s'ils savent lire ! - j'ai écrit : 'Je vous ai déjà renvoyé ce document – Je porte plainte contre vous si vous ne m'autorisez pas à téléphoner à mon avocat'.

Je m'étonne moi-même de mon audace, mais, Bon dieu, que tout marche mal dans cette prison !

***

Depuis une semaine et pour une semaine encore nous n'avons plus école. Virginie et Jérôme, les deux enseignants sont en congés. C'est bien, ça leur permettra de prendre l'air. De toute façon, actuellement tout le monde est en vacances : les vacances de la Toussaint. Diable que ces vacances sont longues ! A-t-on besoin de tant de temps pour penser à ceux qui sont morts ? A-t-on besoin d'aller ailleurs pour aller fleurir des tombes ? Les prisons en sont pleines.

On devrait nous autoriser dans les cours à planter des chrysanthèmes. Notre fosse commune nous paraîtrait plus douce. Ça nous changerait des pierres, des crachats et des insultes qu'ici on se balance tout le temps. J'imagine alors qu'on s'enverrait des fleurs... L'idée est tellement ridicule et décalée qu'elle me ferait sourire : des détenus cultivant des fleurs et s'offrant des bouquets. C'est n'importe quoi !

Nous n'avons plus d'activité sportive. Je pensais que Philippe le surveillant-moniteur était en vacances lui aussi. Jean-Marie m'a appris qu'il est en arrêt, je ne sais pas qui lui a dit. Normalement, au gymnase, ils sont deux à assurer le service. Mais le second maton de sport refuse d'encadrer les pointeurs du Deuxième Nord. Quand Philippe est absent ou bien en congé, il n'y a pas de sport pour nous. C'est bien fait !

Par contre, comme on ne nous a même pas averti de son absence, mercredi, après le repas, Jean-Marie et moi nous nous sommes tenus prêts pour descendre. Mais personne n'est venu nous chercher. Quand nous avons cherché à interroger le surveillant de service, celui-ci nous a répondu laconiquement : « je ne sais pas, c'est pas moi qui m'en occupe... ». Toujours la même rengaine.

Bon dieu que tout marche mal dans cette prison !

***

Ça n'a pas traîné. Pour une fois. J'ai été convoqué toute-à-l'heure en fin d'après-midi – in extremis pour un vendredi – dans un petit bureau du rez-de-chaussée. Je rencontre un fonctionnaire débonnaire qui me fait signer un bon. J'ai obtenu enfin le droit de téléphoner à mon avocat. Comme quoi, au bout d'un mois et demi, ici tout fonctionne enfin. Là, je plaisante grave.

Peut-être le fait que j'ai dit que j'allais porter plainte a suffi ? Peut-être aussi le fait que j'ai saisi le Défenseur des droits ? Ou bien plus sûrement, je pense que les 'bonnes relations' de Jean-Marie auront suffi.

Il me tend un papier sur lequel figure un code. Je lui demande comment il faut que je fasse à présent. Il me répond : « Là, moi, je sais pas... Voyez avec les autres détenus, ils vous expliqueront ». C'est fou tout ce que le personnel pénitentiaire ne sait pas.

Il rajoute : « Moi, je ne fais pas du social... ». On s'en serait douté.

Heureusement de retour en cellule Jean-Marie m'a tout expliqué. Il faut seulement que je cantine du téléphone. « C'est rapide, me dit-il, plus rapide que la cantine ordinaire. » Je fais un mot sur papier-libre pour cantiner dix euros de téléphone. Ça me suffira bien pour ce que j'ai à téléphoner.

[Au bout du compte, jamais je n'aurai l'occasion d'utiliser ce service. Mon avocat, enfin viendra me voir... pour me dire comme d'habitude qu'il ne faut pas que je m'inquiète. Je n'ai pas, entre-temps, obtenu d'autre autorisation de numéro, en particulier je n'ai jamais pu joindre Michèle. C'est vrai aussi qu'au bout d'un moment j'avais renoncé à faire des démarches. L'Administration pénitentiaire finit par vous avoir à l'usure. Dommage, j'ai perdu dix euros, à mon grand dam ! Dix euros ! Si ce n'était que ça !]

Samedi 10 novembre – 18 heures 30 - le Chess-social-club du Deuxième nord

Le temps, de nouveau, vire au beau-fixe, je pense à présent que les grandes pluies de l'automne sont passées. Les Baumettes et nous avec ont failli mourir noyées, emportées par les eaux. Cela aurait mieux valu peut-être...

Je profite du soleil pour tenter de relancer le club d'échecs. Bien sûr, il y a moins de participants là qu'au jeu du ballon-prisonnier, que la plupart – les jeunes surtout – pratiquent dès qu'un ballon échoue dans notre cour. Mais c'est pas mal quand même, je trouve : il y a près d'une dizaine de joueurs (plus ou moins) réguliers à présent. Et surtout, ce qui est bien : des niveaux très différents. Certes, il y a beaucoup de débutants, mais aussi maintenant quelques joueurs confirmés.

En même temps, je vois bien que le froid arrive. Certains jours nous ne descendons pas. Et le matin, nous ne pouvons jouer qu'après avoir longtemps marché. Mais dès que le soleil pointe son nez, son nez paresseux dans la cour, ça va : on peut s'installer sur les bancs de béton, on est dans le Midi. On a bien un peu froid aux fesses quand même. Souvent j'y glisse un bout de journal. Comme quoi les actualités me sont quand même utiles : je m'assois dessus.

Avec des bouchons de plastique, j'ai fabriqué un second jeu. Cela permet aussi aux débutants de pouvoir s'exercer. J'ai l'ai confié à Abdel-le-hadj. Je sais que c'est un garçon sérieux et qu'il saura y faire attention. Hier a débarqué un nouvel arrivant : Il vient du 4ième, de l'aile sud. Il joue aux échecs. Il s'appelle Toufik, lui aussi, comme Le souriceau. Il est aussi frêle que lui. Ils se ressemblent un peu. Peut-être que Toufik signifie souriceau en arabe ?

Il a apporté avec lui un jeu d'échecs. Un vrai jeu celui-là : en bois – pas en plastique -, avec toutes les pièces (sauf un pion qu'il a remplacé comme il faut par un bouchon de plastique). Le jeu est joli... bon moins joli que les miens, certes : moins esthétique. Moins esthétique mais plus réglementaire. Il est plus petit aussi : c'est un échiquier de voyage dont la boîte se plie. Les Reines mesurent quatre centimètres à peine, je laisse imaginer combien les rois sont riquiquis !

J'ai fait une partie-test avec lui hier après-midi. Il joue bien. J'ai gagné mais je pense qu'il était impressionné : c'est pas tous les jours qu'on joue avec le président du Club des échecs des pointeurs : le Chess-social-club ! Dans quelques jours, je le défierai à nouveau. Pour l'instant il s'est trouvé un adversaire à sa taille : Toufik. Toufik-le-souriceau. Je suis allé me balader, faire quelques tours de cour. Je les ai regardé tous les deux comme ils se concentrent sur le jeu. Et en les voyant faire, j'ai souri. Je souris et je suis heureux, un peu.

***

Tout à l'heure, Laïd, Laïd-aux-yeux-bleus-d'assassin m'a demandé si je voulais bien lui apprendre. Il ne cesse de ressasser sa (trop lourde) condamnation : douze derrière les barreaux. Il me dit que ça l'occupera de jouer aux échecs... Alors je tenterai de lui apprendre, même si je sens bien qu'il n'a pas vraiment la tête à ça. Je pense qu'il veut me faire plaisir.

Comme pilier-droit du club il y a Nasser. Nasser le fidèle, Nasser-l'Egyptien. Celui qui depuis le tout début joue avec moi. Il y a présent Alexandre-le-métis, qui m'est un adversaire et beaucoup davantage. Il y a Samy-le-diable (je plaisante de l'appeler Le diable : mais sa tête est celle d'un diable en pierre. Son nez écorché et ses grandes oreilles décollées, le font ressembler à une gargouille d'ancienne cathédrale). Il a vraiment un bon niveau.

Il est toujours aussi sec et peu bavard avec moi. Il semble toujours se méfier de moi. Comment le diable devrait-il ne pas m'aimer ? Il finira par mieux me connaître. L'autre jour, il m'a battu. Il me doit la revanche. En règle générale, il préfère s'escrimer sur Nasser, qui le lui rend bien. Ces deux-là aux échecs ne se font pas de cadeaux, ils se sont bien trouvés. Ils ne jouent pas pour jouer : ils jouent pour gagner. Gagner aux échecs c'est mettre l'autre mat : le tuer. [En arabe : al cheikh mat, شاه مات:le roi est mort.] Hier, ils se sont même engueulés, à cause d'un coup qu'aurait repris Nasser. Ils m'ont appelé en tant que juge-arbitre.

Voilà une position bien singulière de faire l'arbitre entre bandits ! J'agis avec diplomatie. Samy-le-diable a raison et Nasser a tort. Avec lui, je pourrais toujours m'expliquer après.

***

Je joue beaucoup avec Alexandre-le-métis. Nos parties sont plus courtoises, même si le plaisir de vaincre y est toujours. Aujourd'hui, nous jouons et il perd. Je le sens préoccupé, quelque chose qui cloche. Nous laissons le jeu à Samy et Nasser. Nous partons marcher ensemble plus loin : autour de la cour. Je lui demande ce qui ne va pas.

« Ils ont mis Abdel au cachot », me dit-il... (Il parle d'Abdel-le-Hadj)

Ce qui me vient immédiatement en tête, à ce moment, c'est que je lui ai confié le jeu d'échecs, le second jeu. Vont-il le libérer rapidement ? Vont-ils me le rendre ?

Je me dis après coup que ma réaction est très égoïste et bien petite de ma part...

J'aurais dû me dire d'abord et penser d'abord : 'Que devient Adbel au fond de son cachot ?' J'ai parfois, je dois me l'avouer, l'esprit bien étriqué.

Samedi 10 novembre –21 heures 30 - des nouvelles d'Abdel-le-hadj

« Comment ça ? Abdel ? Qu'est-ce qui s'est passé ? »

Je n'en reviens pas de ce que vient de m'annoncer Alexandre-le-métis. Abdel est au mitard. Il va falloir qu'on m'explique : Abdel est un garçon si policé, si courtois d'habitude. Un fou-de-Dieu, certes, mais bien gentil autrement.

« - Hier, y a un surveillant qui est entré dans sa cellule, pour vérifier quelque chose au niveau de l'installation. Il ne lui a même pas dit bonjour. Abdel, je le connais : il est gentil mais il ne faut pas lui manquer de respect. A mon avis, il a considéré qu'on lui a manqué de respect. Il lui a cogné dessus. Ils l'ont pris et ils l'ont bien arrangé. Depuis il est au cachot... »

- Comment tu sais tout ça ? Je lui demande

- Je l'ai entendu crié quand s'est arrrivé. J'ai compris qu'il s'était passé quelque chose. Et hier soir, c'est Samy-l'auxi qui m'a raconté le reste... »

Nous continuons notre marche. « C'est embêtant, rajoute-t-il : Abdel avait un téléphone avec lui, qui nous servait à lui et moi... Je ne sais pas s'ils l'ont trouvé... »

Je vois bien qu'Alexandre est contrarié. Contrarié non seulement parce que son ami est au cachot, mais contrarié aussi parce qu'à présent il ne peut plus communiquer vers l'extérieur...

Je me rappelle à présent que nous avons vu aussi débarquer, hier midi, dans notre cellule, Jean-Marie et moi le grand chauve chargé de la maintenance, je crois. Il n'est d'ailleurs pas vêtu de l'uniforme bleu réglementaire, lui il est en vert-de-travail, toujours entouré de ses aides (des auxis, je pense) qui l'accompagnent dans ses déplacements.

Il est chargé de l'entretien ici, de la maintenance. Ma foi, cela doit lui donner bien du travail ! Il est venu visiter notre cellule. Jean-Maire est moi étions encore à table, au moment du café. Je me rappelle : il est entré, il s'est dirigé vers la prise électrique et les interrupteurs, il a jeté un coup d’œil sur l'éclairage, et puis est ressorti. Tout cela sans nous dire un mot. Sans même nous regarder. Comme si nous n'existions pas. Pas un bonjour pas un au-revoir.

Jean-Marie et moi, qui sommes des hommes de bonne compagnie, lui avons pourtant dit 'bonjour'. A mon avis, ce bonhomme doit être sourd aux plaintes, aux cris, et mêmes aux bonjours des détenus (de ceux du Deuxième nord, en tout cas). Tout bonnement, il nous a ignorés. C'est vrai aussi que s'il devait dire bonjour à tous les détenus, dans toutes les cellules dans lesquelles il entre sans frapper, cela pourrait nuire à la qualité de son service.

Certes, on n'est pas chez nous. Et notre cellule n'est pas notre domicile, mais bon : il y a des manières tout de même d'arriver 'chez' les gens. On s'est fait Jean-Marie et moi la même réflexion. C'est à peu près celle qu'a dû se faire Abdel, de son côté. Mais lui, il est allé lui faire savoir.

Maintenant Abdel est au mitard. Pour combien de temps ? nous verrons bien. Dans quel état est-il ? mystère. Le cachot c'est vraiment le trou noir. Difficile d'avoir des nouvelles de ceux qui y plongent.

C'est vrai aussi que le service d'information des Baumettes laisse à désirer. Le service d'information officiel, je veux dire. Nous finirons bien par avoir des informations par d'autres canaux.

Me voilà un peu contrarié de tout cela. C'est Abdel qui avait le second jeu d'échecs. 'Vont-ils bien vouloir me le rendre ?'

SLundi 12 novembre - 19 heures - Mahdi-le-cellulaire

« Les méchants ont sans doute compris quelque chose que les bons ignorent... » Daniel Pennac

Hier, je n'ai pas eu le courage d'écrire, ça se détraque. L'ambiance dans la cour est en train de mal virer. L'ambiance est tendue. Il y a des conciliabules, des petits groupes qui se forment. La cour est un système instable, j'ai eu le temps de le vérifier. Elle est le thermomètre du quartier. Selon que ça va bien ou pas, ça peut tourner vite au vinaigre.

Pour ma part, je suis bien préoccupé par le fonctionnement du club, du club d'échecs. Tout allait bien, et d'un coup : rien ne va plus. Depuis le week-end, nous avons perdu, j'ai perdu, toute une partie des troupes, et des meilleures. Petites batailles mais grandes défaites, j'ai l'impression que sur l'échiquier des Baumettes, il y a eu du sacrifice de pièces.

Tout d'abord, bien sûr, il y a eu l'enlèvement d'Abdel, Abdel-le-Hadj. Abdel est à présent au mitard : c'est sûrement l'enfer de l'Enfer, si les Baumettes méritent un tel qualificatif. Je ne l'ai personnellement pas (encore) expérimenté. Alexandre me l'a décrit en détail : une cellule vide, vide, vide. Ne voir personne durant des jours, ne rien avoir à faire : même pas de livre possible, m'a dit Alexandre, pas d'affaires personnelles ni de ces petites choses du quotidien. Rien. En plus Abdel de fume pas, il ne peut pas prendre le plaisir d'en griller une. Peut-être au moins lui ont-ils laissé son coran ?

Rien ni personne. Des journées, des heures entières enfermé sans voir degun, si ce n'est la tête aux mille visages des matons qui se succèdent à la porte et qui viennent vérifier que vous n'êtes pas déjà mort, que vous ne vous êtes pas suicidé.

Quel ennui ! Une heure de promenade, tout de même par jour . Tout seul. Ça, l'Administration pénitentiaire ne peut vous le refuser, c'est dans le règlement... enfin, quand ils y pensent. J'ai pu lors de mon isolement des trois premiers jours faire l'expérience de l'oubli. Le mitard ce n'est pas la mort quand même, le mitard, c'est juste l'oubli...

***

En plus de l'absence, j'espère momentanée, d'Abdel, une autre défection frappe le club. Nasser, Nasser-l'Egyptien a disparu lui-aussi. Une histoire à la con, si j'ose la résumer ainsi. Là, Nasser a vraiment déraillé...

Depuis longtemps, il désirait changer de cellule. J'ai d'ailleurs fait pour lui plusieurs courriers au chef du Bâtiment. Des courriers qui sont restés sans réponse. Nasser partage – ou plutôt à présent : partageait - la même cellule que Momo-la-Cayolle et Mahdi, Mahdi-le-cellulaire. Deux garçons très sympathiques au demeurant.

Des trois, c'est Nasser qui a le caractère le plus rude, j'ai pu en mesurer l'âpreté, lors de nos parties. Momo, n'en parlons pas : ce garçon, c'est une crème. Plus gentil et plus accommodant, aux Baumettes, il n'y a pas. Il pourrait partager sa cellule avec le Diable et le Bon dieu qu'il essaierait d'arranger les choses entre eux.

Quant à Mahdi, c'est un type qui reste le plus souvent silencieux. Il doit avoir la trentaine à présent. Il est assez trapu, la tête ronde et le crâne rasé. Depuis son arrivée, personne n'a jamais eu a s'en plaindre. Il fume tranquillement un joint dans la cour avec ses collègues tunisiens. Il me dit toujours bonjour et souvent même, il esquisse un sourire. De Mahdi, personne n'a jamais eu à s'en plaindre Sauf Nasser.

Pour beaucoup même, Mahdi est devenu une ressource indispensable. Il possède un téléphone portable. A ma connaissance, c'est le seul téléphone portable en libre-accès dans la cour. Il suffit de s'entendre avec lui. Ici tout se paie, bien entendu. Il y a un coin sur le côté droit à l'abri des regards et des miradors. Il suffit de s'asseoir par terre et de composer le numéro souhaité. Les ondes franchissent les murs et les grillages plus facilement que la chair et les os. Je ne sais pas si ça marche pour l'étranger.

Nasser, lui, est vraiment un mauvais coucheur... En cellule, ce ne doit pas être un compagnon facile à vivre. Momo a pu me le raconter. Il est psycho-rigide et peu conciliant. Je m'en doutais un peu. Alors, à trois dans cette souricière, Momo, Mahdi et lui, j'imagine combien ça a dû être électrique.

En plus, Nasser est non-fumeur. Il est aussi musulman pratiquant. Il doit faire ses cinq prières par jour, comme il faut. Quant à Momo et Mahdi, ils sont moins pratiquants, y-a pas de doute. Et par-dessus le marché, ils sont fumeurs. C'est vrai que pour un non-fumeur, la première clope du matin de vos compagnons de cellule doit être particulièrement écœurante.

Depuis quelque temps, dans leur cellule, Nasser et Mahdi sont comme chien et chat, m'a dit Momo. Il lui faut à chaque fois tenter de les calmer : ils en viendraient aux mains. Je comprends ce qu'il me raconte, j'ai vu combien l'enfermement peut rendre nerveux, si ce n'est fou. Bébert a bien failli me rendre (presque) méchant.

Comme il n'en pouvait plus, Nasser a trouvé une solution désespérée pour être déménagé. Il a demandé à être reçu par le Chef. Il avait des révélations à lui faire, ça s'est passé vendredi, je crois. Nasser est devenu une balance. Il a balancé Mahdi. Il aurait rapporté au chef qu'il trafiquait du shit et, pour faire bonne mesure, qu'il avait un téléphone portable...

Avec, il aurait dénoncé aussi Tomy. Je ne sais pourquoi (pour le shit, je suppose). Je savais qu'il avait quelque rancune envers Tomy. Mais de là à le faire tomber. Ici, à part Jean-Marie peut-être, tous nous avons de bonnes raisons d'en vouloir à Tomy. Y-a pas à dire : ce garçon ne sait que s'attirer des ennuis. Mais de là à le faire tomber...

L'histoire ne va pas s'arrêter-là. Elle ne fait que commencer. On va voir jusqu'où ça ira...

[A ma connaissance, la loi prévoie que les détenus non-fumeurs peuvent demander à ne pas être placés avec des fumeurs. Mais là aussi entre la loi et la réalité du fonctionnement, il y a tout l'arbitraire des Baumettes qui s'exerce.]

Mardi 13 novembre – 11 h 30 - une fouille de cellule

En revenant de promenade dimanche, une escouade de surveillants nous attendait à l'étage. Ils ont séparé le troupeau : les bons d'un côté et les mauvais de l'autre. Comme si ici il y avait autre chose que de l'ivraie !

Ils ont retenus Tomy et Mahdi et je ne sais plus qui avec eux. Je n'ai pas bien compris la scène, sur le moment. J'ai seulement vu qu'ils étaient bien nombreux pour un si maigre butin et qu'ils nous renvoyaient, nous, tous les autres, vers nos cellules. Courageux comme je suis, je n'ai même pas pris le temps de me retourner sur le trajet pour voir ce qu'on faisait d'eux.

En promenade Momo-la-Cayolle m'a informé tout à l'heure de la suite, telle qu'il l'a vécue. Une fois qu'on nous a tous rentrés. Les matons ont procédé à la fouille complète de sa cellule. Il ne restait plus que Momo. Plus de Nasser-la-Balance (déjà ils l'avaient relogé seul dans une autre cellule), ni de Mahdi, sûrement déjà au mitard...

Voilà une fouille qui fut rondement menée. Momo est laissé sur le pas de porte. A l'intérieur tout est mis sens dessus-dessous. On fouille, on retourne, on inspecte. Je ne sais pas ce qu'ils ont trouvé ou pas.

Momo s'inquiète pour ses propres affaires. Il assiste à scène sans rien faire. Il craint, le brave homme, qu'ils se servent au passage... quelle idée saugrenue. A-t-on jamais vu des matons (ou des flics) se réserver – pour eux – quelques choses de leurs trouvailles ? On l'aurait su !

Par contre, ils ne viennent pas mettre de l'ordre, c'est sûr. La fouille vaut bien une perquisition policière, et j'en sais quelque chose. (Il faudrait pouvoir s'en prémunir. Prendre une extension d'assurance-habitation par exemple. Je me demande pourquoi des courtiers n'y ont-ils pas déjà songé...)

***

Pour ajouter à l'affaire, voici qu'arrive Samy-le-gameleur et son chariot. C'est l'heure du déjeuner. Momo est bien embêté. Il barre le chemin, d'autant plus que des sacs encombrent l'entrée. Forcément : pour fouiller dans une cellule où logent trois détenus, il faut faire de la place.

Impossible pour le chariot de Samy de forcer le passage. Momo me dit qu'à ce moment-là l'envie de manger lui est venue. Sûrement à cause des odeurs de bouffe.

Le gameleur est bien embêté et Momo aussi. Pour permettre a Samy de ne pas trop perdre de temps, Momo va filer un coup de main. Samy lui passera les barquettes par-dessus la barricade. Momo ira les déposer devant les portes des cellules suivantes. Tout le monde gagnera du temps. Ça arrangera tout le monde. Ensuite le surveillant d'étage n'aura qu'à ouvrir et les pensionnaires ramasseront leur bouffe à même le sol. C'est pas très hygiénique mais il vaut mieux ça que de n'avoir rien à grailler.

Momo se fait alors engueuler – mais que fait-il là au milieu ! Le maton qui accompagne le gameleur lui ordonne de rentrer immédiatement en cellule. Momo, discipliné, enjambe les sacs, sans discussion. Le maton qui fouille dedans, lui ordonne aussitôt de ressortir...

Momo n'est pas assez mince pour se suspendre juste entre le dedans et le dehors. Il est comme un immigré clandestin qu'on retient entre deux frontières. Heureusement, le Chef qui supervise la fouille arrive à ce moment-là. Il reconnaît Momo et il sait combien il est, malgré sa mauvaise tronche, un bon gars. Il ne lui en veut pas.

Il le houspille gentiment : « T'es toujours en plein milieu, toi !». Il rajoute deux mots au surveillant de quart. Momo peut ressortir et continuer à distribuer la gamelle en compagnie de Samy. En échange il obtiendra quelques barquettes en rab. De toute façon : Mahdi et Nasser ne sont plus là – il faut bien que quelqu'un mange leur part.

La fouille enfin se termine. Les surveillants emportent ce qu'ils ont trouvé, c'est-à-dire pas grand chose. Momo se retrouve tout seul. Home sweet home...

« Heureusement, me dit Momo, que le chef et venu, j'ai failli m'énerver contre les deux abrutis : l'un qui me disait de rentrer et l'autre de sortir... Je leur ai dit : 'Mettez-vous d'accord tous les deux : je fais quoi moi ?' ». Brave Momo, toujours prêt à arranger tout le monde !

J'aime bien Momo. Bien sûr, cette histoire l'a un peu perturbé, je le perçois bien, mais il ne voit pas de mal. Ça fait deux jours, à présent, que c'est arrivé, il s'ennuie un peu tout seul dans sa cellule vidée de ses co-cellulaires, mais il a retrouvé sa bonne humeur. Je me dis qu'en prison, vraiment, parfois : dans nos cellules-mêmes, on n'est plus chez soi...

Mercredi 14 novembre – 3 heures du matin – insomnie

Il fallait bien que ça m'empêche de dormir. Mon avocat est (enfin) passé me voir hier après-midi. Cette fois-ci, c'était pour de bon. Je sais bien pourquoi il est venu. Michèle m'avait informé : il a reçu le résultat de l'enquête, et, je suppose des expertises psychologiques.

Je me prépare au pire. Mais je dois y aller... Dieu, pourtant que ça me coûte. Je préférerais rester en cellule. Je n'ai rien demandé à personne. Allez ! À nouveau je monte en salle d'attente. Pas grand monde cet après-midi, pour tout dire il n'y a que moi.

Le voilà qui arrive. Je le rejoins dans le petit hall qui conduit aux parloirs. Il me sourit, comme à chaque fois. L'avantage de ce type, c'est que même s'il devait m'accompagner à l'échafaud, il me sourirait quand même. Avec le même sourire. Un sourire qui veut dire : 'Allez ! C'est pas si grave que ça... ça va s'arranger'. 'Un brave type, tout de même...', je me dis.

***

Nous entrons dans un des petits bureau. Aujourd'hui ce sera sur la droite. De ce côté, il n'y a même pas de lucarne qui donne vers l'extérieur. L'avantage des bureaux situés de l'autre côté, c'est justement ces lucarnes : ces coins de ciel. Elles permettent de regarder ailleurs, de ne pas regarder l'autre dans les yeux tout le temps. De pouvoir détourner son regard.

Ici, il n'y a pas d'échappatoire. Il faut que je l'écoute. Je ne pourrai rien éviter. Il porte avec lui le dossier d'instruction « en l'état », me dit-il. Il rajoute « Il n'y a pas grand chose de nouveau ...» Il ouvre une grosse chemise cartonnée bleue-fade. C'est mon dossier. J'y aperçois les compte-rendus des auditions. Il a un surligneur dans la main. J'ai l'impression qu'il ne l'a pas lu avant de venir. Il passe rapidement d'une page à une autre, on voit qu'il a l'habitude. Il surligne les passages qui lui paraissent relevants. Son surligneur est vert, d'un vert fluorescent, d'un vert printemps-synthétique...

Je le regarde faire, je ne l'écoute presque pas, à peine : juste pour hocher de la tête parfois, comme un enfant fait semblant d'écouter le maître à l'école. 'Vite ! Qu'il en finisse...' La seule chose qui m'attire à présent c'est la couleur de son feutre... Je me dis que j'aurais préféré un vert plus sombre pourtant, un vert Véronèse peut-être...

Oui, vraiment, il a raison : il n'y a rien de nouveau, semble-t-il. Les expertises psychologiques ? Il n'en a pas eu connaissance. Il me dit qu'il va en demander copie... « Rien de bien grave », me répète-t-il. Il me dit qu'il va à présent demander une audition à la Juge, qu'il pourra peut-être obtenir ma mise en liberté conditionnelle.

Je le regarde dans le blanc des yeux, j'essaie de garder la voix neutre : « Maître, je comprends votre souci mais moi, je ne suis pas sûr de vouloir sortir maintenant... ». Je lui dis à la fois que ça ne se passe pas trop mal pour moi et, surtout, mon inquiétude de me retrouver dehors. Je ne lui dis pas, que c'est l'extérieur qui me fais le plus peur. Ici, dans ces murs, j'ai appris à m'y faire. Il me regarde, et son regard et bienveillant. Presque, je le trouve sympathique. Je ne suis pas sûr qu'il m'ait bien compris.. Il me dit que « ça va aller... ». Presque, il me taperai sur l'épaule.

'Ça va aller, ça va aller'. Ça va aller où tout ça ? Ça va aller nulle part. Ça va aller au Diable, si déjà je n'étais pas en Enfer. Il est temps que la conversation se finisse. Je lui demande de bien vouloir me recontacter que s'il a des choses importantes à m'apprendre. Je me dis qu'il a bien d'autres dossiers plus urgents à régler que le mien. Je me demande, sur le fond ce qu'il pense de moi.

***

Hier soir, j'en ai rediscuté avec Jean-Marie. Il me répète qu'il faut absolument que je change d'avocat. Il faut un spécialiste dans les affaires comme les nôtres. Peut-être je vais suivre ses conseils, mais je vais encore attendre un peu, qui sait ? C'est vrai que mon avocat est tout de même un brave type. Et puis, il m'accompagne depuis le premier jour : depuis la première heure de ma garde-à-vue. Un avocat commis d'office, certes, mais qui, je me dis, ne me juge pas si monstrueux que cela. D'ailleurs, à chaque fois, il me le répète : « Ça va aller... Votre affaire, c'est pas si grave que ça... ». Presque, si je n'étais pas où je suis à présent, j'aurais été porté à le croire. Ah ! Un brave homme tout de même, il veut bien un peu me consoler.

Je lui ai dit deux mots concernant ses émoluments (je ne sais pas si c'est le terme qu'on emploie pour un avocat). Il m'a dit que rien ne presse pour le moment, qu'on verra ça plus tard. C'est ça : plus tard. Plus tard, plus tard et plus tard...

Mercredi 14 novembre - 11 heures 30 - une grève de maton

Hier matin, nous avons fait grève. Pas nous (il manquerait plus que ça!), mais nos 'collègues' surveillants. Une grève de matons aux Baumettes... Dès le matin, nous avons été prévenus. Ce sont les gardiens de la nuit qui sont venus nous saluer de bonne heure : « Les Baumettes sont bloquées. Au portail, un piquet de grève empêche quiconque d'entrer ou de sortir. » 'Ça tombe bien : je ne comptais pas quitter les Baumettes aujourd'hui', pensais-je.

La geôlière, - c'est une femme - nous dit qu'elle aussi est bloquée. La relève du matin n'a pu entrer. Elle assure le service en attendant... sa remise en liberté. La voilà bien : enfermée aux Baumettes, et qui plus est dans le quartier des hommes, dans celui des pointeurs par dessus le marché. Que va-t-il lui arriver ? Je plaisante.

Certes, il y a grève, mais chacun reste à sa place. Nous nous sommes Jean-Marie et moi préparés pour aller à la douche : serviette, savon, slip de rechange et tongs d'usage. « Pas de douche, ce matin », nous annonce-t-elle. Voilà qui est pas mal ! Ils font grève et c'est nous qui devons rester dans notre crasse...

Pour faire bonne mesure, elle nous annonce, bien entendu, qu'il n'y aura pas de parloirs. Ni parloirs-famille, ni parloirs-avocats. Personne ne peut rentrer dans l'établissement. Ni Jean-Marie ni moi n'attendions de parloir aujourd'hui. 'Nous voilà comme un dimanche', pensais-je.

J'ai regardé le ciel par-delà les barrreaux : grand beau temps semble-t-il. Bien. nous descendrons en promenade. Je demande à Jean-Marie, par prudence si la grève ne va pas non plus nous priver de promenade... « Non, rassure-toi, me dit-il, depuis que je suis ici, jamais on nous a supprimé une promenade. ».

Et bien hier, ça n'a pas raté : pas de promenade. Cellule pour tout le monde. Il n'y avait pas assez de personnel semble-t-il pour assurer le service. 'Chaque fois quand il fait soleil', je me dis, un peu comme l'autre jour où j'ai été au parloir-avocat pour des nèfles. Ce matin, je ferai des maths de nouveau. J'aurais tout le temps aussi de nous préparer une bonne salade pour midi. Une salade aux champigons, à la grecque.

***

A midi, la gamelle nous a été livrée avec près d'un heure et demi de retard. Bon, ne nous plaignons pas : ils auraient pu tout aussi bien nous laisser sans bouffer.

Jean-Marie veut absolument voir les actualités régionales à la télé, il ne veut pas rater le reportage sur les Baumettes. Aux informations qui voit-on, bardé de son écharpe syndicale, interviewé par le journaliste ? Dédé le maton grognon, Dédé-le-syndiqué. Celui qui nous aboie dessus quand il veut.

Il se plaint des conditions de travail et de sécurité des surveillants aux Baumettes. Presque : nous le le plaindrions aussi. Si j'avais besoin de voir sa tête aujourd'hui...

Entre la grève des matons du matin et le rendez-vous avec l'avocat, au parloir, l'après-midi, avec tout ça, je ne suis pas sorti de toute la journée. Pourtant le soleil est enfin revenu. Vivement qu'on me fasse prendre l'air, je finis par moisir.

Jeudi 15 novembre – 22 heures 30 - Toufik-le-souriceau (2)

Je dormais déjà, je me suis réveillé. Jean-Marie est encore debout, il regarde la télé, il doit être dix-heures et demi, bientôt onze heures. 'Il veille bien tard ce soir, le père Jean-Marie '. Je me retourne sur le côté. J'ai les yeux bien ouverts, je n'arrive pas à me rendormir. C'est bien ici que je suis : aux Baumettes.

Bon allez ! J'allume la veilleuse. Je récupère mon cahier et mon stylo. Avec mes livres, ils dorment toujours près de moi, ce sont mes seuls compagnons de couche. Un moment, je pense à Adrian... Non, il vaut mieux que je ne pense pas trop à lui. Puis je pense à Tarik, Tarik-le-coiffeur. Ce week-end, il a coupé les cheveux à Jean-Marie. Je l'ai vu faire pendant que je jouais aux échecs avec Alexandre. Ma foi, il sait s'y prendre. Comme Khaled-le-coiffeur ne descend plus en promenade je lui ai proposé tout à l'heure comme on patientait devant la grille pour aller à l'école, de me couper aussi les cheveux. Il est d'accord, il me fera ça dans la semaine ou le week-end à venir. « Quand tu veux... » m'a-t-il dit.

J'ai demandé à Jean-Marie le tarif. Je le paierai deux paquets de cigarettes, bien qu'un seul paquet eût suffi je pense. Je lui offrirai une tablette de chocolat aussi. Avec Jean-Marie, du chocolat nous en avons une palanquée d'avance, sans compter le Nutella.

***

Et puis c'est à Toufik que je pense. Toufik-le-souriceau. Il est mon nouvel élève, aux échecs. Je suis son pygmalion. J'en ferai, si on nous en laisse temps, un honnête joueur. Il n'a que vingt-deux ans, il a l'âge encore où on apprend vite les choses.

Ici, c'est la prison qu'il apprend. Quelle connerie !

Il est toujours coiffé d'un bonnet qui lui arrondit la tête, d'un bonnet où dépassent des mèches brunes et ondulées. Il ne s'est pas rasé le crâne et cela lui va bien. Toufik est Berbère. Je ne peux l'imaginer criminel. Pour lui, c'est sûr, c'est une erreur judiciaire. Il a été recueilli un temps par le Foyer de l'enfance après avoir erré. Il a ensuite alterné la rue et le foyer. Il a vécu de-ci de-là. Je passerai des heures à l'écouter quand il raconte des histoires sans importance, de celles que j'aime écouter et qui me font vagabonder l'esprit. Il a la douceur, la lenteur des conteurs orientaux.

C'est moi qui l'ai baptisé Toufik-le-Souriceau, à cause de la fable de La Fontaine. D'autres à présent le surnomment aussi ainsi. Ça ne semble pas lui déplaire. Chaque fois que je l'appelle : « Souriceau ! Ho souriceau ! », il lève les yeux vers moi et me sourit. Ses yeux sont aiguisés comme deux fines lames de rasoir. Il m'appelle : 'l'ancien'.

Toufik, le jeune souriceau-qui-n'aurait-rien-vu... et pourtant ! En écoutant un peu de sa vie je me dis qu'il en a vécu des aventures ce garçon ! Des bonnes et des moins bonnes : des aventures à raconter et d'autres sûrement qu'il vaut mieux taire. Vivre dans la rue, loin de sa famille, vivre d'expédients, vivre comme un va-nu-pied, vivre – juste pour survivre parfois, vivre malgré tout, vivre par-dessus le marché...

Et puis venir s'échouer ici, aux Baumettes. Quelle connerie la vie !

Sa cellule est loin de la mienne. A l'autre bout de la coursive, près de la grille d'entrée, en face des douches. C'est là que sont regroupés les plus jeunes du quartier : Faouzi-la-teigne, Tarik le coiffeur, Mickaël le petit jeune black venu du Suriman. Il y aussi tout à côté la cellule de Marvin-le-Croate.

Nous jouons tous les deux aux échecs. Enfin, quand je descends et qu'il descend. Il est à présent mon élève préféré, mon 'poulain'. Je parie d'en faire en quelque temps un joueur d'échecs convenable. Il a rapidement assimilé les règles et il commence à mieux comprendre le sens du jeu. Il me faut à présent lui apprendre quelques techniques pour le mat, ou bien jouer le pat. Les échecs, c'est tout un art.

Tout à l'heure, nous marchions ensemble : « Dis-moi, l'ancien, tu pourrais me faire toi un certificat d'hébergement, pour mes papiers ? » Il souhaite lorsqu'il aura recouvré la liberté, rester sur le territoire français. Je ne peux m'empêcher de sourire de sa question, presque d'en rire. Je lève les yeux par-dessus le muret, je lui désigne la lourde carcasse du bâtiment A qui se détache par derrière. « C'est là que j'habite, à présent, en montrant du doigt les barreaux de ma cellule... Tu veux que je te fasse un certificat pour ici ? »...

J'en souris et... j'en pleure en même temps. Pauvres de nous ! que pourrais-je lui offrir d'autre ici que le gîte et le couvert des Baumettes ? Nous voilà bien misérables. En prison, tout amour est misérable.

Vendredi 16 novembre – 11 h 30 - atermoiements du cœur

'Die Liebe dauert oder dauert nicht. An dem oder jenem Ort' Bertold Brecht

Ce matin, comme nous marchons et que nous nous disons des poèmes, Ali, Ali-le-Comorien m'interroge: « Mais Bruno, c'est quoi la poésie ? ». Je suis tout surpris. Ainsi donc Ali à qui je lis des poèmes depuis plusieurs jours, à qui jai confié Le Bestiaire, d'Apollinaire que m'a apporté Virginie, Ali qui avec moi a écrit La lettre à Marie, Ali ne sait pas ce que c'est que la poésie. Pour de bon, je me dis qu'Ali fait de la poésie comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir.

« Mais Bruno, c'est quoi la poésie ? »Bien sûr que je sais, bien sûr je vais te répondre... Juste laisse-moi réfléchir deux secondes...

Je pourrais lui parler de Rimbaud et de Baudelaire, des pieds et des alexandrins, des quatrains et des strophes, peut-être aller lui chercher des hémistiches dans les vers... « Ali, lui dis-je en prenant le ton le plus docte possible, Ali, pour moi la poésie c'est comme une chanson... une chanson sans la musique... » Je réfléchis encore et puis je rajoute « Comme ça, dessus, tu peux mettre la musique que tu veux... »

***

Ce matin, il ne fait pas chaud, vraiment pas chaud du tout. Nous sommes bien peu dans la cour. Le nombre de courageux diminue comme les degrés au thermomètre. Ali est descendu ce matin. Nous marchons d'un pas soutenu pour nous tenir chaud. Je prends de ses nouvelles depuis l'autre jour. Où en est-il avec Marie, la belle Marie que je ne connais pas et à qui pourtant j'ai – nous avons ensemble – écrit des mots d'amour :

Mon cœur vole vers toi

Et moi je suis ici

Je pense à toi la nuit le jour

M'aimeras-tu toujours ?

Nous nous récitons à nouveau ce poème.

Il butte toujours un peu sur le dernier vers. Il dit : 'Est-ce que tu m'aimeras toujours ?' . « Pas la peine, Ali de dire 'est-ce que' ! 'Est-ce que', c'est du langage parlé... quand on écrit, c'est le point d'interrogation à la fin qui donne l'intonation ». Je disserte avec lui, je soliloque plutôt, sur la différence entre le français parlé, celui de tous les jours, et le français écrit . Ali m'écoute d'une oreille distraite. Nous marchons toujours.

« Comment va ton Amour ? », je lui demande. (Je n'ai pas voulu dire 'tes amours' pour ne pas compliquer les choses.)

« Dis-moi comment va Marie ? A-t-elle reçu ta lettre ? Est-ce que vous vous êtes parlés depuis ? »

Je sens un Ali bien hésitant, un Ali bien troublé, un Ali qui s'interroge : « On s'est parlé, on a pu se dire les choses... » Il me dit qu'ils se sont réconciliés. (Il me plaît d'imaginer que le poème y est peut-être pour quelque chose. Rien n'est moins sûr, mais je veux croire que je suis pour quelque chose dans ces retrouvailles...). Il rajoute : « On s'est parlé, mais... elle m'a beaucoup déçu... ».

L'aime-t-elle ? L'aime-t-il ? L'aime-t-elle encore ? L'aime-t-il toujours ?

Ali me parle à présent de sa femme et de ses enfants, de sa femme légitime restée à la Réunion et de ses vrais enfants à lui. (Marie à de son côté trois enfants – ceux pour qui nous avions écrits des petits mots avec des petits dessins, Ali et moi). Pour Marie il a tout plaqué. Il a quitté la Réunion pour la Métropole, le climat de l'Océan indien pour Lyon. Il me raconte la vie de famille qu'il menait là-bas...

Il y a ainsi des souvenirs que l'on se raconte avec tant de nostalgie qu'ils trahissent ainsi nos regrets. Ali s'interroge. Il va bientôt sortir de taule : fin décembre ou début janvier au plus tard. Où ira-t-il ? Remontera-t-il à Lyon ? Prendra-t-il un avion vers Saint-Denis ? Ali s'interroge.

Il me demande des renseignements sur Marseille, une ville qu'il connaît peu. Y a-t-il là des possibilités d'hébergement quand on sort de prison ? Pourrait-il y trouver du travail dans son domaine (il est chauffeur poids-lourd) ? Je l'écoute avec intérêt tout en essayant de le renseigner au mieux. Comme Ali hésite entre Lyon et la Réunion, peut-être choisira-t-il une ville à mi-chemin ?

« - Pourquoi est-ce que tu voudrais venir à Marseille ?

- Je ne sais pas si ça vaut le coup que je reparte à Lyon directement. Je ne sais pas comment ça va se passer avec Marie. Un an d'absence... Je ne sais pas. J'ai pas envie, au bout de quelques jours, de me retrouver à la porte...

- Et pourquoi tu retournes pas à Saint-Denis, à la Réunion ?(…) »

Pas de réponse. Je sens bien combien il hésite. Une partie du cœur d'Ali le pousse vers Marie, son amour de Lyon, une autre vers son épouse réunionnaise et fidèle qui, pense-t-il, l'attend. Décidément Ali a un cœur trop grand pour lui !

« Tu as raison, lui dis-je ironiquement, Marseille, si on va bien voir, c'est à mi-chemin entre Lyon et la Réunion. Tu pourras ainsi choisir où tu passeras le week-end. Un week-end là-haut, un week-end là-bas... »

Ah que l'amour est une chose bien compliqué parfois ! Certains n'ont en plus et ils pleurent, d'autres ont en trop et eux aussi se tourmentent.

Vendredi 15 novembre - 18 h 30 - ça s'est passé dans les douches

Ça s'est passé hier matin. Nous étions une palanquée sous la douche. C'est vrai aussi que mardi, à cause de la grève des matons nous en avons été privés. Il faut bien qu'on se lave, on finirait par sentir le renfermé.

A présent, j'ai priorité, je le sais bien. Alors je ne me précipite pas. Trois bonjours, deux demi-sourires et puis voilà, on me cède la place.

Il y a foule pourtant ce matin. Certains sont là que je ne vois pas d'habitude. Peut-être en ont-ils marre de se laver à l'ancienne dans leur cellule. Ça fait un bail à présent qu'on ne se douche plus à l'extérieur, dans la cour. L'eau est devenue trop froide. Seuls Ali-le-Comorien et Laïd-aux-yeux-bleus ont tenté l'aventure, il y a quelques jours en arrière. Ils en sont ressortis tout bleuis et verts de froid.

Vraiment on est serré là-dedans. Plus d'une dizaine de gars et toujours seulement la moitié des douches qui fonctionnent. L'eau est bien chaude en tout cas. Elle me pisse le long du dos et me réchauffe en même qu'elle me lave. Une brume épaisse embrouillarde tous les corps. Les regards qu'on s'adresse sont dénués de toute expression. On dirait un étrange collage où sur une toile de Turner on aurait rajouté d'improbables personnages de Van Gogh. Un tableau de teintes humides aux visages inquiétants : 'brumes et mangeurs d'aardappelen...'

***

Bon, je ne vais pas trop m'attarder, je me dépêche. Mon droit d'aînesse ne doit pas me faire oublier que d'autres attendent. Je sors de dessous la douche encore tout trempé. Je m'installe en face dans un des compartiments désaffectés des douches en panne. Je tente de m'essuyer comme je peux. De toute façon, vu comme ça dégouline du plafond et des murs, ça ne sert pas à grand chose...

Je quitte mon slip mouillé pour un tout propre et sec. Je me rhabille. J'attends à présent que le surveillant vienne me délivrer. Nous sommes deux ou trois à avoir fini de nous laver. D'autres ont pris nos places. Par chance le gardien vient nous ouvrir. Je sors, ma serviette sur la tête et sur les épaules pour me protéger du vent froid qui souffle jusque dans le bâtiment.

Je traverse la longue coursive. Vraiment il gèle ce matin. J'attends devant ma porte. Le gardien vient m'ouvrir. Je retrouve le confort de ma cellule.

***

Tout le récit que je donne à présent m'a été rapporté par Jean-Marie. Lui est resté dans la douche. C'est un endroit où il aime s'attarder. C'est là aussi qu'il traite ses affaires avec les détenus qu'il ne voit pas ailleurs de la semaine.

Après que je suis parti ('heureusement', je me dis...), et que le maton a fermé la porte, le règlement de compte a commencé. Je comprends mieux peut-être à présent la présence si matinale de certaines têtes qui d'habitude dorment encore.

Nasser-l'Egyptien, ou, plutôt, à présent : Nasser-la-Balance, va passer un sale quart d'heure.

Ça aurait commencé par des insultes et quelques menaces d'usage : « Balance ! Fils de pute ! Kahba ! ». Des propos peu courtois, mais qui en somme, exprimaient ce qu'ils voulaient dire. Nasser est sous la douche. Il ne dit rien. Puis des flacons plastique de gel douche et de shampoing sont balancés par-dessus la petite cloison qui séparent les 'cabines'.

Puis ils s'en prennent à ses vêtements et sa serviette qu'ils jettent sur le sol mouillé et qu'ils piétinent. Enfin, c'est à Nasser lui-même qu'ils s'en sont pris.

« Mais n'y ont pas été méchamment, me dit Jean-Marie, ils auraient pu lui faire plus mal... ». Quelques claques, quelques coups de poings. Nasser glisse sur le sol.

[Plus tard, Nasser affirmera qu'ils l'ont jeté à terre, mais Jean-Marie me dit qu'il a glissé. C'est vrai qu'on dérape facilement par mégarde dans ces douches tant la crasse accumulée en fait une patinoire... Il dira avoir reçu des coups dans le ventre et dans les parties.].

« Mais rien de trop violent, m'affirme encore Jean-Marie. Tu penses, autrement, je serai intervenu ! ». Je suis porté à le croire. Je connais Jean-Marie, il n'aurait jamais supporté qu'on tue quelqu'un devant lui sans réagir. L'attitude de Jean-Marie m'interroge, il semble ne pas désapprouver le comportement de la bande.

Il m'explique que Nasser s'est manqué gravement. Etre une balance, en prison, c'est presque aussi pire que d'être un pointeur. « Il n'aurait jamais dû faire ça. Dans un ou de mois, il doit sortir ! Il l'a quand même bien cherché... », conclut-il. Sa sentence est sans appel. Si même Jean-Marie considère que Nasser s'est manqué, alors il n'y a rien à faire. Nasser a mérité sa correction.

'Heureusement, je me dis, que je suis sorti avant...' Qu'aurais-je fait alors ? Rien sûrement, rien. J'aurais laissé faire. Je me serais lavé en me bouchant les oreilles, en fermant les yeux, en faisant semblant de rien entendre et de ne rien voir. Qu'aurais-je pu faire, d'abord ? Et, pourtant Nasser était – voilà que j'écris à l'imparfait ! - Nasser était un de mes meilleurs compagnons de cour. Nous étions presque amis.

'Heureusement, je me répète encore, heureusement que je suis sorti avant...'. J'aurais eu trop honte d'assister à la scène et de ne rien faire, de laisser faire...

[A partir de ce jour, Nasser ne sortira plus en promenade. Il craignait aussi une correction dans la cour. Il portera plainte et plusieurs de ses 'agresseurs' seront extraits du quartier. Il bénéficiera par ordonnance du Procureur de la République, d'horaires spéciaux pour la douche, comme d'autres détenus du 2ième Nord. Il restera dans le quartier. En effet, ailleurs aux Baumettes, où peut-on mettre les balances ?]

[A partir de ce jour aussi, mes rapports avec Nasser seront empreints de gêne : comment oublier qu'il fut pendant de longues semaines un excellent camarade ? Et, en même temps, je sais que face aux autres, je ne pourrai plus lui témoigner ouvertement mon amitié...]

« Il l'a bien cherché... »

Samedi novembre 17 novembre- un chef d’œuvre en rouge et blanc !

'Ici un blanc, là un rouge... Hop ! C'est complet.' J'ai fini le troisième échiquier, aujourd'hui je le descends pour le présenter à mes compagnons.

Face à la situation, je me devais de réagir. Sinon rien n'ira plus et tout le travail entrepris n'aboutira à rien. Mais quel remède puis-je apporter ? Je ne peux pas tout de même demander qu'on libère Abdel-le-hadj ? Je ne peux pas obliger Nasser-l'Egyptien à descendre en promenade ?

Il faut que je nous ressaisisse : le club d'échecs vient de subir de lourdes pertes, certes, mais rien n'est totalement perdu encore. Il me reste du monde : Alexandre-le-Métis toujours aussi mordu, et avec lequel je m'entends à merveille. Ali-le-Comorien qui, malgré tout, progresse un peu à chaque partie, Samir-le-Diable quand il veut bien jouer.

[Je me rendrai compte bien vite que Samir aurait fait partie de ceux qui auraient agressé Nasser sous la douche. Cela (le) conduira lui aussi à sa perte... ]

Heureusement que j'ai pu faire d'autres recrues. En particulier, Toufik-le-Souriceau qui est devenu mon nouvel élève préféré et Toufik-le-nouveau. D'autres peut-être aussi veulent s'y mettre. Le coup a été rude mais c'est décidé : je ne renonce pas. Le club d'échecs est ici mon œuvre sociale et j'y tiens à présent. Alors, comme pour conjurer le sort, j'ai fabriqué un troisième jeu, qui remplacera le second, parti au mitard avec Adel-le-hadj.

***

Depuis une semaine, je rassemble tous les bouchons que je peux trouver dans le passage. Aimablement, mes camarades parfois m'en apportent qu'ils ramassent dans la cour. En général, ceux-là ont été piétinés, ils ne sont bons à rien.

A l'école, Virginie, Virginie-la-Maîtresse m'a amené des pions, des pions de dames. J'ai aussi dessiné un damier qui servira aux joueurs de dames. J'entends confier ce jeu à Kader-le-Tunisien. Kader pour qui j'ai écrit un jour une lettre à François Hollande.

En plus des pions Virginie m'a donné quatre magnifiques petits chevaux de bois, haut de près de dix centimètres. Des chevaux à l'origine destinés au jeu des petits chevaux, des petits chevaux d'un ancien jeu, d'une époque où le plastique n'existait pas encore. Ils sont peints sur le dessus, d'une peinture à présent bien vieillie et qui s'est tout écaillée. Et leur usure renforce encore leur élégance. Voilà qui fera bien sur mon nouveau jeu d'échecs !

Une paire est teinte en jaune, et l'autre en rouge. Alors j'ai fabriqué des pièces à partir de bouchons jaunes (et blancs) – pour les blancs – et rouges, pour faire les noirs. Pour trouver des bouchons rouges dans le passage, pas de problème : merci Coca-cola ® !

J'ai tracé aussi un échiquier en carton. Il est moins beau, je l'avoue, que celui qu'a fabriqué Noël-le-Black, en toile-cirée mais il est bien pratique tout de même : il se plie en quatre. Il tiendra dans le sac plastique avec les pièces.

Enfin, pour parachever mon oeuvre, j'ai ramassé dans la cour des petits cailloux – ça, ça ne manque pas ! - afin de lester chaque pièce. En effet : l'hiver venant et l'automne déjà-là m'oblige à considérer la force du vent. Les bouchons de plastique s'envolent facilement. Il m'a fallu les plomber. Comme rien ne doit être en métal (à cause du portique détecteur), je tire avantage des cailloux de la cour. Pour mes jeux d'échecs je n'ai besoin que de petits cailloux, je laisse les gros aux lanceurs de pierres.

Nous avons été bien occupés en cellule, Jean-Marie et moi. Jean-Marie est en train de finir la peinture d'une gare sur un grand carton (c'est pour une de ses activités, au SMPR je crois). Moi je fabrique mon jeu d'échecs. En prison, on s'occupe comme on peut. Et, actuellement, je n'ai vraiment pas une minute à moi. Je n'oublie pas de faire mes leçons de mathématiques et puis de l'anglais, en cours par correspondance.

J'ai descendu le nouveau jeu aujourd'hui en promenade. Hier, vendredi matin, à l'école je l'ai montré à Jérôme-le-prof et à Virginie-la-Maîtresse : ils ont pu voir, -elle a pu voir - comment les petits chevaux m'ont été bien utiles.

Vendredi 15 novembre 13 heures Larbi-le-Saharaoui

Il y a des nouveaux venus dans la cour. Parmi eux, arrivé en tout début de semaine dans le quartier un type qui s'appelle Larbi. Un homme d'au-delà la trentaine. Un gars avec une mauvaise tête et le regard méchant. Moi, d'emblée je me suis méfié. Dès les premiers jours, je l'ai vu s’accoquiner avec Habib l'assassin et Yassin-le-Corse. J'ai bien peur qu'on nous ait rajouté un nouveau coquin. Comme si nous en avions besoin !

Avant-hier, en promenade je l'ai vu grimper le long de la grande clôture métallique qui nous sépare de la cour du SMPR. Notre cour est séparée, d'un côté, par un muret rehaussé d'un grillage et de fils barbelés, et qui donne sur la cour du 3ième ; et, d'un autre côté, par un grillage barbelé doublé, derrière, d'une palissade de métal qui ferme la cour réservée aux détenus du SMPR.

Entre le grillage et la palissade il doit y avoir deux ou trois mètres de distance pas plus qui délimite un étroit passage jonché de détritus et de cadavres (d'animaux) en décomposition. Il permet aux personnels pénitentiaires de rejoindre le mur d'enceinte Nord qui mène, vers la gauche et la droite aux deux grands miradors qui nous gardent depuis cette aile-ci des Baumettes. Vraiment, avec autant de grillages et de murs, on se croirait dans une prison.

La palissade métallique, du côté de la cour du SMPR empêche toute communication visuelle directe avec les détenus de cette cour, sauf sur les côtés. Peut-être ce mur de métal sert-il a mieux isoler les détenus du service psychiatrique ? Peut-être est-ce pour empêcher qu'on les voit trop ? Je ne sais pas.

Pourtant communication et échanges il y a entre nos cours. De grands appels, des noms qui s'interpellent, des nouvelles des uns ou des autres, permettent d'entretenir les relations. Quant aux échanges, ils se font par bouteille-volante. Il s'agit d'une bouteille lestée (de petits cailloux) qu'on se balance par-dessus les grilles et les murs. Au bout de la bouteille on attache un chiffon, ou bien à l'intérieur même on y glisse de la marchandise : du tabac, des cachetons ou du shit.

Les bons usages font que le commerce est réciproque. Souvent la bouteille s'en va, et puis revient. A chaque fois que l'échange a lieu on prévient, on crie fort, on s'élance, et on balance. La bouteille s'envole, elle s'élève et elle passe par-dessus les clôtures. Puis elle vient – ou elle va - s'écraser quelque part dans la cour avec sa cargaison. Faut voir à ne pas se la recevoir sur la tête !

En règle générale, il n'y a pas de contestations dans l'échange, ni d'un côté ni de l'autre : les bons comptes font les bons amis. Chacun se doit d'être honnête si on tient à fidéliser la clientèle. Les gars du SMPR livrent des drogues médicinales, les nôtres d'autres substances...

Le souci dans toutes ces opérations c'est le transport. L'envoi de la bouteille se fait à la volée. Il faut prendre de l'élan : la palissade est haute, son franchissement hasardeux. En plus il faut que le colis franchisse ensuite la deuxième clôture et n'aille pas s'écraser lamentablement et bien inutilement, comme ça arrive parfois, dans le passage entre les deux cours.

Enfin, le dernier risque, - ou plutôt : le plus risque le plus courant -, c'est que la bouteille reste accrochée aux fils barbelés tout là-haut et pendouille parmi les haillons déchiquetés. Décidément, il y a trop de fils entorsadés, trop de grillages tout hérissés de piquants partout : ça nuit aux échanges.

Quand c'est le cas : qu'une bouteille se soit piteusement crashée dans les barbelés, le lanceur se trouve bien dépité. Il regarde ses compagnons de cour (surtout ceux partie-prenante de l'échange), il tente un léger sourire, puis fait un geste de dépit qui veut dire « pardon, j'ai mal visé, la prochaine fois je ferai mieux... », souvent il rajoute une insulte en français ou en arabe à l'attention de la bouteille ou du grillage.

En règle générale, ça amuse tout le monde. C'est un sport aux Baumettes que le lancer de bouteillles entre les cours. Faut s'entraîner, faut bien viser et, comme dans tout sport, il faut avoir un peu de chance aussi.

Donc la bouteille est restée suspendue tout là-haut.

Que va-t-il faire ? Il hésite... Il lève les yeux pour évaluer le point de chute. Et oui, le butin est resté coincé : il y a bien cinq ou six mètres de grillage jusqu'aux barbelés. Deux ou trois de ses compagnons s'approchent. Ensemble, on envisage la chose. Parfois la bouteille s'est prise tellement au-dessus, tellement à travers qu'on se dit qu'il sera impossible de la récupérer sans risquer de s'étriller la peau. Parfois il suffit de lancer une autre bouteille plastique (qui ne manque pas dans la cour), lestée de cailloux pour tenter de faire tomber la première.

Parfois ça marche, les deux bouteilles retombent, parfois ça ne marche pas : la seconde rejoint la première dans ses mailles. Alors il faut que quelqu'un se décide à grimper jusque là-haut en s'accrochant au grillage. Il faut qu'il se faufile entre les barbelés pour faire tomber le colis...

Sur ces fils barbelés qui surplombent tous nos murs et nos grilles, en plus des bouteilles, on y trouve tout le reste aussi : des sachets plastiques transportés par le vent, des oiseaux morts, des lambeaux de vêtements qui finissent de sécher, parfois aussi, un ballon venu d'une autre cour, à la suite d'un tir mal ajusté.

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Avant-hier, le nouveau, Larbi-le-Saharaoui a grimpé tout en haut. Sans échauffement. Nous venions d'entrer dans la cour, c'était encore le petit matin. Il y avait, accrochée, une paire d'Addidas. Je ne les avais jamais remarquées, peut-être étaient-elles arrivées dans la nuit ? Lui, il les a tout de suite vues.

Comme un singe accroché à un cocotier, nous avons vu Larbi grimper, se faufiler comme un chat entre les barbelés, saisir les deux pompes par les lacets et puis redescendre. Le tout avec une aisance digne d'un numéro de cirque, et en bien moins d'une minute...

'Vraiment, je me suis dis, être un monte-en-l'air c'est tout un art, un métier'. Il y avait tant d'agilité dans le geste que ça en devenait beau. Personne ne pouvait contester à présent que la paire d'Addidas lui revenait de droit. Même Habib l'assassin a paru impressionné par l'exploit de son nouveau copain. Nous aussi, tout le monde dans la cour ce matin nous étions impressionnés.

Et, en plus, elles étaient à sa taille : du 45 ! Bravo Larbi ! Bravo l'artiste ! Ça s'est passé avant-hier.

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Hier, pendant que nous marchions avec Ali-le-Comorien, Larbi nous a rejoint. Je n'avais jamais discuté avec lui jusque là. Je lui dis combien sa grimpette de la veille m'a impressionné. Il me dit qu'il est un professionnel...

« Un monte-en-l'air professionnel, me dis-je, et bien nous voilà bon ! »

Il m'explique alors qu'il est maçon-charpentier de métier et qu'il a l'habitude de se trouver en hauteur, « C'est pour ça que j'ai pas le vertige... »

« Dans le civil, il doit faire aussi un honnête cambrioleur », pensais-je.

Et puis, avec sa mauvaise tête brune et ses cheveux en bataille, il rajoute : « Je viens du désert, là-bas, de tout petit je grimpais dans les palmiers, pour aller chercher les dattes... Je m'appelle Larbi, je suis Saharaoui... »

« Moi, je m'appelle Bruno », presque, j'aurais dû rajouter : 'Bruno des Baumettes'. Je me tourne vers Ali. « Et je te présente Ali : Ali-le-Poète... ». Je le vois qu'il dévisage cette grosse bête d'Ali, qui a plus la carrure d'un videur de boite que d'Alfred de Musset. Ali lui sourit de toutes ses dents blanches éclatantes qui lui barre sa gueule toute noire.

« Et chauffeur poids-lourd de métier... », rajoute-t-il.

Voilà. Les présentations sont faites, ce qui nous permet d'entamer la conversation : Je le trouve à présent plus sympathique ce garçon, malgré qu'il a vraiment une mauvaise tête : une tête à effrayer un juge. Allez ! Je me dis, la tête ne fais pas l'assassin. 'Mais il aurait pu avoir une figure plus sympathique tout de même'.

Il nous explique qu'il est là depuis la semaine dernière, sans rien. Personne n'est venu lui apporter du linge. Il est marié mais il ne sait pas quand son épouse va venir le voir au parloir. Il nous dit qu'il manque de tout. De tabac surtout. Il nous demande si on peut le dépanner.

Ali-le-Comorien lui dit qu'il ne fume pas : c'est vrai. Je lui dis aussi que je ne fume pas : là, c'est faux. Mais je ne veux plus d'histoire à cause du tabac. Je lui demande par contre s'il a assez à manger avec la gamelle. Il me dit que non. Il voudrait aussi du café et du sucre. Pour tout ça, je peux le dépanner.

Je lui promets de lui donner une boite de thon à midi quand on remontera de promenade, du café et du sucre en sachet. Nous n'en manquons pas. Avec Ali, nous continuons notre balade. Nous en étions où ? je crois à : 'Je pense à toi la nuit le jour...'. Ali récite a nouveau La lettre à Marie. Larbi nous écoute, tout en marchant à nos côtés.

Je pense qu'il est surpris de rencontrer ici des poètes comme Ali et moi. Des poètes dans la cour aux pointeurs du Bâtiment A des Baumettes. Mais il fait mine tout de même de s'intéresser à nos poèmes. Je suppose que ce n'est pas la poésie qui l'intéresse. Il vient à peine de débarquer dans cette prison. Il n'a rien, il ne connaît personne. Il fait ce qu'il est bon de faire : de connaître du monde, de voir à qui il a à faire, de chercher des alliés et d'espérer de l'aide.

Larbi-le-Saharaoui est, je le crois, bien moins méchant qu'il en a l'air. Il n'est condamné qu'à un an et demi de prison. Par rapport à d'autres ici : une peccadille. La tête ne fait pas l'assassin.

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Rédigé par Bruno des Baumettes

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