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journal d'un détenu au quartier des "Isolés" - Prison des Baumettes à Marseille

Publié par Bruno des Baumettes

***

10-26 - Chapitre 4 Le journal  - une certaine....

Jeudi 25 octobre – 2 heures et demie dans la nuit – plus en-vie

Hier, je n'ai eu rien écrit. Ma tête est vide et je ne sais plus très bien où je suis.

Je tente à nouveau de sortir du coma artificiel dans lequel on m'a plongé depuis des semaines.

A cette heure où passe la ronde de nuit, je suis aidé par des appels qui me tire de mon sommeil. Des cris plus insistants que d'habitude. « Oh ! Surveillant ! Surveillant de prison ! »

Je me retourne et me couvre la tête le plus que je peux avec la couverture. Pourquoi a-t-il besoin de gueuler celui-là à cette heure-ci ? Pourquoi aussi a-t-il besoin de rajouter : 'de prison' ? Comme si il y avait ici d'autres espèces de surveillants : des surveillants de square, peut-être ? ou bien de jardins d'enfants ?

Allons, je me dis, il a dû se retrouver sans électricité. Peut-être a-t-il raté le film une fois de plus ? 'Pas'd chance, mon gars !'

Décidément, il insiste. Ça doit bien faire une heure qu'il tambourine. Il ne me laissera donc pas dormir ! Oui, c'est ça : c'est l'électricité. Je l'entends plus distinctement à présent. « O surveillant ! Le courant ! ».

Ce ô porte un accent circonflexe qui le place au-dessus, qui l'élève. 'Hozanna, au plus haut des cieux, le courant !', drôle de prière. Quelle manne espère-t-il ?

Voilà, je ne dors plus.

***

Je me réveille, et je sais plus très bien qui je suis.

Ce n'est pas croyable... Voilà qu'on frôle mon drap, là sous la couverture. Une main s'est glissée, qui me caresse... Elle explore ce corps sans vie, celui que décrivait Marvin dimanche : le mien.

Voilà qu'elle désire à présent me consoler. Elle vient, doucement elle me presse. Elle veut bien réchauffer mes membres morts. Il y a-là donc encore quelque chose de vif, quelque chose de non encore complètement minéralisé ?

'Laisse-toi faire...laisse-moi faire...', 'Fais comme si tu ne te réveillais pas...'

Ça ne m'était plus arrivé depuis mon incarcération. Juste se laisser faire. A elle alors, à elle seule je m'abandonne. Silencieusement. Pourtant j'ai pas envie. Peut-être est-ce seulement instinctif : physiologique. Je n'éprouve aucun désir. Rien. Et pourtant, je me laisse faire...

Peut-être encore suis-je vivant ?A cette heure, j'irai jusqu'au bout. Il faut que ça sorte et que ça coule. Le mieux et de ne plus penser, d'attendre que ça finisse.

Surtout tâcher à ne penser à rien, c'est un rêve et c'est tout...

***

Hier j'ai eu mon premier entretien avec la psychologue du SMPR – le Service médico-psychologique régional. Celle qui va me suivre et, peut-être me soigner (!). La semaine dernière seulement, nous avons fait connaissance, en bas, au rez-de-chaussée, dans la grande galerie toute blanche.

J'avais attendu si longtemps ce rendez-vous que je l'avais presque oublié. J'ai écrit plusieurs fois pourtant. J'ai dû même faire le coup du chantage au suicide dans la dernière lettre au Médecin psychiatre, dramatiser mon état.

Elle me dit qu'elle m'a adressé une convocation, il y a de cela trois semaines au moins. C'est moi qui ne suis pas venu. Je n'ai pas su qu'elle m'attendait, elle a eu depuis d'autres choses à faire, d'autres patients. Une convocation qui a dû s'égarer en chemin. Ça ne l'étonne pas, moi non plus. Tant de choses se perdent ici.

L'autre fois, la première fois, la semaine dernière, ce ne fut qu'une rencontre formelle. Un premier rendez-vous. Juste pour me dire qu'elle voulait bien de moi. Pour voir ma tête, je suppose. On s'est donné rendez-vous une semaine plus tard – c'était hier. Elle m'a noté la date et l'heure sur un petit post-it, pour pas que j'oublie.

J'ai eu l'impression qu'elle voulait bien de moi. Ou peut-être en a-t-elle seulement l'obligation ? peut-être fait-elle ça par devoir comme ceux qui gardent nos murs ? Je lui ai quand même dit 'merci'.

Hier nous avons eu notre premier 'vrai' entretien, notre première rencontre. On ne m'a pas donné de convocation. La machine a dû encore m'oublier. J'ai dû tambouriner à la porte. Tambouriner si fort à nouveau que même mon voisin de la cellule d'à-côté, François-le-Gitan, m'en a fait la remarque.

Quand il est venu enfin me chercher, le gardien m'a dit de ne pas m'inquiéter.

***

Le grand hall du SMPR est lumineux. Madame K. m'accueille devant la porte de son bureau. Je n'ai guère à patienter tant je suis en retard. On ne m'a pas mis cette fois-ci dans la cellule d'attente, comme la dernière fois où j'ai discuté avec le Déporté corse.

C'est elle qui m'a envoyé chercher, me dit-elle : « Encore ils vous ont oublié, elle rectifie : ça n'arrive pas qu'à vous... » Me voilà presque rassuré. Je la suis.

Son bureau est une ancienne cellule aménagée. Il n'y a plus ni lavabo, ni toilettes, bien entendu. Pas de télé non plus, pas de couchette. A la place : un bureau, une armoire à dossiers, deux chaises et une table sur le côté. Tout l'espace est bien occupé. La table est couverte de jouets, de poupées et d'autres colifichets.

Il y a des dessins sur les murs aussi, je crois, peut-être des coloriages d'enfants ou de taulards. Je ne sais plus : peut-être des affiches. Tout ça : jouets, dessins et affiches, égayent bien la pièce. Le lieu est habité. Pas de doute, elle m'accueille dans son cabinet, dans ce qui lui tient office de cabinet.

Je me dis en regardant la table aux jouets que ça ne doit pas être évident de travailler avec des détenus qui ne parlent pas le français. Je me demande comment elle peut faire avec eux. Je suppose qu'elle se sert de ces objets...

***

Madame K. doit avoir quarante-cinq ou cinquante ans, ou entre les deux. Elle porte de grosses lunettes qui m'observent tranquillement. Il y a chez elle de la retenue : presque de l'expectative à mon égard. C'est sûrement une posture professionnelle. Je ne perçois pas de méfiance de sa part.

Elle a peut-être lu mon dossier, je ne sais pas. Elle attend que je parle.

Je ne sais pas par où commencer. Seulement lui dire que je me sens profondément... que je suis... Je ne sais pas exactement ce qu'elle attend que je lui dise. Peut-être n'attend-elle rien ?

Le temps s'écoule ni vite, ni lentement. Il s'écoule.

J'ai le sentiment, tout au cours de l'entretien que notre rencontre ne peut m'être d'aucun secours. Seulement, va-t-il falloir, encore, que j'invente quelque chose de sensible à lui dire. Il y a trop d'artifices, trop de décalages, trop d'infranchissables.

Pleurer : ici ça doit m'être permis de pleurer. Alors je pleure. Il faut que ça sorte et que ça coule. Elle m'offre un kleenex. Je m'essuie le nez.

Surtout penser ne rien renverser...

***

Je tente de la saisir. [J'ai écrit, sur mon cahier : de la saisir, j'aurais dû dire : de la comprendre], mais je ne la comprends pas. Je m'engage dans un jeu inutile. Très vite, je ne sais pas qui est le chat ni qui est la souris. Après tout, elle n'attend rien de moi, elle ne désire rien. C'est moi qui aie sollicité ce rendez-vous.

Je lui dis combien j'ai attendu. Cela fait presque à présent deux mois que je suis incarcéré et que je n'ai pu trouver personne à qui parler. « Il y a des problèmes avec l'informatique pour les convocations... », m'explique-t-elle. Je ne lui dis rien de l'offre que m'avait faite Jean-Marie de me confier à lui, offre que j'ai écartée...

Je lui dis quelques mots de ma rencontre avec l'experte-psychologue de l'autre jour, comment ça s'est passé. Je ne lui dis rien par contre de l'autre expert, celui de la mal-mesure et des petites croix. Mais là, c'est autre chose : celui-là je préfère l'oublier, il m'a trop dégoûté de moi-même.

Je devrais tout lui dire, et je vois bien qu'encore je ne peux que dissimuler. On se connaît à peine.

Je lui dis, combien ici, en prison, j'ai appris à me taire, surtout à ne rien dire, ou en dire le moins possible. Ici tout m'enferme. Je ne sais plus si je lui ai dit que cet enfermement, au bout du compte me va bien : qu'il me protège aussi.

Je sais bien que chaque mot, chaque phrase peuvent venir me déconsidérer un peu plus à ses yeux.

***

Elle ne me demande rien, pas grand chose. De temps en temps, elle prend quelques notes. Elle a ouvert un dossier sur mon compte. Elle m'assure que tout ce qui se dit ici est confidentiel. Bien sûr, je n'y crois pas. « Je ne suis pas là pour vous juger... ». Je la regarde sans conviction...

Je suis vraiment mal à l'aise, de plus en plus l'entretien me devient pénible. Je tourne, je vire, j'hésite. Il n'y a qu'un mètre entre nous à peine. Je perçois l'abîme qui nous sépare et j'en ai le vertige. J'aurais aimé pourtant, au moins qu'on se rapproche. Ce n'est pas possible... Pas ici, pas maintenant pas aujourd'hui. C'est de ma faute, je le sais bien.

Elle me paraît être, avec ses grosses lunettes, comme venue de l'extérieur : une alliène dans ma prison. Elle loge pourtant deux étages en-dessous. Nous sommes quasiment voisins. Non, elle est bien d'un autre monde, pas de mon monde à moi, de ce monde qu'ici je construis patiemment, stratégiquement, comme un joueur d'échecs. Elle me paraît plus étrangère encore que les matons en bleu que je côtoie tous les jours et qui, à présent, me sont familiers . Presque, sa venue me gêne.

J'oublie que c'est moi qui suis venu à elle.

***

A un moment, elle me dit qu'il faut que j'arrête de tenter de lui répondre en tentant de penser ce qu'elle va bien penser par rapport à ce que je pense devoir lui dire, ou quelque chose de compliqué comme ça. C'est éprouvant.

Je me rends bien compte que je fais semblant. Peut-être n'ai-je pas choisi la bonne ouverture ? J'ai choisi la moins téméraire. N'est-ce pas ce que je puis faire de mieux ? 'impérativement, protéger le roi, comme l'aurait préconisé Nimzovitch : louvoyer'...

Voilà qu'alors je m'imagine sur un échiquier acculé à jouer. Je dois compter les coups, calculer le zugzwang. Mon roi est bien fragile, sa reine est intraitable.

***

Je lui dis que l'entretien m'est difficile. (Je vois qu'elle s'en aperçoit bien.). Je n'ai pas l'habitude de me découvrir ainsi. Ça me gêne.

Je lui dis aussi que je me suis habitué comme ça. Par pudeur, peut-être. C'est mon rapport aux autres. Pour me disculper, je rajoute : «C'est ma façon de me protéger... » Voilà. La séance est finie. Nous prenons rendez-vous la semaine prochaine. Elle me demande de lui préparer un 'génogramme' : une sorte d'arbre généalogique, de lui faire un dessin.

Je la quitte, je la remercie en partant – un merci machinal. Je ravale ma morve et ma salive. Le gardien de l'entrée me permet de regagner directement ma cellule. A partir d'ici, plus rien ne doit plus sortir ni s'écouler. Il faut que je fasse bonne figure.

***

'Voie lactée ô sœur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons nous d’ahan

Ton cours vers d’autres nébuleuses'

(G. Apollinaire)

(Référence : D. Blanc-Francard - Ailleurs)

J'ai dans le creux de la main ma jouissance. C'est fini. Il faut que je fasse gaffe à ne pas tacher les draps qu'on ne nous a pas changés depuis deux mois. Même s'ils sont sales, je ne dois pas les salir plus, surtout ne pas les tacher. J'ai encore le kleenex avec lequel je me suis mouché. Je m'essuie comme un chat.

 

D'ici, rien ne devrait jamais sortir, rien ne devrait jamais couler : ni larme, ni morve, ni sperme.

 

La chanson du mal aimé de Guillaume Apollinaire

source : mp3ga.com

 

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10-26 - Chapitre 4 Le journal  - une certaine....

Vendredi 26 octobre – 19 heures –

fleurs d'automne

Il pleut.

C'est la saison des pluies et les Baumettes suintent par tous les pores. De grosses flaques d'eau ont envahi à présent les coursives et s'introduisent jusque dans notre cellule par-dessous la porte.

L'humidité transpire des murs et les vapeurs du bain-marie dans lequel je fais chauffer la soupe n'améliorent pas les choses. Il ne me manque plus que des lieder de Schubert pour être définitivement transporté ailleurs. En Amérique latine peut-être ou alors à Cayenne.

Aujourd'hui a été le dernier jour d'école avant les vacances de la Toussaint. Ben oui ! nous voilà en vacances... En fait, ce sont nos deux professeurs, Jérôme et Virginie, qui aujourd'hui partent en vacances. Ils nous quittent, les pauvres.

Que vont-ils pouvoir faire sans nous pendant quinze jours ? Jérôme nous a bien expliqué que s'il ne bénéficiait pas des vacances scolaires, il n'aurait jamais accepté de venir travailler en maison d'arrêt. Ça peut se comprendre mais, enfin, je crains qu'ils s'ennuient quand même...

Pour le dernier jour, en classe de français, avec Virginie, nous avons étudié deux poèmes d'Apollinaire : Colchiques et Signe. Deux poèmes de saison, en quelque sorte. Apollinaire, c'était pas un Mickey !

Virginie me gâte. Elle vient de me confier Alcools son recueil de poésies le plus connu, complété par Le bestiaire, composé de tous petits poèmes, d'une strophe à peine. Peut-être s'est-elle dit que quinze jours d'absence me seraient bien longs.

Je relis à présent ces vers qui se traînent comme des barques sur le Rhin. L'automne aux Baumettes, sous la pluie, et ce bouquin en guise de bréviaire, ça en deviendrait presque beau, et si mélancolique. Va ! ça me va bien.

Demain, en promenade, je lirai à mes compagnons, à tous ces pauvres cœurs battant dans la prison, les vers qu'Apollinaire écrivit à La Santé (la prison), lors de sa détention :

Dans une fosse comme un ours

Chaque matin je me promène

Tournons tournons tournons toujours

Le ciel est bleu comme un chaîne

Dans une fosse comme un ours

Chaque matin je me promène

Je me convaincs que, vraiment, pour faire un bon poète, il faut avoir connu le goût des geôles. Que serait Verlaine sans Rimbaud ou Oscar Wilde sans Reading ? Et même François Villon ne serait pas grand chose sans le gibet de Mont-Faucon...

Voilà que je me réserve un sort plus doux. J'ai l'impression qu'ils partagent mon sort. Qu'ils endurent avec moi mon châtiment. Je me dis que dans mon bannissement – que je sais total à présent– nous vivons le même destin.

Poète maudit, après tout, c'est un avenir comme un autre.

Bon, tout ça n'est que littérature ! La véritable poésie est celle qui s'offre ici à moi tous les jours : une poésie grouillante, infirme, teintée du bleu sombre de la tenue des surveillants, comme des gouttes de vin mal lavées.

Une poésie qui insulte et qui crie. Une poésie de gueules renversées, crasseuses et sans vergogne qui se moque du monde par-dessus les étages. Une poésie qui pue du museau et du cul. Une poésie de fers rouillés et de barreaux.

10-26 - Chapitre 4 Le journal  - une certaine....

Vendredi 26 octobre : une souris et des hommes

Avec Jérôme, ce matin, à l'école nous avons terminé un joli dessin, sur l'ordinateur... La suite du travail de l'autre fois, quand nous avions dessiné des pingouins sur la banquise.

Cette fois-ci il s'agit de faire une frise représentant des dromadaires dans le désert, toute une colonie de dromadaires : une caravane. Je m'en suis pas mal sorti. Je leur ai mis des ailes, à mes chameaux, pour qu'ils s'envolent.

J'ai appelé mon dessin : 'L'invitation au voyage'... Baudelaire voudra bien me pardonner.

Voilà : une leçon pour pas grand chose, pour presque rien. Nous aurions pu souhaiter bonnes vacances à Jérôme et nous en tenir là... mais ça ne s'est pas terminé comme ça. A la pause, une souris a disparue.

« Au milieu de tous ces rats, ça devait bien arriver ! »

Bon, je vois qu'il ne plaisante pas et que mon humour ne le déride pas. Au contraire : ça le crispe. Il a la rigidité d'une règle d'instit. Il est persuadé que c'est l'un d'entre nous qui a volé cette souris. Soit quelqu'un de notre groupe, soit quelqu'un du groupe des débutants. (A la pause, nous changeons de classe, nous basculons d'une salle à l'autre, entre la classe de Virginie et la sienne. Aujourd'hui, c'est nous, les 'forts', qui finissons la séance.)

Bien sûr, il s'agit d'une souris informatique, pas du petit rongeur à poil gris. Une souris que l'un d'entre nous aurait dérobé sur un ordinateur... Un détournement de souris ! pour peu qu'elle fût mineure, ça vaut bien chercher dans les... Je demande à Jérôme s'il connaissait son âge. Voilà qu'à nouveau je fais de l'humour ! Jérôme n'apprécie pas ça du tout...

Mais pourquoi donc un tel vol ? C'est Damien qui nous apporte la réponse. Il est bien dégourdi, ce garçon ! L'explication est très technique. Voilà ce que j'en ai compris : les souris informatique sont munies d'une fiche USB, et les écrans de télévision dans nos cellules sont équipés d'une sortie USB...

« Et alors ? », je lui demande. Je ne comprends toujours pas. « C'est quelqu'un qui a un téléphone portable qui a fait le coup, dit-il. Avec ce fil, il va pouvoir le charger directement à partir de l'écran ». J'apprends que s'il est relativement facile de faire rentrer un téléphone portable, c'est plus rare d'avoir le téléphone et son chargeur.

Toute cette histoire me paraît bien compliquée : c'est de la 'hight tech' ! C'est aussi ça le progrès. Même en prison, il sévit. Les jeunes apprennent plus vite que les 'anciens' à utiliser - et donc à détourner - les nouvelles technologies. Il faut être geek pour comprendre. Moi, ça me dépasse un peu. A quand le suivi par GPS des détenus et des rats dans les couloirs ou dans les cours ?

J'en reste, pour ma part, à l'image plus naïve (et plus poétique) de la petite souris qu'on aurait détournée sur le chemin de l'école. Peut-être était-elle amoureuse ? Ah ! L'amour d'une souris, qui sait où ça peut conduire ?

Cette histoire que je raconte ne plaît pas à Jérôme. Il garde un sang-froid qu'il faut bien qualifier de glacial : je crains qu'à présent, il pense que je le prends pour un imbécile. Ce n'est pas le cas, mais il vaut mieux que je la ferme. Il pense peut-être que nous le prenons tous pour un imbécile.

Il fait appeler l'autre groupe, celui qui est encore avec Virginie. Il a prévenu le surveillant de service. Nous voilà tous rassemblés à présent : les forts comme les débutants. On est près d'une vingtaine. Qui est le mistigri ?

Jérôme nous lance un ultime appel, en guise d'avertissement. Déjà un autre gardien arrive. Il y a de la menace dans l'air. Mais personne ne bronche. Personne ne rend la petite bête. Chacun justifie de son innocence. (En ce qui concerne cette affaire, au moins, pas sur ce qui nous a conduit, les uns ou les autres, aux Baumettes). Noël-le-Black dit que « c'est dégueulasse. Celui qui a fait ça n'a pas de figure... ». A son avis, c'est sûrement quelqu'un d'un autre quartier.

Dans la classe rien ni personne ne bouge. Les deux gardiens échangent par talkie-walkie avec l'extérieur. Nous n'échapperons pas à la fouille corporelle. Voilà une nouvelle expérience dont je me serais bien passé.

***

Nous sommes conduits vers l'extérieur, les uns derrière les autres. On ne se dit rien. Nous avançons en file indienne, tels des mutins captifs. On nous escorte jusque dans la grande galerie du bâtiment central. Il est onze heures moins le quart. D'autres détenus, des auxis, des personnels passent devant nous. C'est l'heure d'affluence. On nous plaque contre les murs, de part et d'autre.

'Bon, je me dis, moi j'ai rien à me reprocher ce coup-ci..' : aucune souris ni aucun rat dans les poches. Seulement peut-être quelques acariens sur les poils. Heureusement que je me suis changé de slip et que je suis propre encore de la douche d'hier matin. Je me déshabillerai sans trop de honte, puisqu'il faut nous déshabiller.

Une brigade entière a été appelée à la rescousse. Bientôt, les gardiens sont cinq ou six qui nous observent. On nous aligne comme face au peloton d'exécution. Deux fonctionnaires chargés de la besogne enfilent devant nous une paire de gants en latex et rejoignent les cellules de fouille. 'Jusqu'où chercheront-t-ils cet animal', me demandé-je ?

Parmi tout le monde qui passe-là, voici Virginie et Jérôme, nous instituteurs. Ils nous croisent et ne s'arrêtent pas. C'est à peine s'ils nous regardent, et ils s'éloignent. Je serre les lèvres. J'aurais bien voulu leur souhaiter bonnes vacances ; lui souhaiter, au moins à elle, bonnes vacances et encore la remercier pour le bouquin de poésies...

'Elle doit être gênée', je me dis. Je le suis pour nous deux.

Chacun à son tour, on nous conduit dans la cellule de fouille. La porte se referme pudiquement pour que la chose s'accomplisse. Ça dure, ça dure. Nous ne sommes guère d'humeur à parler. Avec tout cette circulation autour, que pourrions-nous nous dire ?

Quand la fouille de l'un est terminée, le suivant lui succède. Ceux qu'on a fouillé sont autorisés à regagner l'étage. Le groupe se réduit comme peau de chagrin. J'ai dû encore choisir le mauvais numéro : je passe en tout dernier, au bout de plus d'une heure. Il ne leur reste plus que moi comme coupable potentiel, puisque tout les autres sont repartis sans encombre. 'De toute façon, je me répète, moi : je n'ai rien à me reprocher...'

Voilà. C'est mon tour à présent. J'entre dans la petite cellule de fouille. Un endroit minuscule et sans lucarne. Sans chaise et sans rien. La porte se referme sur nous. Le gardien m'attend. Un jeune homme dont je ne vois que l'uniforme et les gants de latex.

'A-t-il au moins changé de gants depuis le début ?' je ne crois pas. 'C'est pas hygiénique tout ça. Où a-t-il pu fourrer ses doigts ?' Puisqu'il doit m'examiner, autant qu'il fasse ça proprement ! Je n'ose pas lui demander quoi que ce soit. Mais je regarde ses mains si fixement que je pense qu'il a compris. 'Où a-t-il pu fourrer ses doigts ?'

Il me demande de me déshabiller. « - Entièrement ? - Oui, tout ! »

D'abord, il faut que je me déchausse. Puis, un à un, j'enlève mes vêtements que je pose à même le sol. 'Ils auraient pu mettre une chaise ou même un tabouret. Ça aurait été plus pratique...' Il y a ici quelque chose de... Je ne trouve pas le mot. Je me dépouille de mes fripes comme si ensuite il devait... Ah ! cessons de penser à ça...

Il me laisse faire sans me mater. Pendant que je continue, à gestes lents, ce strip-tease qu'on m'impose, il s'affaire à fouiller. Ce n'est pas moi qui l'intéresse. Ce sont mes fringues qu'il palpe et qu'il explore. Il glisse la main jusqu'au fond de mes chaussures, il retourne les poches de mon pantalon et même mes chaussettes.

A présent me voilà presque nu. Il ne me reste plus que la culotte à retirer. Là, j'hésite. Je l'interroge du regard sur la nécessité d'en arriver à cette extrémité. « C'est bon ! Rhabille-toi ! » Entre lui et moi, ça n'ira pas plus loin.

Je pense qu'il n'avait pas envie d'en voir plus. Après tout, je suis son dixième bonhomme depuis tout à l'heure. Il doit en avoir marre. Il n'aurait rien trouver sur moi, même en allant au fond des choses. Pas de souris ni de rat.

Je me rhabille à la va-vite puis je remonte en cellule. C'est l'heure du déjeuner. Je raconte la scène à Jean-Marie, qui ce matin avait parloir et donc n'était pas dans le coup. (A moins qu'il l'ait commandité – je plaisante).

« T'as eu de la chance qu'il t'ait permis de garder ton slip, d'habitude ils prennent moins de gant... »

[Momo-la-Cayolle, qui a été lui aussi fouillé ce jour-là, me confirmera que lui aura eu droit à la fouille complète et sans-culotte. La petite souris disparue sera miraculeusement retrouvée quinze jours plus tard, lorsque nous reprendrons l'école, après la période des vacances.

Damien qui a l’œil à tout, la retrouvera dans un casier sous une des tables d'écolier où nous nous asseyons. On lui avait coupé la queue, à la pauvre bête (à la souris, pas à Damien)...]

[Il paraîtrait que les fouilles systématique seraient illégales depuis 2011 - à voir ? Pas aux Baumettes, semble-t-il alors...]

10-26 - Chapitre 4 Le journal  - une certaine....

Samedi 27 octobre 19 heures – les écailles du Léviathan

[La fouille de la veille m'a bien fait redescendre sur terre, ou plûtot : sous terre. Perdu dans mes nuages et dans ma poésie, j'aurais pu m'envoler : hop ! Disparaître... A nouveau, je sais bien où je suis, je sais bien qui je suis. Merci matons.]

Depuis le départ de Bébert, nous avons repris avec Jean-Marie nos discussions qui, parfois, c'est vrai, n'ont ni queue ni tête. Comme il ne s'arrête pas de pleuvoir, nous avons le temps de mieux nous connaître et de nous apprécier.

Alors nous pouvons discuter jusqu'à presque nous disputer. Vraiment ! je suis bien tombé avec lui. Nous passerions des heures à disserter, s'il n'y avait pas Zorro à la télé le samedi soir...

***

Nous avons à nouveau parlé de politique, ou, plutôt à propos de la politique. Jean-Marie veut savoir si j'ai voté. Pour peu, il me demanderait pour qui j'ai voté. En tous les cas, à mon avis, lui : il vote à gauche ou alors écolo. Il croit que Taubira pourra faire changer des choses au Ministère de la Justice ! Et pourquoi pas raser les murs des Baumettes ?

L'autre jour, il a voulu que nous écoutions François Hollande, à la télé. Mais là, j'ai dit stoppe : pas de politique chez moi. Je ne sais même pas si les détenus ont le droit de vote. Disposent-ils d'isoloirs les jours d'élections ou vote-t-on par correspondance ?

Comme dit l'autre, les promesses des politiciens n'engagent que ceux qui sont prêts à y croire. Pas moi. J'ai d'autres choses plus graves qui me préoccupent. Il n'y a que sur la question de la peine de mort ou je suis intransigeant. Je suis contre. Même pour des gens comme moi, comme nous...

« Si tu vis en société, la politique c'est important, me dit JM. Elle a des conséquences directes sur ce qui t'arrive... ».

'Si je vis en société' ?... je l'interromps assez rudement. Je lui dis que sa démonstration repose justement sur un axiome foireux : « 'Si je vis en société'.. CQFD, comme disent les mathématiciens... Tu penses vraiment qu'on vit ici en société ? »

Vivre – ou plutôt traîner sa carcasse de la cellule à la cour – est-ce encore vivre en société ? Je ne crois pas.

Que les Baumettes soient un lieu 'social', une fabrique du social, évidemment. Au sens le plus grégaire et animal qui soit, les Baumettes sont bien une termitière, un nid de fieffés gredins. Nous allons, nous courons dans tous les sens, nous déambulons comme des fourmis...

« Faisons-nous partie de la société, Jean-Marie ? Penses-tu qu'ici nous participons à la société ? D'abord, est-ce qu'on a seulement le droit de vote ?... », Je lui souris benoîtement. Juste lui poser la question m'assure de la réponse.

« Allons ! Nous ne sommes qu'une bande de hors-la-loi, même pas des pirates... »

'Et les pires de tous : les pointeurs', aurais-je dû rajouter. Les brigands ou les pirates valent mieux que nous. Qui pourrait bien parler en notre nom ? Qui prendra la parole au nom de tous les pointeurs des prisons de France (et de Navarre) ? La première chose qu'on apprend ici, c'est à se taire.

« Ici, la seule chose qu'on a à faire c'est de se la fermer. Et, après, tu le sais bien : on trouve de petits arrangements... », on a même droit à quelques privilèges. Même avec les gardiens, on s'arrange. Même avec le Chef et tous les Responsables du bâtiment.

Aux Baumettes, tout le monde s'arrange...

***

Entre-nous, on se fabrique des règles ad-hoc, ou bien on suit docilement celles édictées par les petits chefs et les caïds. Ou alors il s'agit de coutumes si anciennes que personne n'en connaît l'origine. Et c'est parce qu'elles sont – ou nous paraissent – si anciennes, qu'elles en deviennent sacrées, qu'il ne faut pas y toucher, qu'il faut les suivre docilement. Même si vraiment nous n'en comprenons pas le sens.

En prison, la loi, c'est d'abord celle du plus fort, ou bien du plus malin. Chacun ses armes. On y instaure l'ordre des hiérarchies, la domination des uns sur les autres. Un ordre règne ici, en définitive : l'ordre de la violence. Une violence qui n'a pas besoin de mordre toujours. Elle n'a qu'à laisser agir son venin et ses sucs. Elle a bien le temps de nous digérer puisqu'elle nous tient fermement enlacés.

Et nous les pointeurs, nous qui sommes en bas de toute cette hiérarchie, dans cette multitude, dans cette merde humaine rassemblée-là, nous sommes la sous-merde qui devons nous soumettre et courber bien bas l'échine. Pour beaucoup, geôliers et détenus, nous valons moins que la fange du grand passage.

***

La prison est une machine à broyer les hommes qu'elle recueille. Elle nous héberge dans ses entrailles, elle nous digère. Et à la fin nous aimons notre propre goût, englué sur des murs sales, le goût de notre propre chair mise à vif qui suinte un pue sucré et toxique : sucres de plomb, sucs de sang et de sperme, succulente pourriture de nous-mêmes !

Car c'est bien de nous qu'elle se nourrit, la Bête ! C'est bien nous qui la rassasions de nos peurs et de nos soumissions. Nous caressons sa peau écailleuse et chaque petit renoncement, comme chaque petite conquête sont ici sa pitance. Nous devenons sa peau, nous sommes ses écailles.

Elle est le fruit de nos entrailles...

Elle bave, et sa salive c'est notre lâcheté humide. Elle rote et elle pète, et se sont nos cris et nos plaintes. Elle ronronne et se sont nos gémissements la nuit, son écume, sa jouissance. J'apprends auprès de Jean-Marie et des autres comment tirer avantage dans ses espaces incertains, des interstices et de ses replis. J'aime ses rugosités malsaines, j'aime sa pourriture.

Alors que beaucoup d'autres ici sont de petites frappes, nous, - Jean-Marie et moi -, nous sommes des 'pointeurs respectables'. Des pointeurs à présent respectés (par ceux de notre quartier au moins). Même la plupart des gardiens reconnaissent cette qualité

En quelque sorte, nous sommes, je suis devenu, en deux mois, un pointeur qualifié.

***

Alors, au bout de deux mois à peine, voilà que je clame dans cette prison, haut, tout haut mon éthique et mon droit. (Jean-Marie, rajoute aussi sa foi chrétienne, et la miséricorde – même si je l'ai jamais vu s'adonner à un quelconque prosélytisme religieux).

Quelles belles âmes faisons-nous, ma foi ! Au milieu de tous ces gredins, ces condamnés et ces morts-dans-l'âme, nous avons beau jeu à nous prévaloir d'un quelconque sens moral ! « Allons Jean-Marie ! reconnais qu'ici tout n'est qu'arrangements et petites combines. Petits, tout petits sont nos arrangements ! »

Combien sommes-nous précaires et combien notre indignité est certaine. Et chaque arrangement, chaque combine qui marche, sont comme des petits larcins qu'on rajoute à la liste de nos méfaits - des vols à la roulotte, si les Baumettes avaient des roues, du hijacking si la prison avait des ailes...

***

Dans cette comédie pathétique, dans ce grand théâtre des ombres, nous n'avons d'autres repères pour nous juger que le regard de nos geôliers et l'oppression des bagnards des autres quartiers qui nous insultent et nous jettent des pierres au passage.

« Et, nous-mêmes, entre nous, valons-nous mieux ? Ici, c'est nous d'abord, les uns pour les autres, les uns contre les autres, nos premiers oppresseurs... » Chacun juge son voisin à l'aune de ses propres crimes, peut-être pour tenter de trouver sa faute plus vénielle, son âme un peu moins vile.

Voilà, j'ai fini ma grande diatribe du Faust en prison. Je répète encore à Jean-Marie, pour qu'il l'entende bien : « Ici, je ne fais pas de politique... »

Je renonce définitivement à une société qui m'est devenue étrangère. Je me considère ainsi à l'égal d'Adrian ou de Toufik-le-Souriceau : un sans-papiers, un clandestin, un exilé de l'intérieur. Et leur compagnie me va bien.

***

Jean-Marie ne semble guère convaincu par mon discours. Je le vois à sa mine : souriante mais pas convaincue. Mais n'est-ce pas là le but de toute bonne discussion entre amis ? de toute bonne disputation ? ne jamais tenter de convaincre l'autre. Et, de toute façon, Jean-Marie est assez grand pour se convaincre tout seul s'il en a envie...

« Tu peux toujours choisir... », me dit-il. Je ne réponds rien. C'est l'heure de la soupe, j'entends déjà le gameleur.

L'invitation au voyage - Bruno des Baumettes

L'invitation au voyage - Bruno des Baumettes

10-26 - Chapitre 4 Le journal  - une certaine....
10-26 - Chapitre 4 Le journal  - une certaine....

Dimanche 28 octobre – 17 h 30 – Ali le poète

Dans la cour où nous tournons, tournons, tournons toujours, l'automne s'est à présent bien installé.

Plus question de lézarder comme des couleuvres. Le matin, le froid nous saisit dès que nous franchissons la porte d'en bas.

Il y a de moins en moins de courageux. Ce dimanche, nous nous retrouvons à peine cinq ou six à grelotter. Mais il faut bien descendre : à force de rester enfermé, on finirait par devenir les pierres de notre propre prison.

Jean-Marie est retenu ce matin à l'office religieux. C'est la Toussaint je crois pour les catholiques ou pour les protestants, qu'importe ! Il trouvera bien le Bon dieu à force de tant le chercher.

Alexandre-le-métis doit faire la grasse matinée. Quant à Momo-la-Cayolle, il a abandonné la promenade ces derniers temps. Heureusement que je l'ai croisé l'autre jour à l'école, autrement je penserais qu'il est mort ou qu'il a été libéré.

Au moins, ce matin, y a-t-il Ali-le-Comorien. Je ne serai pas seul.

Pendant plus d'un mois, il courait deux heures d'affilée, sans discontinuer, en boucles, tous les jours. A présent, l'hiver venant, il a baissé de rythme. Quel courage ! Au bout du compte, il aura parcouru, dans cette cour étroite, plusieurs marathons. C'est incroyable comment un homme est capable d'élargir l'espace où on veut l'enfermer. Les murs ne suffisent pas à le contenir.

Actuellement, mon footing à moi, mon footing de l'esprit, c'est la poésie. Comme un promeneur solitaire, je m'balade en me récitant des poèmes, à haute voix. Je cours aussi, en quelque sorte, mais là-haut, au-dessus du grillage.

Après un footing d'une heure seulement, Ali m'a rejoint dans ma promenade. Il ne faut pas qu'il s'assoie : il est tout transpirant. « Allons ! marchons... Et donne-moi de tes nouvelles... »

Pendant longtemps ensemble nous causons, causons, causons. Ali est une personne qui m'apporte de la sérénité, comme Momo-la-Cayolle. Malgré sa noirceur de peau et sa carrure qui le fait ressembler à un videur de boîte ou à un vigile de supermarché, c'est un homme plein de gentillesse et de sincérité.

Dès qu'on le fréquente un peu, on comprend vite qu'Ali à un cœur gros comme ça... Comme il dit lui-même : 'il a le cœur trop grand'. Toujours souriant, toujours heureux de vivre...

***

Pourtant, pendant les deux ou trois dernier jours, il m'a paru perturbé. Je me suis même inquiété. Après l'école, vendredi, je l'ai interrogé. Nous étions alignés en attendant la fouille. Il nous a alors dit qu'il venait d'apprendre que son fils était malade.

C'est sa femme qui lui a appris ça au téléphone. Ce matin, avant de courir j'ai vu qu'il téléphonait depuis une des cabines qu'on nous a installées dans la cour. Je suppose que c'était pour ça.

Tout en marchant, je lui demande si son fils va mieux. Je le sens un peu gêné. Il hésite et puis m'avoue qu'il nous a raconté un bobard. Son fils n'a jamais été malade. Il m'a répondu comme ça parce que nous n'étions pas seul.

Je le laisse parler. Je baisse la tête pour qu'il puisse à mes côtés me dire ce qui le tracasse, sans besoin qu'on se regarde.

C'est une histoire des plus banales qui lui arrive. Une histoire banale en prison, je veux dire. Une histoire comme il s'en passe tous les jours quand on est détenu.

Sa compagne vient de lui annoncer que c'était fini, qu'elle ne voulait plus le voir et qu'elle ne viendrait plus, non plus, lui rendre visite au parloir. « Elle a eu des mots très durs », me confie-t-il. Je le sens bien malheureux...

Ali me raconte alors quelques détails de sa vie sentimentale. Elle n'est pas simple. [Sans même aborder les raisons de son incarcération au Deuxième nord et les motifs de sa condamnation (à un an ferme). Il doit sortir fin décembre.]

Là, je me rends bien compte qu'Ali à un cœur trop grand.

Son épouse 'véritable', sa femme légitime, la mère de ses enfants, vit à la Réunion. La nana qui vient de lui annoncer qu'elle rompait, c'en est une autre. Une femme qu'il a rencontrée là-bas à Saint Denis, et pour laquelle il a tout plaqué : femme, enfants, maison et boulot.

« On a eu le coup de foudre, on s'est aimé. Du jour au lendemain, on a pris l'avion elle et moi, j'ai tout laissé pour elle... »

Il m'apprend que cette femme a elle aussi, de son côté, des enfants. Des enfants qu'il nous a toujours présentés comme les siens. (Il y a quelques semaines, j'ai même écrit pour eux des petits courriers, avec des dessins naïfs qu'ensuite Ali avait coloriés.) [Pour être écrivain public en prison, il faut aussi savoir dessiner...]

Avec cette femme et ses enfants (à elle), il s'était installé 'en ménage' dans la banlieue lyonnaise. Régulièrement, jusqu'à présent, parfois accompagnée du plus grand de ses fils, elle est venue le voir au parloir.

Elle lui a adressé aussi de petits mandats pour lui permettre de tenir plus que ce qu'autorisent les vingts euros mensuels que l'Administration pénitentiaire octroie aux indigents. (Heureusement pour lui, Ali ne fume pas).

Avec cet argent il a essentiellement cantiné du crédit téléphonique. [Le téléphone – officiel, pas celui de Mahdi-le-cellulaire -, se cantine comme la bouffe ou le PQ. En prison tout se paye...]

Voilà, depuis deux jours, c'est la rupture. Il a tenté de la rappeler. Elle ne veut plus jamais le voir, elle ne veut plus l'entendre. Elle dit qu'elle a perdu son temps avec lui, etc., etc. Ali est aujourd'hui l'homme le plus malheureux des Baumettes.

Comment puis-je le consoler ? comment lui remonter le moral ?

Aujourd'hui c'est moi qui doit prendre soin de lui. C'est à moi de m'en occuper et de tenter de lui réchauffer le cœur. Un cœur gros de tristesse, celui d'un prisonnier qui se retrouve seul au monde.

Je comprends sa peine : je l'ai éprouvée.

J'essaie de lui dire combien l'absence est dure pour celles et ceux qui restent à l'extérieur et qui attendent, qui espèrent l'autre et qui comptent les jours et les heures. « Le temps n'en finit pas quand on attend... ». Ça aussi j'ai connu.

***

« Ce qu'elle a pu te dire, sûrement, elle n'y pensait pas. C'est son chagrin, la solitude qui ont fait qu'elle t'a parlé comme ça... »

Depuis trois jours, depuis l'annonce de la rupture, Ali lui a téléphoné plusieurs fois. Ça n'a rien arrangé. Il ne me raconte pas les détails de leurs conversations mais il me dit combien ce qu'elle a pu lui dire l'a meurtri.

« Elle a eu des mots très durs. Elle qui m'aimait tant. J'étais tellement fier, me dit-il. Fier qu'elle m'aime... »

Il se sent abandonné et trahi. « J'ai tout plaqué pour elle. J'ai quitté ma femme, j'ai laissé mes enfants... ». Il me dit qu'à la Réunion, il conduisait un gros camion (il est chauffeur poids-lourd). Et que là-bas il avait une bonne situation...

« J'ai le cœur trop grand... », conclut-il. Ali, au fond, est comme beaucoup d'hommes ici : un grand romantique. Plaisanté-je ? peut-être pas...

Je lui propose alors qu'on lui écrive. (J'ai dit 'on', parce que je sais que je saurais y faire et qu'Ali, tout seul, n'écrira pas.).

« Pour lui dire combien tu l'aimes... Ça sera mieux que de vous disputer comme vous le faites. De vous engueuler par téléphone, à mon avis, ça ne va pas arranger les choses... ».

Je serai sa plume, son Cyrano. Ali est mon ami. (Parce qu'à présent, je sais ce que ce terme veut dire en prison). J'écrirai les mots comme il sait les penser. Nous lui dirons, nous inventerons ensemble les mots d'amour qu'il faut.

10-26 - Chapitre 4 Le journal  - une certaine....

Dimanche 28 octobre – 17 h 30 – La lettre à Marie

« Et si tu lui envoyais un poème ? Les femmes aiment les mots d'amour... ».

Là, je m'avance. Je parle un peu sans bien savoir.

« - Comment s'appelle-t-elle ? - Marie. ». Marie...

Marie. Bien sûr, je pense au poème d'Apollinaire : 'Marie'. Le plus beau de ses poèmes peut-être. Celui qu'il écrivit à son amour : Marie Laurencin.

Marie, la Marie d'Ali-le-Comorien sera donc mon égérie, puisque je n'ai plus de mots d'amour à dire à personne. Tope-là : nous écrirons ensemble un poème, une lettre à Marie !

Tout en marchant nous commençons à associer des mots, des bouts de phrases. Nous joignons nos idées vers ce cœur inconstant. Le poème devra refléter l'âme d'Ali : sa grande simplicité et son amour sincère. Il reflétera aussi (je l'espère) tout mon talent littéraire.

La lettre à Marie

Mon cœur vole vers toi

Et moi je suis ici

Je pense à toi la nuit le jour

M'aimeras-tu toujours ?

C'est court. C'est beau.

Ça nous a bien pris une heure à deux. Certes, c'est court. C'est court mais c'est beau. Un poème d'amour n'a pas besoin d'être trop long, sinon : ça lasse.

C'est bien exactement ce qu'Ali ressent sur le moment. Ce sont ses mots à lui. Syllabe après syllabe, vers après vers, pieds après pieds, Ali et moi, nous l'avons composé. Et, en plus, ça rime ! (plus ou moins). Demain, je descendrai du papier à lettre et nous rédigerons un courrier.

Le service postal sera le messager du cœur d'Ali-le-Comorien, un peu du mien aussi. Décidément, Ali est un poète. Un poète qui n'a jamais eu besoin d'ouvrir un bouquin. Baudelaire ou Rimbaud, il ne sait même pas qui c'est. Paul Verlaine ? Pas connaître non plus : celui-là ne fut jamais détenu avec nous aux Baumettes.

Je n'hésite pas.

Je lui remets de façon solennelle le bouquin d'Apollinaire que m'a confié il y a deux jours seulement Virginie-la-Maîtresse, et qui, depuis m'accompagne partout. J'ouvre avec lui le livre, non pas sur les poèmes d'Alcools – qui sont trop longs et compliqués – mais sur les pages Du Bestiaire, le recueil de tous petits poèmes d'une strophe à peine, tout enluminés, qui conclut l'ouvrage.

Je lui lis quelques vers, puis nous les relisons ensemble (Ali est débutant : il apprend la lecture) :

''Avec ses quatre dromadaires

Don Pedro d’Alfaroubeira

Courut le monde et l’admira.

Il fit ce que je voudrais faire

Si j’avais quatre dromadaires.''

C'est court. C'est beau.

Apollinaire, c'était pas un Mickey !

Ali est un poète.

10-26 - Chapitre 4 Le journal  - une certaine....

Lundi 29 octobre – 6 heures 30 -

Keine ruhige Minute – pas une seconde à soi...

'Eternity is really long, especially near the end'. W. Allen

'L'éternité c'est long, surtout vers la fin'. Pierre Dac

Je me lève pourtant de bonne heure, et de plus en plus tôt peut-être. Dès six heures du matin, je suis réveillé. Un quart d'heure après, je suis debout. Je maudis la saison et l'arrivée de l'hiver qui rend l'aube si paresseuse. Bientôt, il faudra que je réveille le jour.

Dans la pénombre, je suis obligé à présent de m'orienter à tâtons. Heureusement que la cellule est bien petite et que je finis par connaître l'emplacement de chaque chose. J'y circule les yeux fermés. J'ai même fait l'essai déjà, pour voir si ça marche. Et oui ça marche !

Jean-Marie et moi sommes des criminels ordonnés.

Les yeux grand fermés je peux me débrouiller. C'est l'avantage de loger dans une boîte à chaussures. Il y a juste pour brancher le toto et faire chauffer de l'eau que j'ai encore besoin d'y voir un peu. Pour le reste, même aveugle je tiendrais ma place aux Baumettes.

Il est six heures et demie. Rien ne s'oppose à mon étonnement. J'ai le temps de contempler le monde qui est le mien à présent : ces neuf mètres carrés que je possède en indivis, que je partage avec Jean-Marie. J'écris un peu de mon journal. Je m'applique, quelques minutes encore.

Ensuite, tout s'enchaîne.

Tout est déjà chronométré, arrangé, ordonné.

Voilà...

Le grand rituel débute par la visite du gardien qui vient nous dire bonjour et qui s'assure le matin que personne n'est mort pendant la nuit ; puis vient la douche (les jours de douche) ; ou alors il faut se laver au robinet : juste se débarbouiller le visage à l'eau froide, c'est bien suffisant ; je me rase - deux fois par semaine seulement (en prison, je n'ai personne qui viendra me caresser les joues et me dire que je pique) ; j'hésite un moment à réveiller mon co-cellulaire qui dort toujours : « Jean-Marie : c'est l'heure, tu devrais te lever ! » ; je fais mon lit comme je peux : 'Dieu, que ces draps sont sales !' ; je regarde le temps qu'il va faire au travers des barreaux : le jour s'est levé suffisamment pour me dire la météo ; Jean-Marie a déjeuné à la va-vite, il se presse, il se bouscule : je le regarde faire, mi-amusé, mi-agacé ; nous nous préparons à sortir ; éteindre la télé qu'on allume machinalement pour avoir de la compagnie, ainsi JM peut faire son caca du matin sans trop se gêner ; surtout en sortant penser à planquer la télécommande : là, entre deux bouquins, pour pas qu'on nous la pique pendant que nous serons absents ; attendre qu'on vienne ouvrir ; ah oui ! prendre le bonnet que ma laissé Bébert pour me couvrir les oreilles pendant la promenade ; le gardien tire le verrou ; Jean-Marie a encore oublié quelque chose ; bon, nous sortons ; attendre encore que d'autres portes s'ouvrent ; se dire chaque jour qu'il y a décidément trop de grilles et de barreaux dans cette prison – 'combien y en a-t-il jusque tout en-dehors ?' ; et puis descendre : aller à gauche ou bien à droite ; suivre celui qui me précède ; précéder celui qui me suit ; suivre un parcours déjà fléché ; suivre les ordres du maton ; s'arrêter s'il nous dit de nous arrêter ; marcher comme des automates ; rejoindre une salle d'attente pour y attendre un rendez-vous, un parloir ou bien rejoindre la promenade ; attendre là aussi et y passer le temps en attendant qu'on nous remonte ; remonter en cellule ; attendre devant les mêmes grilles qu'à l'aller ; le gardien vient nous ouvrir pour nous enfermer ; retrouver ma cellule ; Jean-Marie n'est pas encore rentré ; préparer une salade pour le déjeuner – et pour passer le temps ; entendre la porte qui s'ouvre, Jean-Marie m'a rejoint ; attendre qu'on nous serve la gamelle ; discuter un moment – c'est bientôt l'heure et j'ai faim ; être aux aguets derrière la porte des moindres bruits : écouter le roulement des chariots qui livrent les repas ; attendre notre pitance, notre pain quotidien ; s'inquiéter du retard quand la gamelle n'arrive pas ; entendre le passage de quelque détenu en errance - 'Tiens ? Qu'est-ce qu'il fait dans la coursive, celui-là, à se balader librement ? ' ; manger et puis attendre encore que vienne l'après-midi et tout recommencer.

Ouf ! c'est fini. Chaque jour c'est pareil.

En prison, on ne voit pas le temps passer.

***

Attendre, attendre, attendre encore et puis attendre...

En prison, chaque jour ressemble étrangement aux précédents. Seules de petites variations, de légères imperfections viennent m'avertir que ce n'est pas seulement un déjà vu, que ce n'est pas un artefact de mon esprit débile, une expérience de pensée qui aurait mal tourné.

Non, je n'ai pas rêvé. Et chaque matin quand je me réveille, avant même de faire le choix de vivre ou de mourir, je dois me répéter que ce jour suit le précédent : qu'il est le même, et en même temps qui lui est différent. Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre.

Le temps passe ici à toute vitesse, ou plutôt c'est nous qui le traversons sans même nous y arrêter. Le temps, lui est parfaitement immobile, le temps ici est presque inutile. En prison, la perpétuité se réduit, en définitive, à peau de chagrin.

Je comprends pourquoi dans certains pays, comme en Espagne ou aux Etats-Unis on peut condamner des gens à des peines de centaines d'années. En prison : cent ans, c'est une journée. Une journée cent fois, trois cent soixante cinq fois recommencée.

Il n'y a pas à s'inquiéter. Ici, ce ne sont plus les heures qui tournent, c'est nous qui tournons, tournons sans cesse, captifs d'une taule de verre où le temps se fragmente et se divise en mille morceaux, mille reflets tous pareils.

10-26 - Chapitre 4 Le journal  - une certaine....

Lundi 29 octobre - 20 h 30 – petits cadavres exquis

Accroupi dans ma niche comme un scribe égyptien, j'étale autour de moi toutes mes correspondances.

Jean-Marie est en train d'écrire. Il est resté à la petite table. Nous avons éteint la télé.

Dehors, il fait froid. Les Baumettes murmurent à peine.

Ce matin, avec Ali-le-Comorien, nous avons terminé la lettre à Marie. Bien sûr, le poème n'y a pas suffi, il a fallu rajouter d'autres mots, d'autres excuses, d'autres aveux d'amour abandonné...

J'ai même eu droit à rédiger trois petits billets pour les enfants de cette femme qu'il aime tant, cette Marie que je ne connais pas, et qui pourtant ne m'est plus totalement étrangère à présent.

Ah ! que n'ai-je aussi à moi un cœur changeant ? quelqu'un à qui adresser toutes mes lettres en souffrance ? Tout un service postal n'y suffirait pas, peut-être. Maintenant, je n'attends plus le vaguemestre de cinq heures. Il n'a rien de bon, rien d'important à m'apporter. Il ne m'est bon à rien.

Les nouvelles du monde qui peuvent me parvenir ne sont plus que des messages d'adieu, des manuscrits trouvés dans une bouteille, ou bien des ordonnances, des commandements et des convocations.

Jean-Marie c'est différent : il reçoit tant de lettres et il répond à tout le monde. Souvent, pas tous les jours, il prend une heure ou deux pour faire son courrier. Je le regarde comme il s'affaire et je me dis qu'il n'a pas renoncé, qu'il n'est pas rassasié. Ou bien se dit-il ou espère-t-il que le monde ne désespère pas complètement de lui ?

Jean-Marie est assis à la petite table et j'entends son écriture au bout du stylo-encre noir.

***

J'ai étalé devant moi toutes les lettres d'Adrian. Elles gisent tout autour comme de petits cadavres exquis. Un jour, quand j'aurais le temps il faudra bien que je reconstruise cette histoire, que j'assemble les bouts entre eux : ces fragments de discours amoureux, ces phrases inachevées...

Cela m'est encore impossible : il y a trop de vie encore là-dedans. Nous attendrons des mois, peut-être des années, jusqu'à leur retournement. Les mots des morts demandent à reposer.

Juste voir devant moi ces bouts de papier, posés sans ordonnancement précis, comme de petits papillons blancs, me font penser à lui. A lui comme un froissement d'ailes...

Encore à lui je pense.

***

Vendredi, j'ai reçu un courrier d'Auxilia, - c'est un organisme qui dispense des cours par correspondance aux détenus. Ils m'adressent des tests de niveau à leur renvoyer : il y a une épreuve d'anglais et une de comptabilité. Je me suis appliqué ce week-end et tout à l'heure encore à répondre aux questions.

Je pense que je devrais mieux apprendre l'anglais, cette langue ne m'est pas familière. Avec elle, je n'ai jamais couché même si je l'ai beaucoup pratiquée au cours de mes voyages. En même temps, je continue à étudier les mathématiques grâce à Jean-Marie.

Les exercices qu'il me propose et qu'il me corrige ensuite sont d'un niveau première ou terminale scientifique et cela est largement suffisant pour moi. Après tout on ne demande pas à un poète de savoir calculer. Les suites géométriques me donnent toujours du fil à retordre.

J'aimerais aussi apprendre, pourquoi pas ? la comptabilité et l'informatique : je me dis que si j'en sors vivant, je devrais enfin avoir vraiment un vrai métier. Comptable c'est plus sérieux qu'être poète ou vagabond. Moins romantique peut-être mais plus sérieux.

Allons ! nous attendrons les résultats de mes tests. J'ai le temps de penser à mon avenir.

***

J'ai reçu enfin une réponse de Michèle : une longue lettre de trois feuillets. Je n'ai pas trouvé le courage de la lire immédiatement. Je ne l'ai ouverte qu'hier soir, deux jours après. Je ressens combien j'ai pu la faire souffrir. Et l'idée même de sa souffrance vient de nouveau réveiller mon cadavre endormi.

Il faut que je lui réponde. Mais lui répondre quoi ? J'ai peur de la lettre morte, de la lettre qui tue. J'ai peur d'écrire une lettre d'un déjà-mort et qui encore assassine. Mon Dieu qu'il m'est difficile d'écrire aux vivants. Je me dis que les morts ne devraient jamais avoir droit de réponse.

J'ai le sentiment que je connais déjà, dès à présent, la fin de cette histoire sans en avoir lu les prochains chapitres. Le monde peut bien se répartir et déchiqueter ma mémoire, qu'importe ! Si peut-être la conscience survit, les mots qui restent ne suffiront pas à sauver quelque chose.

Dans cette prison qui me cajole, chaque jour j'écris mon journal. Accroupi dans ma niche, les jambes en tailleur, comme un scribe égyptien, je rédige ce qui ressemble déjà au grand Livre d'un mort.

Et les mots qui me restent, je le sais, ne suffiront pas à sauver quelque chose. Mon Ka est désespéré...

***

10-26 - Chapitre 4 Le journal  - une certaine....

Vienne le temps

J'ai tant vécu

Et tant usé mon temps à t'attendre,

Quand viendras-tu ?

Vraiment, encore à lui je pense...

10-26 - Chapitre 4 Le journal  - une certaine....

Mardi 30 octobre – 6 heures 30 – le gabian

Cette nuit, j'y ai vu plus clair. La seule chose que je puisse faire en attendant c'est de me préparer et puis de me tenir prêt. Il faudra bien que j'essaie de comparaître dignement quand ça arrivera. Si 'dignement' veut dire encore quelque chose au point où j'en suis.

'Assumer', c'est ça.

Assumer ce que je dois assumer. Pour le reste, je sais bien que les mots n'y suffiront pas.

Il y a dehors, sur les fils barbelés au-dessus de la cour, un gabian qui s'est pris l'autre jour. Sûrement a-t-il été jeté-là par le vent - nous avons eu pendant des jours entiers un Mistral violent, des jours de vent bleu. Peut-être, mais cela est-il peu probable, a-t-il choisi lui-même de venir s'abriter ici. A présent, le voici accroché et pendu parmi tous ces haillons qui décorent le grillage, qui lui forme comme un gibet.

Il a suffi de quelques jours pour qu'il pourrisse. Maintenant à moitié dévoré par la pluie, séché par le soleil, tout disloqué, tout pâle, il se balance lentement. Il se balance avec une légèreté inhumaine. Une aile lui pend sur le côté, ses plumes fanées frémissent encore à peine.

Seul son œil paraît toujours vif, un œil qu'il a gardé ouvert et fixe. De sa noirceur, il observe le monde tout autour, en haut de sa potence : les bâtiments et les cours, les prisonniers qui passent, les auxis qui ramassent les immondices dans le passage en bas, les matons en tenue. Immobile, il les voit. Il ne les juge pas.

Lentement, il se balance.

10-26 - Chapitre 4 Le journal  - une certaine....

Mardi 30 octobre – 21 heures 30 – interférences (1)

Voilà que mon bel ordonnancement de la journée se trouve tout modifié. Je ne sais que faire ? Je reste un moment avec mes deux convocations entre les mains.

A 9 h 30, je dois voir madame K. la psychologue au SMPR, avec qui j'ai rendez-vous, et à dix heures j'ai une autre convocation au parloir-avocat, à l'autre bout du bâtiment. Avec Michèle...

Il va falloir que je gère tous ces rendez-vous. Me voici un homme bien pressé ce matin. De toute façon, la priorité, ce sera Michèle. D'abord, je me rendrai au SMPR où j’abrégerai l'entretien. Je pense qu'elle voudra bien. Puis je me dépêcherai pour franchir tous les sas qui conduisent en haut de l'escalier en colimaçon.

Pourvu qu'on ne vienne pas m'ouvrir en retard et qu'ensuite, il n'y ait pas de blocages ce matin. Les 'blocages', aux Baumettes sont si fréquents, pour un oui pour un non, et nous ne savons pas pourquoi, toute la machine est immobilisée.

Quand ça arrive, d'un coup tout le monde doit s'arrêter de circuler (au bâtiment A en tout cas – pour les autres bâtiments, je ne sais pas). Tout se fige : les portes ne s'ouvrent plus, les grilles sont plus hermétiques que jamais. Chaque passage est compartimenté. On ne circule plus au rez-de-chaussée, on ne circule plus entre les étages, presque : on retiendrait sa respiration, et on attend.

Au niveau du poste central, - à l'endroit même où j'avais revu Adrian pour la dernière fois -, au-dessus du guichet commandé par le maton derrière sa vitre, il y a une lumière rouge alors qui s'allume. C'est comme au jeu un-deux-trois-soleil !, tout le monde se fige et on attend.

La ronde s'immobilise, aussi bien pour les détenus que les geôliers, pour les auxis en bleu de travail, avec leurs containers de poubelles mal fermés ou leurs chariots chargés de gamelles. Tous les autres personnels aussi s'arrêtent : ceux en tenue civile, les travailleurs sociaux et les visiteurs extérieurs (souvent des femmes, d'ailleurs, dont l'élégante légèreté tranche dans cet univers de métal et de crasse, de la pesanteur masculine).

Tout le monde se fige. Alors, ainsi on reste tous collés aux grilles, ou devant/derrière - des portes fermées, ou oubliés dans une cellule d'attente, ou bien entre deux étages, jusqu'à ce que le blocage soit levé. Comme un ballon d'hélium suspendu dans le ciel les Baumettes un moment hésitent. Tous nous flottons, jusqu'à la décision de remettre en marche l'ensemble du trafic. On attend.

Ça y est : un coup bref de sirène, le feu redevient vert. Les allées et venues peuvent reprendre et les rondes aussi. La décision vient du guichet central sûrement, ou bien d'ailleurs, qui sait ? Qui sait d'ailleurs ce qui a causé ce blocage ?

Alexandre, Alexandre-le-métis, m'a dit l'autre jour qu'il y a aux Baumettes des détenus encore plus isolés que nous (c'est vrai que nous sommes, en définitive, si peu isolés !) Des détenus dont la peine – ou la dangerosité, je ne sais – les obligent à circuler sans jamais voir personne. C'est pour eux que tout s'arrête, qu'on ne peut plus aller nulle part.

C'est ce que m'a dit Alexandre, et je suis tenter à le croire, il connaît si bien les Baumettes ! Presque, il y a grandi.

Je l'imagine alors, lui : Alexandre-le-Métis, comme un de ces détenus hors-classe. Je ne sais pas pourquoi c'est lui que j'imagine, peut-être en a-t-il le profil ? Ou peut-être me faut-il seulement un visage que je connais déjà pour me figurer un de ces bonhommes ?

Je l'imagine, tel le fantôme du Louvre, allant le pas de son allure altière. Je me le représente faisant partie du ban des truands et des assassins de la pire engeance : des dépeceurs d'enfants ou des poseurs de bombes, son âme encore plus damnée que la nôtre, avançant seul le long des longs couloirs, par les passages qui joignent les bâtiments. (Les détenus de son espèce sont nécessairement reclus dans un autre bâtiment que le nôtre).

Je le vois parcourant le grand souterrain sous la cour. Où se rend-il donc seul - qui nous oblige, nous, des centaines d'autres moins assassins que lui, à devoir attendre qu'il ait traversé les couloirs ?

Il me dit que c'est ainsi chaque fois que l'un d'entre eux a un rendez-vous, que ce soit pour aller au parloir (au parloir-avocat seulement je pense car je suppose que des êtres aussi abominables n'ont plus d'autre famille que leur – ou leurs – avocat(s)), ou bien quand ils se rendent à un autre service : l'infirmerie peut-être ou le SMPR ? (Je les imagine bien fous ou/et bien malades aussi).

Ces hommes qui ne croisent jamais leurs semblables, tant leur vue même pourrait les foudroyer, j'aimerais à présent les connaître, les voir rien qu'une fois. Je me les représente marchant d'un pas médiéval comme des chevaliers de pierre, des masques de la Mort rouge le long des coursives.

Ces hommes au regard de Méduse qui traversent la prison vidée de tous ses figurants : nous, les pointeurs et les petites frappes, les matons et les auxis, réduits à n'être qu'un chœur antique. Ces hommes peut-être sans espérance, j'aimerais qu'ils s'approchent de moi, ou bien pouvoir m'approcher d'eux, juste pour sentir leur souffle, sans même les toucher.

Les Baumettes doivent leur paraître alors ce qu'elles sont la nuit : un grand navire, déserté et sans équipage, immobile : un vaisseau suspendu tout en haut, à cent pieds au-dessus d'une vague. Ah ! Même Edgar Poe n'a pas autant d'imagination que moi. Ou alors je deviens complètement cinglé.

Alexandre serait l'un d'entre eux, ou plutôt, il en serait l'archétype. Un archange du mal, vêtu d'une longue pelisse bleu d'outre-mer qui rehausserait encore son allure. Un Corto Maltèse extirpé d'un cachot qui s'avancerait sans craindre personne. Puisqu'il n'y aurait plus personne. Personne d'autre au milieu de cet Enfer que son étrange solitude.

On vient me chercher à l'heure, muni de mes deux convocations et de ma carte pass-Baumettes, je descends.

Mardi 30 octobre – 21 heures 30 – interférences (2)

Je me suis mis sur mon trente-et-un avant que de sortir. Deux rendez-vous dans la même matinée. Il va falloir bien me tenir.

A 9 h 30, je me présente au SMPR. Cette nuit j'ai fait un beau dessin pour Mme K, un arbre généalogique, un arbre des morts et des vivants. Je me suis appliqué. Je me rappelle combien j'ai toujours aimé dessiner.

J'aurais préféré lui dessiner de petits papillons. (Pour les psychologues ça porte un nom, je crois). Déjà, l'autre jour, l'experte m'avait fait passer un test du même genre [le test de Rorschach]. Les papillons, moi j'ai toujours aimé ça.

Las mariposas, comme on dit en espagnol... Sûrement que j'étais prédisposé à dessiner des papillons ! Que vont-ils faire de moi tous ces psychologues ? Je sais bien que déjà ils m'ont jugé, jugé et sûrement condamné.

Comme prévu, j'abrège le rendez-vous avec la psy. Je lui explique que je dois me rendre au parloir-avocat. Elle comprend. Ça ne l'embête pas, elle doit en avoir l'habitude. Je lui remets mon dessin. Nous prenons rendez-vous pour dans deux semaines. La semaine prochaine, elle est en congés, me dit-elle.

***

Je me rends immédiatement au parloir-avocat. Seulement sept portails à franchir. Je patiente quelque temps dans cette grande salle d'attente. Il y a du monde ce matin. Parmi eux, trois types discutent ensemble et fument. Je reconnais Cédric. Cédric, mon ancien compagnon de jeu à la contrée. Il a toujours le regard aussi sombre.

C'est vrai qu'il a disparu de la cour, je ne l'ai plus vu depuis un moment. Mais cela est fréquent : soit qu'un détenu soit fatigué de descendre, soit qu'il ait été libéré ou transféré, soit qu'il soit mort, peut-être, et déjà enterré. Personne ne me tient informé et s'il fallait prendre des nouvelles de tout le monde, on n'en sortirait plus.

La prison est une entreprise qui gère des stocks : entrée/sortie. Des stocks de chair humaine, de la chair vivante qu'elle transforme et qu'elle conditionne, avant que de la remettre, tôt ou tard, sur le marché. Je m'y suis fait à présent : un matin tu es là, avec les autres, et puis, du jour au lendemain : hop ! tu disparais. Je sais bien que tôt ou tard ça m'arrivera à moi aussi ! En prison, il ne faut pas s'attacher.

Cédric me dit bonjour de loin, juste un signe du regard pour me dire qu'il m'a reconnu. On l'a donc déménagé de bâtiment. Il est en compagnie. Je n'ose m'approcher. Les autres savent-ils qu'il était auparavant au Deuxième nord ? Ce n'est pas écrit sur son front. Ce n'est pas écrit sur le mien non plus. (Je passe machinalement la main dessus, comme pour enlever toute marque, des fois qu'on nous découvrirait).

Pourtant, je n'irai pas le voir. Il ne viendra pas non plus. Seulement cet échange du regard, cela nous a suffi. Un regard de connivence peut-être, comme deux enfants qui savent eux-seuls ce qu'ils ont fait de mal. Quand nous jouions ensemble à la contrée, nous nous comprenions ainsi.

En prison, c'est comme au jeu de cartes : souvent il faut savoir se parler sans rien dire, sans rien dire de tout haut de peur que les autres puissent entendre. C'est dommage, j'aurais bien aimé lui parler cependant.

Mardi 30 octobre – 21 heures 30 – interférences (3)

Au bout d'un quart d'heure on m'appelle. Je retrouve Michèle dans le petit hall et nous rejoignons un des petits bureaux vitrés. Elle est souriante. Je la sens détendue, plus détendue que la première fois.

Elle porte un grand sac avec elle. Elle me dit qu'elle est venue m'apporter des vêtements. Elle avait d'abord pensé les déposer directement au service du vestiaire, puis elle s'est ravisée. Quant à faire le déplacement, elle s'est décidée à venir me voir...

C'est vrai que les Baumettes, c'est au bout du monde. Elle a bien fait de faire le détour.

Je lui souris. C'est drôle cette façon de justifier sa visite. Peut-être est-ce seulement par pudeur qu'elle me présente ainsi les choses.

« Puisque je devais t'apporter du linge, j'en ai profité pour passer... »

Elle aurait pu me dire : 'Tu sais, je viens parce que je désire te voir', ou bien seulement : 'Va ! Je ne t'en veux pas, je te pardonnerai peut-être, en tout cas, je ne t'abandonne pas...' Non, sa façon de me dire ça est plus subtile et plus douce. Elle est venue parce qu'elle passait dans le quartier, un ballot de linge sous le bras.

Elle me montre. Le sac qu'elle transporte est plein. En plus des fringues, elle y a mis du chocolat, et puis du saucisson et aussi du pain coupé en tranches. Manquerait plus que le vin ! Le parloir-avocat est bien incommode pour déjeuner ainsi. Mais va ! Nous grignotons ensemble : cela nous rassure, elle et moi de manger. Et ça nous rapproche.

C'est fou tout ce qu'on peut faire dans ces parloirs ! J'aurais dû être plus entreprenant quand je suis venu voir Adrian. Mais, à l'époque, je manquais d'expérience.

Notre conversation est bien plus douce que l'autre jour, moins tragique en tout cas. Peut-être se dit-on moins de choses. Elle et moi sommes toujours autant émus mais nous finissons par nous habituer. Je porte de mieux en mieux mes habits de criminel, j'ai l'odeur du Deuxième nord qui me colle à la peau et, peut-être une marque sur le front.

Elle devra bien s'habituer à ce que je suis devenu, si elle vient me voir plus souvent. Ensemble nous nous faisons une raison. (Quant à cette odeur, qui au départ me semblait étrangère, je la renifle tous les matins et toutes les fois que je me change : à force, c'est bien moi, je me reconnais...)

Elle me dit qu'elle a reçu ma dernière lettre, celle où je lui demandais de l'aide. Elle me dit que je l'ai bien inquiétée quand même. C'est aussi pour ça qu'elle est venue. Elle a craint pour moi. J'en suis désolé.

C'est vrai que je n'allais pas bien quand je lui ai écrit. Je lui dis combien je suis navré de lui avoir donné des soucis. Peut-être ai-je trop dramatisé ? C'est le même jour, je crois où j'ai écrit au médecin psychiatre, je ne sais plus.

« Tu sais, j'ai eu à des moments les idées vraiment noires, mais ça passe ensuite. Maintenant, je vais bien, rassure-toi. Ici je ne m'ennuie pas... ». Je lui raconte l'ordonnancement de mes journées.

C'est ça être en prison, on ne prend pas suffisamment soin de ceux qui sont restés dehors. Presque : on ne penserait qu'à soi-même et à ses petits soucis. Il faut que je la rassure. Tout va bien pour moi ! Tout va mieux à présent.

«J'ai même droit à un suivi psychologique depuis deux semaines. Avant de venir, tout à l'heure, j'ai vu la psy... ». Je sais que Michèle est intervenue pour tenter de hâter ma prise en charge. Je lui raconte aussi comment s'est passée l'expertise bizarre de l'autre jour. Comment avec la nana (pardon : l'experte), nous avons grillé une cigarette ici, dans ce même parloir.

Je lui parle aussi de ma nouvelle cellule, de mon nouveau co-cellulaire : Jean-Marie ; des parties d'échecs dans la cour et des cours que je suis à l'école et qui me ramènent à quand j'étais petit. Des choses bien banales, en somme. Une vie de prisonnier toute tranquille et sans histoire. Elle me sourit avec douceur et nos mains se frôlent. Elle et moi devons restés pudiques.

Je lui parle enfin du départ d'Adrian, des dernières lettres qu'il m'a envoyées et que je n'ai reçues qu'après qu'il soit parti. Elle me dit qu'il faut que je l'oublie lui aussi à présent. C'est vrai qu'il faut que j'oublie plein de choses. Il faut que j'oublie presque tout le monde aussi. Je sais qu'elle a raison, mais j'en ai, malgré tout, à nouveau les larmes aux yeux.

Voilà à nouveau que je pleure.

Notre échange se prolonge et se prolonge encore. Il y a tant de douceur ici et un peu de douleur aussi. Je lui parle de mes nouveaux camarades, de ces hommes que je finis par connaître et qui sont ici ma seule compagnie.

***

En sortant, on ne me permettra pas de récupérer le sac de vêtements. C'est vrai aussi qu'elle a la malencontreuse idée de demander la permission au surveillant ! Peut-être aurait-il fait semblant de ne rien voir ?

En plus, elle m'avait amené un petit lecteur MP3 sur lequel étaient enregistrés des lieder de Schubert et d'autres morceaux classiques que j'aime aussi. Bon : pas de vêtements aujourd'hui, ni de musique plus tard. Elle verra de déposer le sac au service du vestiaire, à l'extérieur. Bien sûr d'avance je sais qu'on ne m'autorisera pas le petit baladeur. Les morts ont-ils d'ailleurs besoin d'écouter de la musique ? (à part le jour de leur enterrement, évidemment).

Avant de nous quitter elle me promet de revenir me voir.

Mercredi 31 octobre – 18 h 30 – on a tous failli griller

De nouveau et encore il pleut. Est-ce parce que je suis en prison qu'il pleut autant ? C'est comme si le bon Dieu avait décidé de faire ici le grand ménage. Qu'il voulait laver les Baumettes à grande eau. A mon avis, ça ne sera pas suffisant : le déluge, lui-même n'y suffirait pas ! Bon, avec un temps pareil, pas de promenade aujourd'hui.

Ce matin, personne ne m'attend. C'est normal, je suis en vacances. A la Toussaint, pour tous les diables que nous sommes, la plupart des activités sont suspendues. Il n'y a que nous et les gardiens qui sommes de permanence. Ils auraient pu nous donner aussi quelques jours de récupération : on est là tout le temps !

Jean-Marie est attendu tout à l'heure au parloir-famille. Il s'habille comme en dimanche, plus encore que les autres jours, lorsqu'il se rend au parloir-famille. Il va y retrouver ses vieux parents, et parfois une de ses filles qui descend de Paris pour le voir. Il a rendez-vous à neuf heures trente.

Comme il faut m'occuper ce matin et que je ne sortirai pas, Jean-Marie me propose un exercice de mathématiques à résoudre. Il me propose de tourner en rond, cette fois-ci trigonométriquement, en étudiant les sinus et les cosinus.

Allez ! je me lance. Sur le cercle étroit d'un rayon tout riquiqui, ce matin, je cosinusserai lévogyrement : avec ça, je ne risque pas de décoller. J'ai déjà fait hier toute une série d'exercices sur les suites géométriques et je n'en ai pas encore fini avec ces bêtes-là. Mais il faut bien me changer les idées...

J'ai mis dès à présent une soupe au bain-marie. Des légumes cuisent à la vapeur. Nous aussi : dans la cellule, l'humidité nous emprisonne et dégouline des murs. Le fumet douceâtre de la courgette chaude se mélange à l'odeur des corps enfermés, et faire des mathématiques me fait transpirer de l'esprit.

Pour tenter d'aérer un peu l'ambiance, Jean-Marie ouvre en grand la fenêtre. Pas besoin d'abaisser le rideau. En bas, dans la cour du troisième, y-a dégun : pas un chat, pas un rat. Les petits canards sont restés bien au sec dans leur cellule. [Sauf dans celles qui prennent l'eau, évidemment : les Baumettes n'étant pas partout parfaitement étanches – voir le Rapport du Contrôleur général des prisons].

La fenêtre bien ouverte sur le monde et le drap qui nous sert de protège-cailloux hardiment soulevé, nous espérons que toute cette vapeur accumulée pourra aller prendre l'air. Peine perdue. Une grande fumée commence à envahir la cellule. Une fumée épaisse, noire et âcre comme si on brûlait dans la cour de vieux pneus.

Ça doit cramer quelque part. Jean-Marie referme la fenêtre : mieux vaut encore nos vieilles odeurs et celles de la soupe que celles qui montent d'un crématorium. Peut-être en cuisine ont-ils oublié la gamelle sur le feu.

Nous verrons bien.

***

Jean-Marie s'inquiète à présent, on n'est pas venu le chercher. Ses parents sont sûrement déjà entrés là où on accueille les familles. Il va être en retard pour son parloir. Il a pourtant mis le drapeau comme il faut. A part des bruits étranges dans le couloir et l'eau qu'on entend couler, rien ne bouge.

Jean-Marie fait les cent pas de plus en plus nerveusement à travers la cellule. Et vouloir faire cent pas, dans un espace aussi esquiché, ça en fait des allées et venues. Presque, ça me dérange, maintenant. C'est du sérieux : je fais des mathématiques, il faut que je me concentre. Je ne lui dis rien, je baisse le front et je me cramponne sur ma feuille, presque à toucher l'énoncé.

A dix heures, voilà qu'enfin on vient. Jean-Marie force presque le passage. Je suis assis et je lève à peine les yeux par-dessus les sinus (et les cosinus). 'Je ne veux plus qu'on me dérange : sortez et fermez bien la porte derrière vous !', ai-je envie de dire à tout le monde.

Vlan ! c'est pour moi. « Bruno G., vous êtes attendu au parloir-avocat... ».

Encore une convocation-surprise ! J'espère que ce n'est pas une nouvelle expertise. Je suppose que c'est mon avocat, cette fois-ci. Ce ne peut pas être Michèle à nouveau, elle est passée hier. Allez ! il faut que j'abandonne mon cahier d'exercice. Je prends à peine le temps de me chausser. En cellule, je reste le plus souvent en survêtement et en savates. Ma cellule, c'est aussi ma chambre, après tout : je m'habille à mon aise ! J'irai comme ça, tant pis, ils avaient qu'à me prévenir plus tôt.

Pendant ce temps, Jean-Marie trépigne des deux pieds. Il explique au gardien qu'il avait rendez-vous à neuf heures trente et qu'il est déjà dix heures sonnées. « Ce n'est pas grave, lui répond le maton laconique, tout l'étage était bloqué. Allez-y maintenant ! » Il lui cède le passage.

Je sors ensuite, pas loin derrière, mais Jean-Marie a filé à la vitesse de l'éclair, déjà je l'aperçois qui franchit le portail tout là-bas. Moi, vraiment, je ne suis pas pressé. Et, en plus, c'est tout mouillé partout. Je fais gaffe où je mets les pieds. Le gardien me colle aux talons.

***

Le couloir est remplie de fumée, il y a de l'eau qui coule par dessus le grand vide qui relie les étages. La cellule voisine de la nôtre, trois portes plus loin est grande ouverte. C'est donc là que ça a cramé. Je comprends à présent d'où venait l'épaisse fumée tout à l'heure.

En passant, sans m'arrêter, je jette un coup d’œil à l'intérieur. Les murs, le sol, le lit et les quelques affaires gisant-là fument encore. Au milieu de la cellule s'élève un léger brouillard fait de vapeur d'eau et de cendres en suspension. L'odeur âcre du feu éteint se mélange à présent à celles habituelles des Baumettes. Le couloir est une pataugeoire.

'On a tous failli brûler'

Je me rajoute : 'J'espère qu'ils ont une bonne assurance-incendie. Y-a dû avoir des dégâts là-dedans'. Je m'enquiers de savoir auprès du gardien qui m'accompagne si quelqu'un a été blessé. Le type ne me répond même pas. Peut-être qu'il ne sait pas, peut-être que c'est pas lui qui s'en occupe...

***

Je rejoins le parloir-avocat. Je connais le chemin. Là, ni même je patiente. C'est un parloir-blanc, m'apprend-on [on dit aussi : un parloir-fantôme, je trouve cette expression plus imagée : les fantômes vont bien aux Baumettes!] Mon avocat a fait savoir entre temps qu'il ne pouvait pas venir ce matin. 'Décidément, celui-là, il me joue la fille de l'air...'

Viendra-t-il donc me voir un jour ? Hier, Michèle m'a dit qu'elle avait pu le joindre. Il lui a indiqué qu'il a reçu à présent les éléments de mon dossier d'instruction et qu'il allait me recontacter bientôt. Mais bientôt, quand ? Peut-être à sa lecture le brave homme s'est-il tellement senti découragé qu'il hésite à présent à pousser jusqu'ici.

Mon cas est désespéré.

Et moi qui ne peut toujours pas lui téléphoner. J'ai pourtant fait une demande par écrit ! Pas une seule fois : plusieurs fois. Toujours aucune réponse. J'ai même écrit, comme on me l'a dit, à la Juge pour qu'elle m'y autorise. Jusqu'à présent : peine perdue. J'ai le sentiment qu'il n'y a pas que moi qui désire que je sois totalement coupé du monde. Tous s'y mettent aussi.

Mais, va ! Ça me va bien quand même : je ne désire pas tant que ça le voir. Que pourrait-il m'apporter, si ce n'est de mauvaises nouvelles ? Je redoute d'entendre certains mots, de lire l'acte d'accusation, de devoir éplucher la liste de ce qui m'est reproché.

Je repars direct d'où je viens : en cellule. Je remonte à l'étage et je repasse devant le sinistre encore tiède. Je me répète encore :

'On a tous failli brûler'...

***

Je pense l'avoir rêvé, ce grand incendie, l'avoir imaginé, peut-être même l'avoir espéré.

Que vienne le Grand soir ! Que souffle l'incendie sur Rome et sur toutes les Baumettes ! Qu'on brûle tous, enfin ! les bons comme les méchants, les détenus et les matons. Seuls les rats, peut-être, mériteraient qu'on les épargne : pauvres bêtes ! Une lyre ! qu'on m'apporte une lyre !

Quel poème vais-je pouvoir écrire cette nuit pour célébrer la crémation de la cellule 2XX5 ?

'On a tous failli brûler', je me répète encore...

Tout en rêvant de flammes et de corps calcinés, je prends soin de ne pas trop mouiller mes chaussures. Elles commencent à être usées sur le dessous, peut-être à force de tant marcher en promenade. Une des semelles, je crains, laisse pénétrer l'eau. Et c'est plein d'eau partout !

Voilà, on referme la porte derrière moi. Entre l'aller et le retour, j'ai bien perdu une heure pour rien. (Une heure qui vient se rajouter à la litanie des heures à rien foutre que je collectionne ici depuis mon incarcération.)

D'un coup, je m'aperçois que tout à l'heure, en partant, j'ai oublié de débrancher le toto. Heureusement que mon absence a été brève. Je rajoute tout de suite de l'eau dans la casserole. Quel con je suis !.

'On a tous failli brûler...' Et le toto avec.

***

Il est cinq heures, cet après-midi quand on nous remonte de la promenade. La soupe a bien eu le temps de cuire à présent. Je constate que bien que mon cahier de mathématiques soit resté ouvert et sans surveillance, aucun cosinus, ni aucun sinus n'ont eu l'idée de s'échapper. Tant π pour eux ! [Seuls, peut-être, les mathématiciens apprécieront...]

En bas, j'en ai appris plus sur le grand incendie qui a bien failli nous emporter tous.

C'est la cellule à côté celle de Santiago-le-Gitan qui a pris feu. Le type – un détenu que je ne connais pas - a eu ce matin une visite au parloir-famille et il a oublié, en sortant, d'éteindre sa plaque chauffante. Faisait-il chauffer sa soupe lui aussi de bon matin ?

Plus sûrement, il s'en servait comme chauffage d'appoint. Il commence à faire un froid d'hiver dans les cellules et, même le chauffage allumé, il fait un peu frisquet. L'humidité et le temps pluvieux renforcent encore cette sensation. Surtout quand il faut se lever.

Les détenus qui bénéficient d'une plaque chauffante - normalement prévue pour le repas -, s'en servent de radiateur. Il y a bien, sur ces appareils, une minuterie mais ils savent comment la débloquer. Les plaques chauffantes marchent ainsi en continu. Le risque bien entendu étant la surchauffe du câble, de la prise et de l'ensemble du circuit électrique (qui ici n'est pas vraiment aux normes).

Presque, je regrette ce soir que seulement on ait tous failli brûler, qu'on n'ait pas tous cramé un bon coup pour de bon... Ce grand feu m'aurait permis une écriture plus élégiaque sur les ruines fumantes des Baumettes calcinées.

Que dire d'autre sur le médiocre incendie de la cellule 2XX5 ? Peut-être que j'ai pu sauver, in extremis, un toto - notre toto - d'une mort certaine, mais que sait l'univers du drame ?

[La commission de sécurité, constatant la vétusté et la dangerosité du système électrique a demandé en 2011 la fermeture des Baumettes. Demande refusée, bien entendu : que ferait-on de tous ces détenus ? Ah, si seulement le bagne de Cayenne était encore en service, on aurait pu loger tout ce beau monde! Et, en définitive, s'ils brûlent tous : Dieu saura bien reconnaître les siens. Je plaisante]

10-26 - Chapitre 4 Le journal  - une certaine....

Jeudi 1er novembre 21 heures 30 – une certaine éternité

''Décidément, nous sommes hors du monde...

Je meurs de lassitude. C'est le tombeau'' (A. Rimbaud)

Ici, de l'autre côté de l'horizon des événements, le temps s'est ralenti. Maintenant, presque il s'est arrêté. Aujourd'hui, 1er novembre, pour tous ceux de l'extérieur, ça doit être un jour férié.

Ici, aucune activité, Jean-Marie peut dormir plus longtemps : pas de parloirs, pas de livraison de cantine, pas d'école ni de gymnase. Rien. Seulement le choix de rester en cellule ou de descendre en promenade.

C'est la Toussaint. Je pensais que c'était dimanche passé, mais non : c'est aujourd'hui. Dimanche, hier, lundi, mardi, aujourd'hui..., ici c'est du pareil au même : tous les jours se ressemblent. La Toussaint en prison, c'est un jour bien banal : un jour des morts parmi tant d'autres, un jour sans cérémonie.

***

Je fais l'expérience du temps emprisonné.

Je n'ai pas de montre. Normalement, les montres sont interdites en prison. Enfin, je crois. Parce que beaucoup de détenus ont des montres quand même. C'est vrai que je n'avais pas de montre quand on m'a transporté ici dans le fourgon et puis qu'on m'a déshabillé. Mon téléphone portable est resté dans les mains de la police. Il me donnait l'heure et me jouait de la musique.

Une montre ça doit être bien utile, surtout quand on veut savoir l'heure, avoir un aperçu du temps qui passe. Ça permet aussi de se chronométrer, par exemple quand on fait du sport, ou bien de mesurer le retard d'un train qui n'arrive pas.

A quoi me servirait une montre en prison ?

Savoir l'heure me serait pourtant bien nécessaire la nuit, quand je me réveille - tout seul ou à cause des coups frappés du dehors, et que je sais que je n'arriverai pas à me rendormir. Ça me permettrait de décider si ça vaut le coup d'ouvrir un bouquin, ou bien seulement d'attendre le petit jour comme un enfant qui fait semblant qu'il dort.

Oui, c'est ça : une montre pour mesurer les heures la nuit.

La montre molle

Une montre, Jean-Marie en a bien une, lui, mais elle ne marche pas. Ou plutôt elle marche de manière bizarre : elle donne l'heure de façon aléatoire, à sa guise. Un coup oui, un coup non. Elle a dû tomber et depuis ses aiguilles se sont mises à flotter. Parfois elles avancent, parfois elles retardent, parfois elles s'arrêtent complètement.

C'est une montre folle, une montre que Jean-Marie tente à chaque fois de raisonner mais qui n'en fait qu'à sa tête ; c'est une montre molle qu'il essaie par tous les moyens de rafistoler en lui ouvrant le ventre, en lui resserrant les écrous, en la dépoussiérant : mais rien n'y fait. Il devrait la jeter.

Souvent, il la pose – ou plutôt la dresse -, fièrement, sur la petite étagère devant la télé. Pour bien qu'on la voie peut-être. Jean-Marie me dit que c'est pour pas qu'elle reste couchée. « C'est quand elle est couchée qu'elle a tendance à s'arrêter... » La paresseuse!

Il tente encore de la réparer. Tel l'horloger de Saint-Paul, il est attablé et a rapproché la lampe du dessus. Il est équipé de sa paire de ciseaux-tournevis : une paire de ciseaux d'écolier qu'il a cantinée, - une paire à bout rond – et qu'il a transformée en couteau-suisse, en en cassant l'extrémité et en affûtant sa lame. Il a ouvert le cadran et dissèque la montre comme s'il s'agissait d'un insecte. Jean-Marie est vraiment bricoleur.

« Jette-la, tu vois bien qu'elle marche pas ta breloque ! Elle fait n'importe quoi...»

Il lève les yeux vers moi. Comme il a mis ses lunettes pour mieux voir dans les entrailles de l'animal, il me regarde par-dessus la monture, d'un regard bien réprobateur. Là, je comprends que je me suis trop hasardé. Il pince peut-être légèrement les sourcils. Ça me suffit pour savoir que je viens de dire une bêtise. Il ne s'en séparera pas de sa montre.

« Tu sais comme c'est difficile d'avoir une montre ici. Il ne l'autorise pas à l'entrée... »

Il m'explique alors comment celle-ci, il l'a obtenu par un échange, un troc avec un autre détenu. Un échange contre un service. Quelqu'un à qui il servait de plume, pour qui il écrivait le courrier. Des lettres pour sa femme, pour son avocat, pour le juge aussi...

Peut-être que ce type l'avait reçue un jour, de la même façon : en échange d'un autre service, ou bien de fringues, de tabac ou de nourriture ? Peut-être qu'à l'origine, c'était une montre volée – ou une montre trouvée, ce qui revient au même ? Peut-être depuis passe-t-elle ainsi de main en main, dans cette prison, sans jamais réussir à trouver son ultime destinataire, celui auquel elle est réellement destinée ? Peut-être ne le trouvera-t-elle jamais ?

Quel sens trouvent-ils, tous ces hommes, à garder une mécanique aussi capricieuse qui ne peut donner la bonne heure à personne ?

In illo tempore

Jean-Marie reste trop attaché à la mesure du temps, au temps compté, au temps de Newton et de Huygens, celui qu'on apprend à l'école. Ce temps avec une flèche au bout, celui qui lui permet d'être à l'heure, - ou, plutôt, concernant JM, qui le met toujours en retard.

Ce temps qui veut nous fait croire, peut-être, que demain sera un autre jour.

Compter le temps, en prison, c'est une façon comme une autre de ne pas vouloir tout lâcher, de ne pas complètement s'abandonner à la durée de sa peine. C'est le temps du monde extérieur, celui des gares et des aéroports, du journal de 20 heures à la télé, des trois-huit et des RTT. C'est un autre temps.

'Tu as bien tort Jean-Marie : Chronos est un assassin'. Ici ce temps-là est une impasse, il n'est pas pour nous. Je le laisse aux gardiens, aux juges, à la société entière. J'explore ici, 'à présent', un temps bien plus profond, et bien plus vaste aussi. Un temps qui se reflète et se décale comme de la lumière. Un temps réfractaire qui éclate en mille morceaux immobiles.

Un temps fait pour le rêve et les fantaisies de l'esprit.

le temps ralenti

Quand j'étais libre encore et que j'imaginais Adrian dans sa prison, la mienne à présent, j'étais persuadé que ses heures duraient des années et que sa peine devait être pour lui plus longue encore qu'un jour sans pain.

Rien n'est plus faux, je m'en rends compte à présent. Le temps carcéral est surtout long pour ceux qui se le figurent du dehors. Et il est plus long encore pour celles et ceux qui ont un proche en prison et qui attendent d'entre ces murs un signe, un geste, un appel.

Attendre devant une de ces portes fermées, j'en ai fait l'expérience, est plus dur encore que d'attendre dedans. Dedans, on n'a pas d'autre choix. Il nous faut bien patienter. Alors que dehors, devant ce grand portail, on a toujours l'idée qu'on peut fuir, qu'on est libre de ne pas attendre. Qu'on peut partir et oublier.

L'attente, avant le parloir est infernalement longue : attendre devant la porte des Baumettes, avec tous ces autres qui attendent aussi, ajouter ainsi notre attente à la leur ; attendre ensuite une première fois, puis une seconde, puis une troisième enfin, que l'ensemble des portes et des grilles s'ouvrent et que tous les contrôles soient faits (contrôle d'identité, passage sous le portique, contrôle des affaires qu'on vient déposer...).

Attendre sans être vraiment sûr que celui ou celle qu'on vient voir sera au rendez-vous.

On vous tamponne une encre indélébile sur le dos de la main – une encre détectable aux rayons et qui servira, à la sortie, pour vérifier que vous n'ayez pas échangé votre place avec la sienne. Enfin, on vous conduit dans une des petites cases vides, un guichet vitré de deux mètres sur deux à peine, meublé d'une table, de deux chaises et rien d'autre. Juste une porte en face de celle par laquelle vous êtes entré. C'est par là qu'il, qu'elle viendra.

Attendre quelques minutes encore : viendra-t-il ? L'a-t-on informé qu'il avait parloir ce matin ? Voudra-t-il venir, seulement jusqu'ici ? Les secondes sont des heures à ce moment-là.

Vécu du dedans, c'est pas du tout la même chose. C'est aussi long (objectivement, je veux dire), il y a autant de portes, de sas et de contrôles - peut-être plus -, mais cela n'a plus la même importance. Ces portes, ces grilles on les passe comme des automates, on trottine de la cellule aux parloirs comme des souris mécaniques, le cerveau déconnecté.

***

Tout va si vite, et rien ne bouge pourtant. Mes journées sont à peine commencées qu'elles s'achèvent déjà. Tout ici dedans tourne en rond dans une valse rapide, image par image, chacune immobilisée, figée dans le glacis d'un temps uniforme.

Et tous ces détenus, ces corps sans âme ! dedans nous tournons, comme des enfants perchés sur un manège. Tourner semble irraisonnable, peut-être vaut-il mieux rester couché tout le temps dans sa cellule, et pourtant c'est tout ce que nous faisons : tourner, tourner, tourner.

Seul le temps est parfaitement immobile, tellement immobile qu'il en devient inutile.

« Jean-Marie, vraiment à quoi ça sert ici d'avoir une montre ? »

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