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journal d'un détenu au quartier des "Isolés" - Prison des Baumettes à Marseille

Publié par Bruno des Baumettes
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Lundi 24 septembre – 19 heures - premier jour d'école

Ce matin, il pleuvait et cet après-midi le ciel reste menaçant : un temps à retourner sur les bancs de l'école. J'ai reçu aujourd'hui une convocation pour passer le test scolaire. (En fait, je devais m'y rendre déjà vendredi matin, mais on a oublié de m'appeler). Je suis décidé à le réussir ce test, quitte à copier sur mon voisin – je plaisante.

 

Je sors à 13 heures 45 avec les autres 'élèves-détenus'. (Comme il y a dans l'armée des 'élèves-officiers', on peut imaginer qu'il y ait ici des 'élèves-détenus' !) Ils ont tous comme porte-documents une chemise en plastique vert qui les reconnaît. Debout devant la grille qui ferme l'étage, nous attendons qu'on nous ouvre la porte comme des enfants sages.

 

Il y a là tous ceux que j'aime : Jean-Marie, Momo-la-Cayolle (qui porte de grosses lunettes de vue qui lui donnent un visage très sérieux), Ali-le-Comorien, Noël-le-Black. Il y a aussi François-le-Gitan que je n'avais plus vu depuis le départ de Patrick, et Damien, que nous retrouvons depuis sa sortie de cachot.

 

Le gentil garçon garde encore quelques traces sur le visage et un œil au beurre-noir mais rien de vraiment grave nous dit-il. Il s'est fait 'chopper' par les surveillants : 'il a morflé pour d'autres'. Le cachot ne semble pas lui avoir affecté le moral. Il est drôle avec son œil au beurre-noir et son large sourire !

 

Nous sommes bien une grosse dizaine à patienter. Il y a ceux que je connais et d'autres que je ne connais pas. Il y a ceux que je croise régulièrement dans la cour à qui je ne parlent pas. Il y en a aussi que je vois pour la première fois. Nous descendons au rez-de-chaussée et de nouveau nous attendons.

 

Nous attendrons ainsi jusqu'à l'arrivée des professeurs : un homme et une femme, détachés par le Ministère de l'éducation : des instituteurs spécialisés, en quelque sorte. L'attente se prolonge : ils sont en retard. Je me dis que c'est rare pour des enseignants.

 

[J'apprendrai que ce qui les met constamment en retard, ce sont les différents contrôles et 'check-points' qu'ils sont obligés de franchir. Neuf sas à traverser depuis l'extérieur. N'entre pas qui veut aux Baumettes !].

 

Les détenus du Deuxième nord ont droit à trois demies-journées d'école par semaine : le lundi, le jeudi et le vendredi. Le lundi, l'école se termine plus tôt. A 15 heures 20. Nous ne sommes pas 'mélangés' aux élèves des autres étages et donc notre effectif est moins important, je pense, que celui des autres groupes.

 

L'accès aux classes se trouve en soubassement, en bas des escaliers sur la droite. Juste en face du couloir qui mène aux cours. Il faut descendre encore cinq marches pour rejoindre de plain-pied un étroit passage extérieur qui mène à un petit édicule situé entre le mur d'enceinte et le bâtiment A. Quand je dis de plain-pied : je veux dire qu'on patauge dans la merde.

 

Le passage extérieur reçoit, de ce côté-ci, le même tas d'immondices jetés des étages que celui qui mène aux cours, de l'autre côté. Mais comme l'espace est ici moins large, il s'y concentre encore plus de saletés au mètre-carré. La seule solution qu'a trouvée l'Administration pénitentiaire est de construire une sorte de galerie de protection en ferraille, et grillagée sur les côtés, qui couvre le passage et qui permet une traversée moins risquée.

 

L'odeur est pestilentielle : une odeur faite d'un mélange d'ordure et d'eau stagnante. Une eau qui ne trouve plus le chemin des égouts, qui reste-là et qui fermente lentement. Quelques cadavres de rats nous indiquent le chemin. Je suppose qu'il y a plus de rats que d'élèves qui vont à cette école !

 

Cette courte galerie débouche sur un étroit couloir intérieur qui donne accès à : - une pièce réservée aux gardiens, - une pièce pour les auxis, - deux grandes salles de classe, - et, enfin, à un gymnase qui se situe tout au fond. Il y a encore là trois portes verrouillées à passer. Une fois les instits' arrivés, nous suivrons tous à la queue leu leu un gardien chargé de nous ouvrir.

 

Le groupe se scinde en deux : une partie va avec Jérôme, le 'professeur', l'autre avec Virginie, la 'maîtresse d'école'. (Je sais bien qu'ils sont tous deux 'professeurs des écoles', mais je ne sais pas si on dit : une professeuse, ou une professeure, alors je l'appelle 'maîtresse', ça lui va bien.)

 

Je passe aujourd'hui le test d'admission : nous sommes deux, d'ailleurs, à le passer. Un autre détenu, plus jeune que moi, est aussi sur les rangs. Il porte – c'est un hasard - le même nom de famille que moi.

 

[Ce hasard me permettra plusieurs fois d'être admis à l'école, sans que l'on m'ait donné le billet de circulation. Ces billets nous sont délivrés au jour le jour, activité par activité. Nous ne pouvons nous rendre nulle part, sans ces fameux sésames, et, comme souvent l'informatique a des bugs, les uns ou les autres, de façon très aléatoire, nous pouvons nous retrouver bloqués. Ou alors, il faut négocier le passage avec le surveillant d'étage.

 

Le fait qu'il y ait un autre G..., portant le même nom que moi, m'a permis plusieurs fois de profiter du billet de l'autre détenu, mon homonyme. - Entre-temps celui-ci avait quitté le quartier des isolés, mais ça, l'ordinateur a mis plus d'un mois à le savoir...].

 

Mon homonyme est moi, nous passerons le test dans le groupe de Jérôme. Il s'agit de questions de français et de mathématiques d'un niveau sixième, à peine. Je pense que j'ai fait tout bon. Jérôme nous interroge aussi sur notre parcours scolaire et professionnel. Je préfère me limiter en disant que j'ai le bac. (Ce qui est vrai.)

 

Pendant que nous faisons ce test, Jérôme donne au groupe une leçon de géométrie. J'écoute le crissement de la craie blanche au bout du grand compas. Jérôme trace un arc-en-ciel sur le tableau noir. L'ambiance est studieuse et concentrée. Le prof a de l'autorité, et les élèves le sentent. Il y a là, entre autres : Jean-Marie, Noël et Damien. C'est le groupe des 'forts'.

 

Jérôme me dit qu'il n'y aura pas école pour moi avant la semaine prochaine. En effet, il faut attendre le résultat des tests et, surtout... que je puisse être intégré dans la base de données qui nourrit la machine à fabriquer les bons de circulation. Déjà, j'ai hâte qu'on soit la semaine prochaine. C'est vrai que ça fait un moment que je n'ai pas étudié la longueur de l'hypothénar ou l'aire d'un sphéroïde... Ça me fera une bonne révision. Peut-être deviendrai-je, un jour, quand je serai grand, mathématicien ou géomètre, qui sait ?

 

Il est tôt encore. Nous remontons dans nos cellules. L'école ça change de la promenade. [Beaucoup de détenus suivent les cours scolaires pour obtenir des RPS – remises de peine supplémentaires – qui sont données de façon discrétionnaire par l'Administration pénitentiaire aux détenus, en tenant compte de leur comportement et de leur participation à différentes activités (écoles, suivi psychologique, formation, etc...)].

 

Dans l'escalier qui nous ramène, je me surprends à 'taxer' une cigarette à Noël-le-Black. Je n'ai plus de tabac et l'envie de fumer s'est installée. Il me doit bien ça, Noël : l'autre fois, quand il n'en avait pas, c'est moi qui lui en ai donné. Décidément, ici je ressemble de plus en plus à ce que je suis : un taulard parmi d'autres.

 

Berthet One - L'évasion

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Mercredi 26 septembre – 17 heures – 2XX2

Hier après-midi, je suis sorti en promenade. Rien de nouveau sous le soleil, ou plutôt, comme la veille, nous avons marché sous un ciel menaçant et lourd. Momo-la-Cayolle est là, il y a aussi Ali-le-Comorien.

En traversant la coursive, à 14 heures, je croise Jean-Marie. Le voilà tout affairé et chargé de deux grands sacs qu'il pousse devant lui. Il m'apprend qu'on le déménage. Il n'était pas au courant, mais c'est comme ça. A midi on est venu lui dire de préparer son paquetage. On le déménage.

Jusqu'alors ils étaient deux dans une cellule qu'il partageait avec Assa, le joueur de contrée à la barbe grisonnante. Mais depuis une semaine, un troisième détenu les avait rejoint : Dédé-la-Fortune. A présent, lui a-t-on appris tout à l'heure, il y a 'incompatibilité' pour qu'on les laisse ensemble tous les trois.

Dédé. Dédé-la-Fortune. Dédé est un 'très ancien', débarqué il y a quelques jours. Peut-être est-il ici le plus ancien de tous. Je ne connais pas son itinéraire, ni encore moins les raisons de sa venue parmi les isolés. Est-ce en raison de son grand âge ? ou bien par rapport à son état de santé ? Je n'en sais rien. Je me demande s'il y un âge pour la retraite en prison ?

Je l'ai rencontré dimanche dernier dans la cour pour la première fois, le surlendemain de son arrivée. Il était descendu avec Jean-Marie. Dédé ressemble à un retraité souriant qui se serait égaré aux Baumettes, par mégarde. Il est malade, très malade, nous apprend-il. Il espère une libération pour raisons médicales, c'est prévu dans une loi, me dit-il, sur l'humanisation des conditions de détention (?).

Il arrive d'un autre établissement pénitentiaire – peut-être Luynes, peut-être Salon ? je ne sais pas. Il me l'a dit mais j'ai oublié. Ce n'est pas son premier séjour ici, aux Baumettes. D'ailleurs, il connaît Jean-Marie. Ils ont déjà partagé la même cellule. De retour ici, il a demandé à être placé avec lui. L'Administration a été assez bonne fille pour lui accorder ça. Mais à présent, c'est Jean-Marie qu'on déménage.

[L'état de santé de Dédé ira vite en se dégradant, quelques jours après, on apprend qu'il a été transféré au service hospitalier de l'Hôpital Nord – où des chambres sont spécialement aménagées pour les détenus. Je n'ai plus eu, depuis, de ses nouvelles. J'espère qu'il n'est pas mort. Cela me confirme, si besoin était, que les Baumettes ne sont vraiment pas un endroit où il faut tomber malade!]

C'est Jean-Marie qu'on déménage. Il ne pouvait plus rester dans la même cellule que Dédé et Assa. Incompatibilité, lui a indiqué le surveillant. Incompatibilité de quoi ? Incompatibilité réglementaire. En effet, Dédé et Assa sont tous les deux déjà condamnés : ils effectuent ici leur peine de prison ferme. Jean-Marie, lui, est toujours prévenu, en détention provisoire.

Mettre un détenu-prévenu avec deux condamnés dans une même cellule ne serait pas, semble-t-il, conforme au règlement. C'est ça, précisément qui créerait 'incompatibilité'. J'avance tout ceci sans en être vraiment certain : je ne connais pas le mélange minimum légal.

Je côtoie ici quotidiennement des types condamnés à de lourde peine. Ils partagent avec 'nous' qui ne sommes encore que prévenus la même cour, les mêmes couloirs, parfois la même cellule. Ici au Deuxième nord, condamnés et prévenus, nous menons la même vie. Nous apprenons à vivre ensemble. Leur expérience de la prison nous est très instructive. Ils sont nos instructeurs en quelque sorte.

Toujours est-il que Jean-Marie aujourd'hui déménage, sans arme mais avec tous ses bagages. Je le vois, en plein effervescence. Je le sens bien encombré avec ses deux grands sacs. Je le sens ennuyé aussi. Il quitte une cellule où il se sentait bien et il ne sait pas à présent dans quel état il va trouver la prochaine (certaines cellules sont littéralement fracassées).

Mais ce qu'il craint par-dessus tout, me dit-il, c'est de se retrouver tout seul. La solitude lui pèse plus que la compagnie de ses semblables. Nous échangerons juste quelques mots dans le couloir, lui sur le chemin de sa nouvelle pension, moi, en route pour la cour.

«- Jean-Marie, ça tient toujours ta proposition de l'autre fois ?

- C'est-à-dire ?

- L'idée qu'on partage la même cellule ?

- Oui, bien sûr, c'est d'accord. -

- Tu peux faire un courrier, alors ?

- J'en ferai deux : un pour toi et un pour moi, je signerai à ta place.

- C'est OK ! »

Jean-Marie fera, dès l'après-midi, deux courriers, un pour moi et un pour lui. Nous cohabiterons, pourvu qu'on nous y autorise. Il signera à ma place. S'il ne désire pas rester seul, moi, à tout prendre, je préfère sa compagnie plutôt que celle de je-ne-sais-qui, qui peut à tout moment m'être imposé. C'est étonnant, d'ailleurs que jusqu'à ce jour on m'ait laissé tout seul. Depuis le départ de Patrick, je la trouve presque trop vaste, ma cellule.

Ça n'a pas tardé. Notre demande est satisfaite. On m'a annoncé tout à l'heure mon déménagement. Ça arrange tout le monde. Ça fera plus de place pour les prochains arrivants. A 13 heures 30, je fais mes bagages. J'ai déjà plus de choses que quand je suis arrivé. Je récupère aussi toutes les affaires de ménage que m'a laissées Patrick, dont le toto pour chauffer l'eau. J'apporterai mon matelas avec moi : comme on fait son lit on se couche... Samy, l'auxi me file un coup de main. J'ai trente mètres à faire, à peine quarante. Adieu ma vieille cellule, bonjour la 2XX2 ! « Bonjour, Jean-Marie... »

Ma nouvelle cellule se situe tout au bout de la coursive, du même côté : côté cour. Les murs sont d'un bleu sale, d'un bleu comme un ciel mal lavé. Jean-Marie s'y est installé depuis la veille. Il s'est déjà choisi le lit du haut. Sans hésitation, je prends la couchette du milieu. Il a emménagé avec tout son barda, sa vaisselle et son équipage. Jean-Marie mène grand arroi.

Il s’attelle à du bricolage. Il nous fixe immédiatement des ampoules supplémentaires pour donner un meilleur éclairage. Chacun aura ainsi une lampe de chevet au dessus de sa couche, une autre éclairera le coin, au-dessus de la table. Déjà, je perçois que le confort ici sera d'un autre standing. Je pose mon matelas, et je fais mon lit. Il y a même une petite taie d'oreiller que je récupère et un bout de matelas mousse découpé qui me servira de traversin.

De son côté, Jean-Marie a apporté un tabouret. Avec les deux qu'il y avait déjà là, ça nous en fera trois. La cellule est meublée de deux étagères de rangements et d'une vraie table, une table en bois où nous pourrons manger assis. Il a ramené plusieurs bouquins qu'il a installé sur le meuble de la télévision, et ses revues de cheminots. Jean-Marie est un passionné de chemins de fer. Une cellule avec bibliothèque ! Voir des livres me ravit. Je pense que je vais pouvoir me sentir bien ici.

A part ces plus, qui semble dérisoires mais qui changent la qualité de la vie entière, la cellule est pareille aux autres, mais en moins distroy quand même. Ici le WC et le lavabos tiennent au mur, et la fenêtre, si elle n'est pas hermétique, ferme grâce à un bout de bois qui sert de loquet. Un grand plastique noir nous servira de drap d'intimité pour les chiottes.

C'est bien un privilège qu'on nous accorde. Qu'on ait bien voulu nous loger dans une cellule en (assez) bon état au Deuxième nord ! Jean-Marie, au bout de seulement une journée l'a déjà fortement marquée de son empreinte, et cela me va bien. Déjà il a tout ordonné et presque tout rangé.

Concernant la télé, Jean-Marie et moi avons des goûts assez semblables (Arte, la Cinq et Planète) et nous sommes convenus que le son ne serait jamais trop fort. Je pense que la cohabitation me sera mieux que supportable encore : profitable. Je dois faire, malgré tout une concession importante : Jean-Marie et non-fumeur, il est asthmatique. Soit ! je ne fumerai donc pas. De toute façon, actuellement, je n'ai pas de tabac...

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Jeudi 26 septembre – 20 heures 30 – crimes et confidences

Première nuit dans ma/notre nouvelle cellule. Tout à l'heure, nous avons dîné, Jean-Marie et moi comme deux êtres civilisés : autour d'une table. Une table certes petite mais qui nous suffit. Jean-Marie l'a calée au bord de la fenêtre. Il a collé son tabouret au fond à droite, contre le mur.

Je m'assiérai donc à gauche, juste sous la fenêtre, entre la table et une des deux petites étagères que nous avons reçu en mobilier.

Jean-Marie a disposé ses nombreux cahiers et porte-documents. J'y installe mes quelques affaires aussi. L'étagère a trois niveaux : nous laisserons celui du bas pour un éventuel troisième larron qu'on viendrait nous rajouter. Ça fait longtemps que je n'ai plus causé en mangeant. Ça change l'atmosphère d'un repas. Tout seul à force, on a le sentiment de bouffer pour devoir se nourrir. En guise de dessert, Jean-Marie m'offre du chocolat et des biscuits. L'accueil est chaleureux. Le chocolat de Jean-Marie vaut bien le bout de fromage que m'avait offert Patrick.

A la fin du repas, Jean-Marie m'évoque son 'affaire', son affaire pénale, je veux dire. Il est détenu dans le cadre d'une instruction criminelle, qui relève des Assises. C'est pour cela que le Juge d'instruction peut le retenir en détention si longtemps. A présent ça fait plus d'une année qu'il est là. Ça risque de durer encore quelques mois, jusqu'à son procès. Quelques mois, voire mêmes des années.

Il reconnaît et ressent sa culpabilité. Il considère que la prison lui est même nécessaire. Il a dit au Juge qu'il ne désirait pas être mis en liberté conditionnelle. « Ça tombe bien, lui aurait répondu le juge, car je n'avais pas l'intention de vous libérer. ». Sur ce point, Jean-Marie et moi nous nous rejoignons : aujourd'hui, ma place est en prison, pas dehors. La détention est moins difficile quand on se sait coupable.

Il me fait remarquer combien cette opinion est rare. La majeure partie des détenus du Deuxième nord clame haut et fort, à qui veut l'entendre son innocence. Qu'ils soient prévenus, ou bien qu'ils aient été déjà condamnés, la plupart vivent leur emprisonnement comme une injustice.

Je me souviens encore du visage blême et de la triste mine de Hadjaj qui nous racontait son affaire, l'autre jour. Je pense aussi à Laïd, ce garçon aux yeux si bleus qu'on le dirait innocent tant ils sont beaux. Il vient d'être condamné, en appel, à douze ans de réclusion. Il ne comprend pas la sévérité de la peine. Il ne l'accepte pas : « Tous des racistes !... » nous crie-t-il.

Les douze années à venir (moins avec les remises de peine) déjà le plombent. A le voir dans la cour ainsi déprimé, j'échangerai presque sa place pour la mienne, si la mienne était plus enviable. La prison est faite pour des gens comme Jean-Marie et moi. Il faudrait qu'on y mette seulement les vieux, les philosophes et les fous. Pas les méchants, je veux dire : seulement les gentils fous.

Jean-Marie se tait à présent. Je vois bien qu'il attend en retour quelque confidence de ma part. Plusieurs secondes s'égrainent. Je n'arrive à rien dire. A peine je le regarde. Doucement, il me dit alors que cela me ferait du bien de pouvoir me confier. Je sais bien qu'il a raison. Mais je ne peux pas. Pas pour le moment.

Ce n'est pas que je n'ai pas confiance en lui. Non, c'est que les mots, les termes, les choses restent bloqués au fond du gosier. Rien pour l'instant ne sort. Rien, d'ici, pour le moment ne pourra s'échapper. J'ai depuis trop longtemps appris à me bâtir des murs. Et je ne sais pas si la prison pourra m'en libérer.

Silence.

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Jeudi 27 septembre – 7 heures – aubade

Comme d'habitude, je me suis couché de bonne heure. Je me suis endormi presque immédiatement. Je n'ai rien entendu, ni la télé ni les cris des autres détenus. Dans la nuit, je me réveille. Je profite de la lampe de chevet que m'a installée Jean-Marie. Je lui ai emprunté un ouvrage qui traite d'astronomie : ''Les trous noirs'' de J.P. Luminet.

Evocateur ou prédestiné ? je ne peux m'empêcher de faire le lien entre ce bouquin qui décrit ces corps étranges qui retiennent tout ce qui y tombe, y compris la lumière, et la prison, ce gouffre sans fond qui m'entraîne. J'entame donc une lecture en abyme. L'évocation d'un infini nocturne ponctué de soleils noirs et moi qui sombre au fond de ce puits. Je me dis un poème à moi-même :

En cherchant l’œil de Dieu, je n’ai vu qu’un orbite

Vaste, noir et sans fond ; d’où la nuit qui l’habite

Rayonne sur le monde et s’épaissit toujours ;

Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre,

Seuil de l’ancien chaos dont le néant est l’ombre,

Spirale, engloutissant les Mondes et les Jours !

Gérard de Nerval – Chimères

Je n'ai pas ici de musique – si ce n'est le bruit incessant des Baumettes. Il me reste les mots et tous ces poèmes que j'ai eu appris par cœur et que je me récite tout seul. Ici la poésie me sert enfin à quelque chose. Le jour se lève à peine. La fenêtre de la cellule, par-delà le bâtiment d'en face et les miradors, donne sur le massif des calanques.

Les grands pins et les rocailles ont encore, à cette heure-là, des aspects de forêt médiévale. Il y a dans ce paysage quelque chose de désuet, d'antique, de moyenâgeux. Il faut vraiment que je sois bizarre pour me réciter des poèmes tout seul au petit matin. Décidément, me voilà bien mal logé !

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Jeudi 27 septembre – 19 heures – une journée particulière

Cet après-midi, j'ai une convocation au 'parloir-avocat'. J'ai pensé qu'enfin il venait m'annoncer quelque chose. Mais non, ce n'était pas lui. J'ai droit à une expertise psychologique dépêchée par la Juge d'instruction. Je n'y étais pas préparé. Ça s'est passé dans un des petits bureaux, en haut de l'escalier en colimaçon.

L'expert, c'est une femme, je dirai 35 ans, jeune, souriante, élégante. Quant à moi, ça va : je suis propre et, en plus, je me suis rasé ce matin. Elle branche son ordinateur et cherche la prise de courant. Je la regarde faire un peu comme on voit le dentiste préparer la fraiseuse. Elle me dit pourquoi elle est là, elle a sous les yeux la notification de la Juge. Je pense que je dois être un peu livide. L'interview commence.

Elle va me poser tout un tas de questions sur ma vie. J'essaie d'être le plus... ah ! l'adjectif me manque : je tente d'être... coopératif. Voilà, c'est le meilleur terme : coopératif. J'essaie peut-être aussi d'être persuasif, mais je me demande bien de quoi j'ai pu tenter de la persuader. Pas de mon innocence, en tout cas.

Je ne sais pas si je suis sincère.

J'ai vraiment besoin de parler et voici quelqu'un qui s'intéresse à moi, et, me semble-t-il, pas négativement. Elle conduit l'entretien avec beaucoup de douceur. Je lui trouve même une écoute bienveillante. Peut-être je me trompe. Très vite, j'oublie son rôle d'expert. Je me sens rassuré avec elle.

Ça fait des semaines, depuis mon enfermement, depuis des années peut-être que je n'ai pu dire certains trucs que j'ai sur le cœur. Depuis que je suis arrivé, à part le médecin psychiatre qui a voulu me filer ses cachetons, je n'ai pu raconter à personne que j'ai souvent, la nuit surtout, des idées sombres. Allez, disons le mot : des envies de suicide. Ça commence à faire lourd.

Je pense qu'elle est habituée à des criminels d'une autre trempe. Elle m'écoute avec beaucoup de patience. J'ai le sentiment qu'elle me comprend, car elle me comprend. Je lui raconte (une partie de) ma vie : mon enfance, ma jeunesse, ma solitude, mon rapport aux autres, à l'amour aussi, et, bien sûr, au sexe, puisque c'est aussi pour ça qu'elle est là.

J'ai l'impression que je suis bien impudique de lui dire tout ça. C'est elle aussi qui est venue jusqu'ici pénétrer mon intimité. Tout se déroule pourtant dans une douceur ouatée. J'ai en mémoire encore l'interrogatoire des flics. Là-bas à l'Evêché, ce fut une autre paires de manches !

Me voilà beau à présent. Voilà que je pleure. Je dois lui paraître un piètre bandit. Il fallait bien que ça en arrive-là. Sa présence m'est réconfortante et elle me console. C'est bizarre cette expertise...

A la fin - au bout d'une heure – peut-être une heure et demie d'entretien, je ne sais plus -, elle me propose une cigarette. Elle me demande même si on peut fumer. Je la regarde tout étonné : c'est drôle de demander à un détenu si on peut fumer aux Baumettes. Bon, moi je lui ai dit : « Je ne pense pas... Mais si vous fumez, j'en fumerai bien aussi : ça fait depuis deux semaines que j'ai plus de tabac... »

(Je me mets à lui expliquer le fonctionnement des cantines).

Elle me dit que c'est pas normal, qu'on n'a pas le droit de priver un détenu de tabac, etc. Tout ça pour dire qu'elle sort son paquet, qu'elle m'offre une cigarette pendant qu'elle-même s'en allume une. C'est bizarre cette expertise...

Ou peut-être ça fait partie de la mise en scène. Je ne sais pas. Elle m'en offre encore une seconde. A la fin, je me suis autorisé à lui en demander une troisième. « Pour la route »...

Voilà. En remontant, Jean-Marie me dit, alors que je lui raconte l'entretien, que j'aurais dû être plus prudent, plus vigilant sur ce que j'avais pu lui raconter. Lui aussi a été expertisé : « Les experts, ils ne mettent en avant que les éléments qui peuvent nous enfoncer... »

[Alexandre-le-Métis me dira par la suite que ces expertises, normalement, ça se prépare avec l'avocat. Mais moi, mon avocat, ça fait un bail que j'ai pas de ses nouvelles !]... Ma foi, nous verrons bien. En tout cas, j'ai passé une (demie-) journée particulière : un temps suspendu au-dessus des Baumettes. Un temps où j'ai pu parler et ouvrir un tant soit peu mon cœur à quelqu'un.

En plus, j'ai eu droit à deux cigarettes, et une aussi pour la route. J'aurais bien aimé la revoir...

Je me dis quand même que c'est bizarre cette expertise...

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Vendredi 28 septembre – 19 heures – à la loyale

Cet après-midi la promenade est remuante. Les jeunes sont particulièrement excités. Ils sont près d'une quinzaine, plus agités les uns que les autres, dissipés comme des gamins de douze ans dans une cour de récréation. Selon leur humeur, la cour devient une arène ou un stade. A d'autres moments ils se tiennent tranquilles et doux comme des agneaux. Ça dépend.

Sans eux, c'est vrai qu'on se croirait dans un square de boulistes, tranquilles comme nous le sommes. 'Nous', je veux dire les anciens.

Aujourd'hui, ils jouent au ballon. Ici le ballon vient toujours d'une autre cour. Il a franchi les murs, les grillages et les fils barbelés. Souvent, il porte les stigmates de son périlleux voyage. Il atterrit écorché vif et souvent crevé. Mais cela reste un ballon tout de même et, pour des gosses de douze ans, l'envie de jouer l'emporte.

Les règles – si règles il y a – se situent entre le football et le ballon-prisonnier. Deux équipes se constituent qui vont s'affronter. Dans une cour aussi étroite, tout l'espace devient terrain de jeu. Et quand la partie commence, faut voir à se garer. Même par-dessus les tables ils courent et ils sautent. Et si vous êtes assis, ils vous bousculent, et vocifèrent lorsque, par mégarde, le ballon vous échoit et que vous n'avez pas le réflexe de le renvoyer illico.

Toute cette agitation n'est plus de mon âge. J'essaie de mon côté, tant bien que mal, de faire une partie d'échecs avec Nasser l'Egyptien. Nous tentons, dans cette ambiance chaotique, de rester concentrés. 'Si je joue la reine, déplacera-t-il son cheval ?' Et pan ! Je me prends le ballon sur la tête, bien fort. J'ai le crâne qui résonne comme un gong et des petites lumières qui clignotent partout. Etait-ce intentionnel ou par mégarde ? Je me retourne.

Parmi eux je reconnais Tomy – le jeune avec lequel j'ai eu à me fritter le premier jour. Il me sourit comme un jouvenceau. Il a la mine de quelqu'un qui a joué un bon coup. Je présume que c'est lui le coupable. En tout cas, il ne s'excuse pas. Personne ne s'excuse. 'Je laisse pisser', comme on dit vulgairement. Mieux vaut me dire que ce n'était pas voulu, ou que ce n'était pas méchant. Mauvaise ambiance...

La bande de potaches continuent sa partie, toujours aussi brouillonne et bouillonnante. Nasser et moi nous repartons dans nos calculs échiquéens. Je n'ai pas encore parlé de Nasser. Nasser est Egyptien, avant d'échouer ici, aux Baumettes, il est passé par l'Espagne. Il parle le français avec une façon bizarre de confondre les 'p' et les 'b', il rajoute toujours à ses phrases quelques mots d'anglais qu'il prononce avec une prononciation toute orientale. Les 'rrr' s'enroulent et se déploient comme une chanson d'Oum Kalsoum. Le mot : 'mister' (il m'appelle respectueusement : 'Mister Bruno'), le mot mister est déjà une invitation au voyage.

Nasser est détenu depuis plusieurs mois ici. Je ne l'avais jamais vraiment remarqué dans la cour, mais j'ai l'impression qu'il a toujours été là. C'est un garçon calme et tranquille qui contraste avec ceux de son âge. En promenade, il porte toujours avec lui son coran. Souvent, je le vois seul à une table qui lit des sourates. Je ne connais pas les motifs de son incarcération et cela ne m'importe pas. Je ne lui demande pas, je n'ai pas besoin de savoir. En quelques jours, il est devenu mon meilleur adversaire, c'est-à-dire presque un ami.

Pendant que nous jouons, Nassour-le-Maure s'est assis à nos côtés. Il a couru derrière le ballon avec les autres. Tout transpirant, il prend un moment de répit. Nassour est pas mal baraqué. Il a dépassé la trentaine mais il garde un sourire juvénile et les yeux pétillants d'un enfant. Son français est très hésitant. Il est gentil mais très ombrageux. Il a tendance à réagir au quart de tour.

Et ça n'a pas manqué aujourd'hui. Krédif s'approche de la table. (Krédif est le costaud culturiste qui faisait du sport avec Abel le premier jour.) Nassour et lui échangent quelques mots en arabe. Je ne comprends pas l'arabe mais je pense que ça n'a pas plus à Nassour. Et vlan ! Nassour se lève d'un bond et ça part en baffes. Krédif lui rend la monnaie de ses baffes. A croire qu'ils ont trop de testostérone aujourd'hui ces garçons !

***

Attention, ce fut un combat dans les règles : à un contre un, une bagarre tout ce qu'il y a de plus respectable. Tous dans la cour s'interrompent. Pendant un bref instant Krédif et Nassour s'éloignent l'un de l'autre. Chacun choisit son coin. La troupe fait un cercle autour des adversaires. Tout le monde veut voir.

Prudemment, Nasser et moi assistons à la scène de loin depuis notre table. Krédif adopte une position à la ''kung-fu'', prêt à jaillir comme un tigre, Nassour prend une pause plus classique typique d'un boxeur de l'époque victorienne. Un moment, ils se jaugent. La première escarmouche est brève mais incisive. Les deux garçons sont à l'évidence de force égale. Qui va vaincre et qui va céder ?

Alertés par le chahut ou peut-être déjà par l'odeur du sang à venir, ceux de la cour d'à-côté sont montés sur le muret qui nous sépare pour jouir du spectacle. Au bout du compte, je pense qu'ils seront déçus. Le combat ne dure pas longtemps. Après quelques coups mal ciblés et un mouvement d'esquive, Krédif touche et fait mouche. Nassour a la lèvre ouverte. La lutte s'arrêtera-là : au premier sang.

Les adversaires sont séparés par leurs témoins et renvoyés chacun dans son coin. Cette fin trop précoce déplaît aux spectateurs qui sont venus voir d'à-côté. Ils commencent à insulter tout le monde : les deux belligérants et tous les autres avec. Tous autant que nous sommes, nous voilà qualifiés de « lâches pointeurs, rien dans les couilles... » et d'autres commentaires peu amènes pour ceux du Deuxième nord.

Ce fut pourtant, j'ai trouvé, un beau combat. Une lutte d'homme à homme, franche et loyale. Ils se sont battus sans vouloir se faire mal. Les adversaires, ensuite, n'en garderont pas rancune. Jean-Marie, à qui je raconte la scène, souligne combien il trouve positive l'attitude du reste du groupe. «D'autres fois, me dit-il, ils s'excitent et poussent ceux qui se battent jusqu'au bout. Souvent, d'ailleurs ils s'en mêlent et en viennent eux aussi à se foutre sur la gueule. ». Dont acte : Jean-Marie voit le bien partout.

Quant aux insultes venant de la cour de droite, on finit par s'y habituer. Quoiqu'on dise, quoiqu'on fasse, point de salut pour les pointeurs. Les insultes, c'est presque tous les jours : dès la sortie du bâtiment, dans le passage où il faut regarder où on met les pieds, où on doit se boucher le nez, et où il faudrait aussi se boucher les oreilles. Ces insultes, nous viennent d'ici tout aussi bien que du bâtiment d'en face, le Bâtiment B, d'où on nous voit passer : « Enculés de pointeurs, fils de putes... », des fois qu'on aurait oublié. Pour les apaiser, le sacrifice d'un des deux adversaires aurait-il suffit ? J'en doute...

Vendredi 28 septembre – 20 heures – les joueurs d'échecs

 

En hommage au film de Satyajit Ray

J'essaie, malgré l'ambiance délétère de la cour de tenir le 'club'. Nasser est devenu, en trois jours, mon pilier droit. Nous avons passé ces derniers jours, ces dernières heures à jouer tout le temps ensemble. Aussi bien le matin que l'après-midi. Et notre façon de rester concentrés, de nous échapper du monde qui nous tient enfermé, me rappelle étrangement ce vieux film indien. Les Baumettes pourraient bien s'écrouler tout autour que nous continuerions à jouer. Les Baumettes et le reste aussi.

Nasser ne désire jouer qu'avec moi. Je lui dis pourtant que le premier devoir d'un bon joueur et d'apprendre à ceux qui veulent apprendre. Je ne pense pas qu'il partage cette opinion. C'est dommage, mais je ne désespère pas d'en faire un pédagogue. Il jouerait avec moi la nuit, le jour. Parfois je lui propose que nous marchions ensemble, que nous fassions une pause, que nous puissions prêter l'échiquier aux autres, et, en particulier aux joueurs de dames qui s'ennuient...

Depuis que nous avons commencé nos parties, je m'aperçois combien il aime ce jeu. Son niveau est bon – c'est-à-dire équivalent au mien, restons modestes. Noël-le-Black est, en vérité, beaucoup trop dilettante pour s'accrocher. C'est dommage, il aurait pu faire beaucoup de progrès. Quant à Ali-le-comorien, avec qui je fais une partie par jour, le matin d'habitude, il a du mal encore à assimiler le déplacement des pièces. Mais je vois bien qu'il est tenace. Je pense que nous y arriverons.

Nasser m'estime beaucoup et s'adresse toujours à moi de façon très révérencieuse. Il m'appelle 'Mister Bruno'. (Il y a au moins huit 'rrr' bien roulés dans cette phrase !). Et ce Mister me va bien. Parfois, nous marchons un moment, nous bavardons de tout et de rien, mais très vite l'envie de jouer nous reprend.

Alors, dans cette cour de caravansérail, à nous deux nous recréons des mondes. Des mondes de batailles chevaleresques, des mondes de joutes médiévales, des mondes de lices caparaçonnées où s'escriment des bouchons en plastique. Là, en longues diagonales, glissent des infants défunts, des fous plus fous encore que ceux qui hantent ici le SMPR.

Nos tours sont plus altières que les hauts miradors qui dans cette cour nous surveillent et nous guettent. Et les pions sont des petits matons qu'on peut prendre-en-passant. Allons ! jouons encore Nasser avant qu'on nous remonte...

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Dans la nuit du vendredi au samedi 29 septembre – 1 heure – morte saison

Après l'agitation de jeudi, ce matin je préfère le calme de ma cellule. Les autres, de toute façon sont la plupart à l'école. Je me plonge dans 'Les trous noirs'. A onze heure, une surveillante ouvre la porte et m'annonce : « Avocat ! ». On ne m'a pas averti ce matin. Je lui répond : « Je ne savais pas que j'avais un rendez-vous ». Elle me sourit à peine.

Elle me tend... un avocat, un avocat tout ovale et tout vert comme un gros œuf de casoar. C'est la cantine du vendredi, ou bien celle qui manquait hier.

Jean-Marie commande toutes les semaines un avocat, des champignons et des tomates. Ces jours-ci, c'est moi qui fait la cuisine. Jean-Marie a bon appétit. Il apprécie mes salades de saison. Nous aurons, à midi, un bon avocat... en entrée.

Cet après-midi, je suis descendu dans la cour. L'ambiance ne me plaît guère. Je reçois de nouveau un ballon dans la tête, comme la veille. Dong, dong, dong fait le gong !A croire qu'ils le font exprès. Cette fois-ci, quelqu'un vient s'excuser : c'est Krédif, le combattant victorieux d'hier. Je lui dis que ça va, que c'est rien... De toute façon, face à lui, je ne ferais pas le poids, et ses excuses me paraissent sincères. Enfin ! je veux y croire...

Il n'y aucun joueur d'échecs. Momo-la-Cayolle n'est pas descendu non plus. Jean-Marie est à 'multimédia' cet après-midi. Je n'ai personne avec qui discuter. Je commence à m'ennuyer ferme aujourd'hui.

***

Tout à l'heure, le vaguemestre m'a remis une nouvelle lettre d'Adrian. A chaque fois je me dis que c'est sûrement sa dernière. Je ne l'ouvrirai que plus tard. Mon cœur doit à présent apprendre à ne plus aimer. Peut-être, prendrai-je le temps de la lire demain, ce week-end, un autre jour. Je n'ai rien à attendre, ni rien à espérer.

Je reçois une autre lettre, celle-là est de Michèle, ma correspondante. Elle a eu mon avocat au téléphone (pas celui qu'à l'entrée nous avons mangé !). Elle sait à présent que mon affaire est grave. Elle se pose beaucoup de questions. Elle va tenter de venir me voir. J'en frémis. Je désespère là aussi de manquer de courage. Ce qui m'effraie à présent, c'est de devoir un jour retrouver ceux que j'ai dû abandonner. Que pourrais-je leur dire ? que j'étais en voyage peut-être...

C'est ça : je leur dirai que j'étais en voyage d'affaire...

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Samedi 29 septembre – 19 heures 30 – mon pote J-M

(Je me dépêche d'écrire, à 20 heures 15, sur la 3, il y a Zorro, en couleur, et Jean-Marie ne veut sous aucun prétexte que nous rations ses épisodes. Avant, il éteindra toutes les lumières pour faire comme au cinéma. Il y aura couvre-feu...)

C'est bon : je ne sortirai pas. Dehors il pleut et la cellule me va bien. Jean-Marie, lui, qu'il pleuve ou qu'il vente, chaque fois qu'il peut aller marcher, il en profite. Toute la semaine, c'est vrai, il n'a pas le temps de sortir, de sortir des bâtiments, je veux dire, tant il est occupé par ses nombreuses activités. La cour, il ne la voit que le week-end. Tout une semaine enfermé dans cette obscurité ! voilà bien du courage !

En plus, il doit tenir son rôle auprès des autres détenus. Plusieurs m'ont laissé des messages à lui transmettre. En bas, on l'attend, on compte sur lui. Moi aussi, je compte sur lui. Et j'ai la chance que nous partagions la même cellule. Un type comme ça, l'Administration pénitentiaire devrait le rémunérer pour tout ce qu'il fait pour les autres...

***

Depuis trois jours, je suis plongé dans les 'Trous noirs' – le bouquin qu'il m'a passé. L'astrophysique – ou, plutôt sa vulgarisation – me passionne plus que l'actualité. Plus je me sens loin, loin du monde, loin de la société et de ses codes et plus ça m'intéresse.

Des étoiles qui s'effondrent en leur cœur, des 'pulsars' qui tournent comme des toupies à des vitesses folles, frôlant celle de la lumière, des phénomènes étranges où le temps, lit-on, se ralentit et puis s'arrête... quel délice, et comme ça me va bien ! Combien coûte le voyage ?

Je parle de tout ça avec Jean-Marie qui ne semble pas convaincu du tout. Il en est resté à la physique classique, galiléo-newtonienne. Je n'ai pas les arguments, nécessairement mathématiques, je le sais, pour le persuader de tous ces phénomènes.

Comme pour lui prouver, je lui donne à lire un extrait du bouquin. Il y a même des équations auxquelles je n'y entends pas grand chose. Jean-Marie a un niveau bien supérieur au mien. Il a un bac scientifique et même au-delà.

Il se penche sur les formules. Il les déchiffre, il les analyse, et même... il me les explique. Sa démonstration est limpide : miracle ! J'ai tout à coup l'impression que je comprend les maths.

Voilà quelque chose que j'ai toujours rêvé d'apprendre : les mathématiques et la physique. J'ai dû quand j'étais jeune être orienté dans une mauvaise filière. Je viens de trouver en Jean-Marie, que j'ai là, sous la main, 'à domicile', le prof que j'aurais toujours voulu avoir, quelqu'un qui prenne le temps de m'expliquer et qui me dise à quoi servent tous ces calculs. Et ici : nous avons le temps.

C'est presque improbable, je me dis, au sens mathématique des probabilités, d'être logé aux Baumettes dans la cellule d'un professeur de math...

Pour ne pas perdre la main, il prend des cours par correspondance. Des cours de mathématiques et de biologie. Ce sont des cours du niveau de Terminale scientifique. Pour lui c'est facile : juste de la révision. Chaque leçon est accompagnée d'exercices. Il me propose de tenter de faire ceux qu'il vient de recevoir. Il pourra m'expliquer.

C'est l'occasion où jamais. Allez ! Je me lance. Le devoir porte sur les dérivées. J'étudierai les dérivées toute l'après-midi. Je lui propose, 'en échange', que nous jouions aux échecs – là, j'aurai peut-être quelque chose à lui apprendre. Il me dit qu'il manque de concentration mais pourquoi pas...

Qui sait ? peut-être, quand je serai grand, deviendrai-je mathématicien ou géomètre ? On peut toujours rêver...

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Mercredi 30 septembre – 18 h 30 – Licht mehr Licht !

 

'Wo viel Licht ist, ist auch viel Schatten" L.W. Goethe

 

A l'étage, comme dans tous les étages des Baumettes, le courant saute très régulièrement. Les installations ne sont vraiment pas aux normes. Jean-Marie, je crois, l'a signalé au gardien qui passe le samedi dans chaque cellule pour noter les dysfonctionnements. Il note, bien entendu, mais ça ne change rien. Il faut bien que les surveillants s'occupent le week-end...

 

Chaque cellule ne dispose que d'une seule prise sur laquelle on branche le frigo, la télé, le toto et tout le reste – si reste il y a. Dans notre cellule, Jean-Marie nous a par exemple installé trois lampes supplémentaires : deux de chevet pour nos couchettes, et une au-dessus de la table.

 

Tant de lumière là où il y a tant d'ombre ! Aurait objecté Goethe. (Si jamais on l'avait par mégarde placé au Deuxième nord – je plaisante). Pour lire, cher Goethe, pour lire ! Peut-être ainsi avons-nous la cellule la plus illuminée de l'étage.

 

La prise électrique devrait normalement être reliée à la terre... mais ici elle ne l'est pas. La terre, c'est nous. En ouvrant le boîtier, afin d'y chasser les nids à cafards qui s'y nichent, Jean-Marie s'est rendu compte qu'il n'y a aucun fil de terre. Les sales bestioles auraient pu nous alerter. Décidément, elles ne nous servent à rien...

 

Je comprends pourquoi, je prends régulièrement une décharge en touchant le toto ou la casserole. Même en tongs, je m'électrocute. Bon ! Pas trop quand même: ça ne me tue pas, ça me réveille ! Ce n'est pas le supplice de la chaise-électrique...

 

A ma connaissance, personne n'a encore été exécuté de la sorte aux Baumettes.

 

***

 

Régulièrement, les cellules se retrouve sans courant. Il y a pourtant deux circuits distincts : celui qui alimente l'éclairage (une lampe par cellule) et celui qui alimente la prise électrique. Un troisième circuit devrait normalement permettre aux gardiens d'allumer une veilleuse la nuit – afin de contrôler que les détenus soient bien-là vivants.

 

A ma connaissance, cette veilleuse ne fonctionne dans aucune cellule du Deuxième nord. Ainsi les gardiens qui font leur ronde de nuit, reproduisent un geste inutile à chaque porte : pousser l’œilleton et ne rien voir de ce qui se passe (ou s'est passé) dans le noir.

 

Ils font ça devant nos cinquante portes, trois fois au moins jusqu'au petit matin. Un geste mécanique, inutile, dénué de sens... Ah ! Quel dur métier que d'être fonctionnaire au Château.

 

***

 

L'avantage, c'est qu'en général, tout ne saute pas en même temps : c'est un circuit ou bien l'autre. Les deux en même temps c'est plus rare. Quand c'est le circuit d'éclairage, il reste la télé qui fonctionne et le frigo. Et inversement : c'est technique, presque mathématique.

 

Quand c'est le circuit de la prise électrique qui disjoncte, les réactions des détenus sont plus promptes : « Surveillant ! Oh ! Surveillant ! » Et pour faire bonne mesure, afin qu'on nous entende bien, on rajoute de grands coups de pieds dans les portes.

 

C'est vrai que de priver les taulards du film de Canal + est une atteinte aux Droits de l'homme (du mâle, je veux dire!) Et plus encore les spolier du match de l'OM (l'équipe de football locale). La télé en prison, c'est comme la cigarette : un droit fondamental.

***

 

La vétusté de l'installation se conjugue à diverses pratiques qui occasionnent ces coupures très nombreuses : parfois, on dit même que ce sont peut-être les gardiens, qui, par amusement couperaient le circuit. Drôle d'idée, ma foi.

 

Plus sûrement, il y a des surtensions au niveau de la (seule) prise d'alimentation où on branche tous les appareils. Plusieurs cellules possèdent aussi une plaque de cuisson électrique, ce qui fait grimper la consommation.

 

Enfin, il y a des pratiques plus ou moins orthodoxes. En particulier, l'utilisation, par certains, de 'totos pirates' : de nombreux détenus n'ont pas les moyens d'acheter un toto ou de remplacer leur toto grillé. [J'en ai fait l'expérience : un oubli de quelques minutes et hop ! plus de toto !]

 

***

 

Faire son toto-pirate soi-même :

 

C'est Damien, le jeune dégourdi de l'étage qui m'a donné la ficelle. Je la livre sans l'avoir expérimentée. [Si vous ne craignez pas une coupure de secteur dans votre quartier ou votre village, vous pouvez vous lancer, c'est simple. ]

 

Le 'toto pirate' consiste tout bêtement à dénuder deux fils électriques et à les plonger dans l'eau : anode et cathode. Normalement, à ce que m'affirme Damien, ça doit chauffer. Le plus souvent : ça fait tout sauter. Damien, me l'avoue : c'est l'équipement qu'il a dans sa cellule...

 

Comme il n'y a pas, bien entendu, de disjoncteur au niveau de chaque cellule (les disjoncteurs sont par travée), il suffit qu'une cellule disjoncte et c'est toute la moitié du quartier qui se retrouve dans le noir ou/et sans télé.

 

Selon la bonne volonté et la présence ou pas d'un surveillant, l'électricité revient dans la demie-heure, ou l'heure ou le jour... qui suivent. Ça dépend. Parfois aussi, le brave gardien essaie de rebrancher le système qui ne veut pas obtempérer et qui redisjoncte immédiatement. Quelqu'un a dû laisser brancher son toto-pirate.

 

C'est ça aussi les Baumettes : un vieux château plein de charme...

 

***

 

Heureusement, nous, dans notre cellule, avons Jean-Marie-Trouvetout !

 

Jean-Marie, a su constituer un circuit de secours en deux tours de mains. Il nous a même installé une prise supplémentaire branchée sur lecircuit d'éclairage. Rarement donc nous trouvons-nous dépourvu de lumière ou de télé. Nous sommes sûrement la cellule du Deuxième nord la mieux électrifiée et la mieux éclairée. Ceci grâce à l'ingéniosité de Jean-Marie. Merci, Jean-Marie !

 

Je ne regrette à présent qu'une seule chose, c'est qu'il ne soit aussi plombier : il pourrait alors tout aussi bien nous installer l'eau chaude et la douche en cellule ! Et pourquoi pas un jacuzzi ?

 

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09-24 - Chapitre 2 - le journal

Lundi 1er octobre – 6 heures 30 - le pas suspendu de la cigogne

Dimanche matin, nous sommes descendus, Jean-Marie et moi. Le ciel est gris, il n'y a pas de vent. L'ambiance est japonaise. Autour de nous, tout s'est arrêté, tout est en suspension calme et ouatée.

Il y a Momo-la-Cayolle, Ali-le-Comorien, avec lequel Jean-Marie court un moment ; il y a aussi Nasser-l'Egyptien avec qui je fais une partie d'échecs, et puis une deuxième encore.

La cour, le ciel, l'atmosphère entière retiennent leur souffle. Les draps tressés en corde des yoyos se balancent mollement comme des queues de cerf-volants impavides. Rien d'autre ne bouge. On ne se parle pas, presque on chuchote. Les bâtiments des Baumettes, dans ce ciel pâteux, flottent pareils à des jonques immobiles sur la grande mer de Chine.

A midi, j'ai trop mangé. Depuis que je suis avec Jean-Marie, j'ai l'impression que je bouffe doublement. Je prépare à chaque repas une salade en entrée : une salade de saison composée de tomates, de champignons ou de courgettes qui vient compléter le repas de la gamelle. Nous terminons toujours par un café gourmand. J'ai le ventre plein et je pète trop, c'est gênant.

Comme le dit Jean-Marie, quand on partage une cellule, à deux ou à plusieurs, 'péter c'est le plus emmerdant'. Je le renvoie à l'étymologie grecque du mot organe : οργανόν : nos ventres sont de grandes orgues et nous jouons de la musique par tous nos trous. Décidément, l'homme n'est pas un animal furtif ! La semaine à venir, je me promets de faire un peu de diète.

Dehors il pleut. Avec Jean-Marie, nous passons l'après-midi en cellule. Notre cellule m'est douce à présent. Jean-Marie a décidé de faire du bricolage, il nous fabrique un porte-poubelles en bouteilles plastique. Il refuse le jeter-par-la-fenêtre, tel qu'il se pratique ici par tous. Il doit être un peu écolo. Il va falloir changer mes habitudes. Sur le fond, je trouve ça bien, même s'il nous faut cantiner les sacs poubelles. Peut-être un jour, les Baumettes inaugureront le tri sélectif ? Heureusement, tout de même que nous sommes parmi les rares, et peut-être les seuls, à ne pas tout balancer par en-dehors. Comment pourrais-je alors confectionner mes jeux d'échecs ?

Plus tard, nous faisons Jean-Marie et moi une nouvelle leçon de mathématique, nous étudions aujourd'hui les limites d'une fonction. Je me suis fait chauffer un verre d'eau pour le café. Tellement concentré je suis, que j'en oublie de débrancher le toto. Jean-Marie, penché sur sa feuille de calcul me dit distraitement : « Ça sent le brûlé ».

En effet : l'eau s'est évaporée du verre. Le verre éclate, le toto est devenu tout bleu, il est grillé. Je suis vraiment désolé. Jean-Marie a laissé le sien dans son ancienne cellule. Il ne m'en veut pas, ça arrive tout le temps, me dit-il. Nous n'aurons plus d'eau chaude pour un moment : ainsi vivent et meurent les totos en prison.

***

''Descendons-nous toujours ?... Pis que cela, nous tombons !''

Ça fait maintenant un mois, un mois entier que je suis en détention. Comme dit Jean-Marie : je n'ai pas eu le temps de m'ennuyer. Découvertes, bousculements, peurs aussi, et... voyage. Voilà le terme : voyage. La prison est un voyage, un voyage immobile certes, un voyage entre quatre murs ou en rond dans une cour, mais un voyage tout de même.

Un voyage du haut vers le bas : une chute. D'abord, le coup fut brutal : la sensation de tomber, effrayante. A présent, je flotte ici comme en apesanteur, projeté hors du monde. Je suis parmi cet équipage étrange composé de pointeurs, de bandits, de fous à lier et d'obscures âmes perdues... pris dans une chute vertigineuse qui m'entraîne. Lié à eux, me voilà plongé dans un abîme social et humain sans fond dans lequel je me sens bien.

Lundi 1er octobre – 19 heures 30 - vraiment, c'est la rentrée !

Juste avant le déjeuner, vers onze heures trente, un gardien est venu nous annoncer que Bébert-le-Sicilien est transféré dans notre cellule. Il s'installera en début d'après-midi. C'est gentil de nous prévenir. Jusqu'à présent, Bébert avait eu droit à une cellule pour lui tout seul, pas loin, presque en face de la nôtre. Cela fait près de quatre mois qu'il est en détention provisoire.

Je vais devoir faire pour la première fois l'expérience d'une cohabitation à trois en cellule, dans un espace de huit mètres carrés et quelques. Je ne sais pas si c'est tenable. Ça l'est sûrement : beaucoup d'autres détenus vivent ainsi, à trois dans la même cage depuis des mois et des semaines, peut-être des années. Nous serons donc trois comme dans un western italien : Jean-Marie-le bon, Bébert-le truand (au grand cœur) et moi : Bruno-des-Baumettes, qui jouera il bruto.

Après le repas, avec Jean-Marie, nous faisons déjà de la place. En particulier, il s'agit de dégager toutes les affaires qui sont entreposées sur la couchette du bas. C'est là que Bébert posera son matelas. Jean-Marie entasse deux gros sacs dans le coin entre son tabouret et le mur, et un dernier sous la table où il ne pourra plus étendre ses jambes. J'entrepose mes quelques affaires, emballées, à côté du frigo. Bébert s'installera pendant notre absence. Cet après-midi, Jean-Marie et moi allons ensemble à l'école.

***

Car c'est mon premier 'vrai' jour d'école. La semaine dernière, ce n'était que le test. Test que j'ai dû réussir puisqu'on me place dans le groupe des 'forts'. Aujourd'hui nous aurons classe de français avec Virginie-la-Maîtresse. Dans le groupe des forts, outre Jean-Marie, je retrouve Noël-le-Black, Damien et Abel. Il y a aussi Mickaël, et Marvin.

Mickaël est un jeune black originaire du Surinam, je le vois régulièrement dans la cour sans lui avoir jamais vraiment parlé. C'est vrai qu'en bas, même si la cour est petite et que je tente de tous les saluer, je m'aperçois qu'au bout d'un mois, je ne connais pas encore tout le monde. Des groupes s'y constituent qui restent le plus souvent étanches. Il y a les Tunisiens, les plus soudés de tous, mais aussi d'autres petits groupes, plus ou moins stables selon qui descend ou pas. Ainsi, chacun retrouve ses semblables et on s'assemble par affinités.

L'école est un bon endroit pour créer d'autres relations et pour connaître des têtes qu'à peine je ne fais que croiser. De plus, je m'aperçois qu'il y a bien trois personnes qui ne descendent jamais en promenade, et d'autres que je ne vois que rarement, comme Santiago-le-Gitan.

Nous nous installons dans la classe. Le cours n'a pas commencé. Chacun parle avec ses voisins. C'est ainsi que j'échange quelques mots avec Mickaël, qui est assis juste devant moi. Il a vingt ans, pas beaucoup plus. Il m'apprend qu'il est né au Surinam et que ses parents vivent aux Pays-Bas, je ne sais plus dans quelle ville.

Je lui demande s'il parle le hollandais. Je sais que le Surinam fut une ancienne colonie batave. C'est le cas, nous échangeons quelques mots. 'Het is gek hier te zijn in gevangenis Nederlands te spreken...' . Il m'offre un large sourire et je vois que je viens de me faire un nouveau camarade : 'een nieuwe vriend'. Nous aurons une langue secrète qui nous rendra complice...

Avec Marvin sur ma droite j'ai l'occasion d'exercer mes connaissances en géographie balkanique. Il vient de Croatie: et ça, je sais où ça se trouve. C'est un garçon d'une trentaine d'années que je n'avais jamais vu. Il ne descend jamais en promenade. Il est blond et pâle, d'une blancheur presque maladive. J'ai l'impression qu'il n'a pas goûté au soleil depuis longtemps.

Virginie lui porte une attention particulière. C'est un garçon calme, qui s'exprime en français d'une façon correcte mais encore hésitante. Son accent dénote qu'il arrive d'ailleurs, de plus à l'est. Elle me le présente en disant qu'il vient de Géorgie (Gruzija) : il y a bien cinq mille kilomètres de distance entre le Caucase et Zagreb – la capitale croate ! Tout le monde n'est pas censé connaître la nouvelle carte européenne et les Français ne sont pas les plus doués pour la géographie.

Virginie propose à Marvin de préparer l'examen de français pour étranger [DELF – diplôme d'étude en langue française]. Il y a bien aux Baumettes des classes destinées aux étrangers qui ne parlent pas le français mais, naturellement, elles ne sont pas accessibles aux 'isolés' du Deuxième nord. Qu'à cela ne tienne ! Virginie se dit prête à accompagner Marvin à la préparation de cette épreuve.

Aujourd'hui nous n'aurons cours qu'avec Virginie, la prof de français. (L'autre groupe, les 'débutants', sont avec Jérôme, dans la salle d'à-côté.) Le lundi, l'école ne dure qu'une heure et demie, à peine. Pour certains, une heure et demie, c'est déjà long, trop long. La classe est très agitée. Abel et Mickaël sont intenables.

La présence féminine de Virginie y est pour quelque chose. Ils se tortillent sur leur chaise, se balancent, se lèvent et roucoulent comme de jeunes coquelets. La poussée hormonale est intense, à leur âge (vingt ans à peine, ou juste un peu plus) cela peut se comprendre et même s'excuser. Virginie a un mal fou à les faire tenir en place.

Le cours, - si on peut encore appeler ça un cours -, le cours se transforme en garderie d'adolescents et ce n'est plus qu'affaire de discipline, de rappels à l'ordre et d'explications de règles de bonne conduite. En dernier argument, Virginie les 'menace' (gentiment) de ne pas leur délivrer l'attestation qui leur permettra d'avoir des RPS – les remises de peine supplémentaires tant désirées..

Le comportement d'Abel et de Mickaël m'est pénible. Je ne suis pas venu pour ça : les blagues de potaches ne m'intéressent pas. Rien n'avance et rien ne se fait. L'heure passe ainsi et je sors de la classe très déçu : je n'ai rien appris, si ce n'est d'assister à des bouffonneries mal jouées dont je me serais bien passées.

De retour en cellule, nous en reparlons avec Jean-Marie. Nous partageons le même avis. Il est clair aussi que notre âge et nos manières nous font voir la vie d'une autre façon. Là où nous voyons l'enseignante, nos deux jeunes papillons perçoivent le parfum enivrant de la femme...

A leur décharge, c'est vrai que nous manquons cruellement de présence féminine en prison – si ce n'est les quelques geôlières en uniforme botté. Je peux comprendre combien Virginie peut représenter l'idéal féminin au milieu de cette ambiance toute militaire. Elle est souriante, douce et très à l'écoute de chacun. Peut-être trop à l'écoute...

Jean-Marie ira parler avec Abel, et j'irai voir Mickaël. Nous essaierons, à deux, de les 'canaliser'. Jean-Marie, à partir de la prochaine séance s'assoira entre Mickaël et Abel pour les 'séparer'... Ces jeunes gens ont besoin d'un peu de discipline. Et nous sommes, Jean-Marie et moi, assez mauvais coucheurs pour pouvoir le leur rappeler.

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Mardi 2 octobre – 6 heures du matin – le troisième larron

Bébert, s'il n'a pas inventé l'eau chaude, au moins a-t-il ramené un toto avec lui. Nous pouvons à nouveau nous faire du café chaud. Il s'est installé hier dans l'après-midi, pendant que nous étions Jean-Marie et moi à l'école. Bébert-le-Sicilien a rejoint notre cellule.

J'ai appris à mieux l'apprécier ces dernières fois où nous avons partagé les mêmes mots fléchés dans la cour. Bébert n'est pas le grand truand qu'il prétend être. Je me rappelle en souriant le numéro qu'il nous a fait lorsque pour la première fois je l'ai rencontré en-bas avec Damien.

Non ! Bébert n'est pas un truand sicilien, c'est un Marseillais de Marseille (certes, d'origine italienne, comme beaucoup dans cette ville), un Marseillais cent pour cent pur pastis. Un Marseillais pittoresque et hâbleur qui vous fabrique (et qui se fabrique) des histoires. Des histoires qu'il raconte si bien qu'on finirai par y croire, si on voulait. Mais c'est surtout lui qu'il persuade, c'est lui-même qu'il convainc. Bébert est un Tartarin de Marseille qui se raconte des histoires auxquelles il finit par croire lui-même.

Bébert est ici, aux Deuxième nord, depuis près de quatre mois, grosso modo, pour les mêmes raisons que les autres. Il a mis les doigts dans le pot de miel et s'est fait prendre. Il maintient que c'est un coup monté, une affaire de chantage ourdie de toute pièce par des Tsiganes.

Ah ! Ceux-là, ils ne les porte pas sur son cœur, c'est le moins qu'on puisse dire ! [En fait, je m'apercevrai que Bébert ne porte aucune population allogène sur son cœur, à part les Siciliens, bien entendu, et peut-être les Italiens en général.]. Bien qu'on ne lui demande rien, il nous explique à l'envi comment il est tombé dans un piège.

Il parle aussi d'une vidéo compromettante, d'un complot pour le faire payer. Rien que de très banal, en somme (pour le Deuxième nord, je veux dire). Il attend à présent une prochaine audition devant le Juge d'instruction et espère beaucoup de son avocat (!).

C'est sympathique d'avoir mis Bébert avec nous : je suppose qu'ils avaient besoin de libérer de la place. Pourtant, beaucoup de cellules paraissent encore inoccupées en cette saison. Il est vrai que Bébert est, comme Jean-Marie et moi, un vieux : un 'ancien'. L'Administration pénitentiaire répartit, je pense, les détenus selon l'adage : 'qui se ressemble, on les fout ensemble'. Elle ne vous demande pas votre avis.

Bébert nous arrive avec deux gros bagages, deux gros sacs bien chargés et toute sa vaisselle. Voilà d'un coup la cellule bien petite. Heureusement qu'il est tout fluet et tout mince. Normalement, il ne prendra pas trop de place. C'est tout de même exigu pour trois.

Il nous dit qu'on lui a appris seulement à midi qu'il devait préparer son paquetage, sans autre explication. Il craignait qu'il dût se retrouver avec n'importe qui, ou peut-être même qu'on le transférerait dans une autre prison. Le voilà rassuré. Nous sommes ceux avec qui il est convaincu que ça se passera bien.

Par contre, il nous dit combien il eut souhaité resté seul. En prison, on ne choisit pas toujours ! On choisit rarement ! Mais va ! avec nous il est bien tombé le Bébert. Il est sûrement dans la cellule la plus civilisée du Deuxième nord et tous les deux nous poursuivrons nos parties de mots fléchés.

Le soir, nous prenons, à trois, notre premier repas. La table est admirablement disposée. Bien que petite, nous pouvons nous y glisser, les jambes de travers. Dessous, il y a un des grands sacs de Jean-Marie, et, à ses côtés deux autres qu'il a coincés contre le mur. En cellule, on manque d'espace de rangement.

Nous dînons et discutons entre gens de bonne compagnie. Nous ne pouvons que bien nous entendre. A la fin du repas, Bébert demande à Jean-Marie l'autorisation de pouvoir se mettre à la fenêtre pour fumer. Jean-Marie lui accorde cette licence. Il monte sur le tabouret pour atteindre les barreaux et il soufflera la fumée vers l'extérieur. Je saisis l'occasion pour redevenir fumeur. Je lui taxe une cigarette et je m'installe au balcon près de lui. Nous regardons les étoiles.

Cette nuit, Bébert a mis son plus beau pyjama, un magnifique pyjama blanc zébré de larges rayures noires. Avec son crâne rasé et sa face toute maigre, sa fine moustache et ses petites lunettes cerclées, il ressemble ainsi au compagnon de bagne de Papillon, dans le film avec Steve Mac Queen. Le costume lui va bien.

Il dort juste au-dessous de moi. Son sommeil est agité – le mien est si léger ! Bébert ronfle comme un poêle à mazout. Voilà qui m'oblige à doubler la quantité de papier Q dans les oreilles. Il s'est levé au moins deux fois et s'est fait un café. Je suppose que la première nuit dans une nouvelle cellule, avec de nouveaux compagnons, ce n'est évident pour personne. Peut-être la nuit prochaine dormira-t-il mieux ?

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Mardi 2 octobre – 19 heures 30 - Michèle

J'ai une convocation à neuf heures : 'parloir-avocat' avec... Michèle ! J'ai pensé que c'était une erreur. Michèle est la personne que j'ai sollicitée à l'extérieur. La seule qui m'ait donné des nouvelles jusqu'à aujourd'hui. De Paul, mon autre correspondant je n'ai eu aucun signe de vie. J'ai pensé qu'il s'agissait d'un 'parloir-famille'... non, c'est bien au parloir-avocat que j'ai rendez-vous.

Michèle, en effet, est assistante sociale. A ce titre, elle a pu obtenir un droit de visite en tant que personne qualifiée. Quelle chance ! J'ai eu à pratiquer le parloir-famille quand j'ai rendu visite à Adrian, ici même, et j'ai pu expérimenter la difficulté extrême d'obtenir un rendez-vous. Il n'y a qu'un numéro de téléphone unique où appeler. La plupart du temps, ça sonne occupé, ou quand ce n'est pas occupé, il n'y a personne au bout du fil... Un calvaire !

Tant mieux pour Michèle (et surtout pour moi) qu'elle ait pu se débrouiller autrement. En plus, elle a pu introduire du chocolat et un biscuit qu'elle a spécialement préparé pour l'occasion ! Chose carrément interdite pour les familles ! Apporter de la bouffe ça peut vous valoir une interdiction de parloir.

Je suis placé dans la grande salle d'attente en haut des escaliers en colimaçon. Un garçon est là qui patiente. C'est un grand métis, la quarantaine. Je le salue en entrant. Je m'assois près de la porte, à distance du bonhomme. Il me demande si j'ai rendez-vous avec un avocat. Je lui répond que c'est avec une assistante sociale. Je n'ai pas envie d'en dire plus. J'évite ici de trop parler aux détenus que je ne connais pas. Une mauvaise rencontre est toujours possible. Le mieux est de rester sur ses gardes et d'en dire le minimum.

Déjà on m'appelle. Michèle est arrivée. Je la rejoins à l'entrée et nous choisissons un des petits box qu'à présent je commence à connaître. Pendant une longue minute, nous ne nous disons rien. Juste nous nous regardons. Ses grands yeux noirs me sont plein de tendresse. Nous nous asseyons dans cet espace sans intimité.

D'emblée, je lui avoue sans détour les motifs de mon incarcération. Enfin, je ne rentre pas dans les détails les plus scabreux. Je ne veux pas l'accabler.

Silence.

Je perçois combien ce que je viens de lui dire l'affecte. Elle ne s'y attendait pas. Pas à ça, pas de ma part. Je ne peux que m'effondrer en larmes : con que je suis ! Elle aussi se met à pleurer. Je mesure à ce moment combien mon affaire devient aussi le drame des gens qui me connaissent, qui pensaient me connaître et qui avaient (je suis obligé de parler au passé !) - qui avaient pour moi de l'affection.

Je prends maintenant encore mieux la mesure du désastre. Je me suis exclu de cette humanité qui fut la mienne : je me suis proprement aliéné de moi-même et des autres. Pauvre de moi ! Voilà bien ce que je mérite...

Chacun peut me regarder à présent comme une bête. A travers les yeux embués de Michèle, je vois tout l'Enfer qui m'est réservé. Nous resterons un long moment sans rien nous dire. Malgré tout, elle a le courage ou la miséricorde (je ne vois pas quel autre terme employer bien que j'en mesure toute la religiosité), elle a le courage ou la miséricorde de ne pas se lever et partir, de ne pas me laisser-là comme un fauve enragé dans ma cage.

Elle pleure, je pleure.

Je caresse alors doucement sa main, posée sur la table. Elle accepte ce geste timide. Ça vaut mieux que des mots.

Elle me parle enfin. Elle me dit qu'elle préfère que je lui aie dit la vérité. Pouvais-je faire autrement ? Si j'avais pu lui mentir, peut-être l'aurais-je fait, au moins pour ne pas lui faire plus de peine. Mais ici, à présent, jeté dans cette prison, je vois bien que c'est inutile. A elle, je lui dois au moins ça : la vérité.

Nous partageons le chocolat qu'elle a apporté et je goûte son gâteau, une sorte de biscuit dur comme de la pierre parfumé à l'anis. Je lui dis combien je me sens seul et combien j'ai n'ai ici personne à qui parler. Depuis mon entrée dans ces murs, je n'ai eu aucun espace possible de parole, ma demande de pouvoir rencontrer un psy reste toujours suspendue à un rendez-vous qui ne vient pas.

Elle veut savoir comment je supporte mon incarcération. Je lui parle de mon quotidien. « Ça va, ici : je suis à ma place ». Elle me sourit : « Fais attention de ne pas trop t'y habituer quand même ! ». Si je dois y vivre des mois et des années, mieux vaut m'y faire pourtant...

Je tente aussi d'esquisser un sourire.

Ça fait trois-quart d'heure. Nous parlons un peu, de tout et de rien, souvent, nous nous taisons. Elle me donne des nouvelles de tous ceux qui me connaissent et qui attendent de savoir. Que va-t-elle leur dire ? Je lui dis qu'elle saura répondre à chacun ce qui faut. Je la laisse seule juge.

Vient le moment où on doit se quitter. Elle me demande si j'ai besoin de quelque chose. « Contacte Paul de ma part, je n'ai pas de ses nouvelles... ». Avant de partir, elle m'avoue qu'elle a besoin de réfléchir de son côté, qu'elle ne peut m'assurer qu'elle reviendra me voir. Elle m'écrira de toute façon. Je lui réponds, en désespoir de cause, qu'il n'y a pas que du mal en moi... Elle m'embrasse tendrement. C'est fini.

Je rentre en cellule, je suis bien bouleversé. La prison est à présent la seule protection qui me reste, la seule coquille où m'abriter. Ici, je commence à ne plus rien ressentir. Le monde-d'en-dehors me devient étranger. Dans quelques mois peut-être en serai-je complètement sevré. Maintenant que je dois vivre en prison, peut-être pour plusieurs années, c'est du monde extérieur dont il faut me défaire. Je me réserve ici ce qui me reste.

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Mercredi 3 octobre – midi – un tour pendable

La vie ici suit son cours, en pente douce. Seulement des petits tracas, comme s'il s'agissait d'un train-train ordinaire. J'en oublie presque mes grandes questions existentielles.

Je m'installe dans un certain confort. Ainsi mes préoccupations sont, par exemple, d'améliorer l'ordinaire de nos menus et je fais chaque jour de la cuisine. A présent j'ai trois bouches à nourrir.

Les ascenseurs sont en panne depuis vendredi. A cause de ça nous n'avons plus de hors-d’œuvre servis à la gamelle, mais grâce à nos réserves et à mes talents culinaires nous nous régalons. Par contre, cette panne a entraîné aussi la suspension des livraisons. Nos provisions, en particulier en chocolat et en petits gâteaux diminuent à vue d’œil. Jusqu'à quand tiendra-t-on ? Je dois garder un œil sur nos réserves.

Au niveau du tabac, je n'ai rien reçu non plus . Mais grâce à Bébert, je n'ai pas de souci à me faire. Il a des Marlboro. C'est Las Vegas ! Hier, j'ai fumé au moins trois cigarettes, c'est trop, je commençais à peine à me déshabituer du goût de la nicotine. Décidément, en prison, le tabac c'est une drogue.

Ce matin, Bébert et moi descendons en promenade ensemble, bras-dessus, bras-dessous, comme deux bons taulards. Nous poursuivrons dans la cour notre partie de mots-fléchés que nous avons entamée hier soir. C'est vrai qu'il est fort, le bougre !

Après avoir saluer la compagnie des forçats, nous choisissons une table au soleil. Bébert sort une grille et nous dissertons autour des définitions et des cases vides à remplir. Les rayons réchauffent nos vieux os. Rien ne devrait nous déranger. Grille sur grille, nous voilà bien occupés.

Mais soudain, on nous assaille. Voilà qu'on nous saisit Bébert et moi par l'arrière. Nous n'avons rien vu venir. Des bras nous tiennent à la gorge. Deux jeunes : Laïd – Laïd aux yeux bleus - et une autre teigne, Faouzi, - qui mesure à peine un mètre soixante tout étiré -, nous étreignent. Ils nous serrent entre leur bras jusqu'à presque nous étouffer.

Faouzi enlace Bébert tandis que Laïd m'a agrippé. Leur étreinte se prolonge plusieurs secondes. Pourquoi un tel assaut ? Pourquoi tant d'affection ? Aussi soudainement qu'ils nous ont assailli, les voilà repartis. Bébert et moi restons un moment sans comprendre. Il n'y a eu de leur part aucune violence : non, seulement cette étrange effusion, aussi soudaine qu'inattendue.

Quelques minutes après, tout s'explique. Bébert se rend compte qu'on lui a fait les poches. Il avait descendu trois cigarettes pour que nous les fumions. Oups ! Bébert n'a plus de cigarettes. On l'a dévalisé. Le connaissant pourtant, il les aurait partagées ses clopes.

Voilà bien d'étranges manières pour des pickpockets ! Moi, je n'avais rien dans les poches, mais je suppose que mon enlaceur m'a fouillé aussi. Quant à Bébert, bien qu'il gueule au travers de la cour, il peut toujours courir. Ici, il y a plus de voleurs que de gens honnêtes. C'est le propre des prisons.

En fin de matinée, Laïd recommencera le même geste sur Bébert, espérant sûrement trouver quelques restes de tabac. Heureusement, je n'ai pas droit, à nouveau, aux mêmes embrassades. C'est vrai qu'il sait que j'ai rien sur moi.

Cela m'apprendra à ne rien descendre de 'précieux'. La seule chose à laquelle je tiens quand je descends dans la cour, c'est à ma vieille paire de lunettes de vue qui sert à corriger ma presbytie.

En promenade, tous les tours pendables sont donc permis ? Quelle mauvaise éducation !

***

Laïd a été condamné à douze ans de réclusion dont il vient de faire appel. Il porte encore sur le visage les stigmates de sa condamnation. Ses yeux sont d'un bleu azuréen. Des yeux si bleus qu'on dirait ceux d'un assassin. Il s'y reflète un désespoir qui à chaque fois me trouble.

Laïd exprime ce désespoir de façon parfois violente. Ainsi, il lui arrive de frapper contre les poteaux ou les murs, sans autre raison, jusqu'à s'en faire saigner les phalanges. C'est qu'il est costaud le gaillard ! Il pourrait tout aussi bien frapper quelqu'un, seulement pour lui dire son désespoir.

Faouzi lui aussi est en attente d'être rejugé. Faouzi est une véritable teigne. Petit comme un lutin, toujours à faire des mauvais coups. On lui donnerai moins de vingt ans (mais il en a un peu plus puisqu'il n'est pas dans une prison pour mineurs) et c'est déjà un dur.

J'ai bien compris depuis que je l'observe que ni la différence d'âge, ni la différence de poids et de taille (avec les grands gabarits de la cour) ne l'arrêtent. Il n'a de respect que pour ceux qui peuvent directement le servir... ou le menacer.

Je me dis qu'avec Laïd, il est toujours possible de s'arranger. Avec Faouzi, j'en doute. Je prendrai le temps, un autre jour, à froid, de reparler de tout ça. Avec Laïd en tout cas, pas avec Faouzi.

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Mercredi 3 octobre – 21 heures – comme en apesanteur

'Il y a très peu de légèreté chez l'homme. Il est lourd n'est-ce pas... et alors maintenant... il est extraordinaire de lourdeur (...) encore plus lourd. Il est extrêmement lourd.'

L-F. Céline

Cet après-midi a été idéal. Le temps est décidément radieux : ni trop chaud, ni trop froid. Ça fait des années à présent que je n'ai pas goûté à tant de désœuvrement, mais cela me va bien. Je joue aux échecs avec Nasser-l'Egyptien. Je gagne, je perds, je m'amuse et je ne m'ennuie pas.

L'agitation de la cour ne me dérange plus. Personne ne vient nous troubler et les détenus sont même aimables à mon égard. Même les plus jeunes me saluent à présent. J'ai pu tout à l'heure m'expliquer avec Laïd. Je lui ai dis combien je n'ai pas apprécié son comportement, ce matin. Il s'est excusé. Je le crois peut-être sincère.

Le rôle d'écrivain public que j'ai endossé est évidemment pour quelque chose dans cette autorité que je commence ici à acquérir. Une autorité, il est vrai, toujours bien fragile et qui peut à tout moment voler en éclats. Bébert m'a dit qu'il a fait pareil aussi voici un temps et puis il y a renoncé. « Tu leur rends service, me dit-il, et tu n'obtiens rien en échange. Même pas un remerciement. Le jour où ils veulent t'entuber, ils t'entubent... ».

Je pense qu'il a tort. Ce n'est pas des remerciements que j'attends. De façon altruiste, et pour parler comme Jean-Marie, je dirais qu''il est bon que chacun puisse aider son prochain selon ses possibilités'. Voilà bien un langage de chrétien ! Mais ça, c'est le discours altruiste. Plus égoïstement, il s'agit pour moi d'exister au sein de cette étrange ménagerie : y tenir un rôle, y avoir une place, et, au bout du compte, bénéficier d'une - certaine – reconnaissance qui assure mes arrières.

Il y a enfin la notion plus mercantile d'échanges de 'bons services'. La prison est ainsi un bazar où l'on peut acheter et vendre. Par exemple, j'ai sollicité Khaled-l'Oranais pour qu'il me coupe les cheveux.

Khaled est Algérien. C'est un garçon très calme et posé, petit et rond. Il descend à présent rarement dans la cour. Au début, je le voyais souvent. Il me dit qu'il n'apprécie pas certaines têtes qu'on y croise. « Moi non plus, je lui répond, mais faut faire avec... »

L'autre jour, je l'ai vu qui coupait les cheveux d'un détenu. Vu sa façon de faire, son habilité aux ciseaux et le résultat de la coupe, c'est évident : il est coiffeur de métier. Je lui demande s'il veut bien me couper les cheveux, je lui propose en échange de lui offrir des gâteaux et du chocolat. Je lui aurait bien proposé du tabac mais je sais qu'il ne fume pas.

Il est d'accord, la seule chose que je dois faire c'est de descendre une paire de ciseaux. Aïe ! je n'en ai pas, il va falloir que j'en cantine. Ce sont des petits ciseaux d'écolier, à bout rond - sûrement pas l'idéal pour un coiffeur - mais il sait y faire. Dès demain, je ferai un bon de cantine. Il faudra bien trois semaines avant qu'on me les livre. Ça va, je n'ai pas encore une trop longue tignasse.

Depuis hier matin, je me suis réconcilié avec Tomy. Ça a pris un mois. Ça s'est passé sous la douche, ou plutôt, dans le local des douches. Il y avait déjà un monde fou quand j'y suis arrivé. Rien d'autre à faire que d'attendre. Et, là Tomy – oui, Tomy, celui à qui, depuis le début, je ne dis plus bonjour -, Tomy me cède son tour. Il me sourit gentiment et m'invite à passer sous la douche avant lui... J'en reste tout surpris.

Céder son tour de douche aux Baumettes est, j'ai pu le constater, une marque d'attention, de considération, voire même de déférence. Certains détenus savent bien qu'il leur est inutile de s'y rendre parce qu'on ne leur laissera pas le temps de se laver. D'autres, par contre, ont priorité et passent avant les autres. C'est la coutume...

Même Tomy devient gentil ! J'imagine que c'est aussi parce qu'à présent je partage la cellule de Jean-Marie. Tomy et Jean-Marie entretiennent une relation privilégiée, peut-être même de confiance, si on peut avoir un tant soit peu confiance en ce garçon. Il est seul et n'a pas de famille ici qui puisse l'aider.

Jean-Marie a pris l'habitude, sur chacune de ses cantines de lui offrir, - comme à d'autres détenus -, de quoi améliorer son ordinaire : un paquet de gâteau et du chocolat, une boîte de sardine ou un tube d'harissa. C'est peut-être là un trait de son caractère de 'père nourricier'. En tout cas, Tomy m'a à présent à la bonne. Et, puisque c'est ainsi, je lui dirai bonjour à partir de maintenant. J'ai bien fait de laisser la situation se résoudre d'elle-même.

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Mercredi 3 octobre – 22 heures – tiens, de nouvelles têtes

Tiens ! cet après-midi, comme une cargaison de fruits mûrs voici qu'on nous livre de nouveaux détenus. Et voilà que l'un d'eux s'approche et vient assister à la partie d'échecs qui m'oppose à Nasser.

C'est un garçon de grande taille, la quarantaine : à cet âge, aux Baumettes, on fait déjà partie des anciens.

Je l'accueille avec le sourire : « Bonjour, je m'appelle Bruno... ».

A présent, je me présente avec assurance. Ce ne sont plus ces bonjours timides que je chuchotais au début. Maintenant la cour est mon jardin. « Salut, moi c'est Alexandre... ».

Alexandre est un homme qui me dépasse de taille. Il est métis. Il doit venir des Antilles : de la Martinique ou de la Guadeloupe, je suppose. Alexandre sait jouer aux échecs : bienvenu au club !

***

Alexandre n'arrive pas tout seul ici. Il a 'amené' avec lui un ami. Un type incarcéré ici en même temps que lui. Comment se fait-il qu'ils se trouvent écroués tous les deux au Deuxième Nord ? Mystère. Peut-être sont-ils tombés ensemble pour... voilà que je commence à faire comme les autres. Que m'importe de savoir pourquoi ils sont là ! Qu'ils soient les bienvenus. L'autre s'appelle Abdel.

Abdel porte une longue barbiche taillée. Il a le crâne rasé. Il ressemble à un hadj. Pendant que je joue avec Alexandre une première partie, Abdel me parle d'Allah et de son Prophète. Je l'écoute d'une oreille distraite. Alexandre et lui se connaissent d'une même cité, des Quartiers nord de Marseille.

Alexandre a été placé à la cellule 2XX6. C'est mon ancienne cellule ! Celle que je partageais avec Patrick. Il se plaint de l'avoir trouvée sans plus rien qui marche : pas d'ampoule au plafond, pas de télécommande pour la télé et pas de frigo. C'est bizarre, quand j'ai déménagé tout fonctionnait encore. Je présume que certains ont dû se servir en passant. Ça m'apprend. La prochaine fois que je quitte une cellule, j'emporte tout : ampoule, télécommande, et tout ce qui pourra s'emporter. Là, au moins j'aurais pu dépanner Alexandre.

Nous jouerons lui et moi deux parties d'échecs, pour tester son niveau. Ça va. Plus tard, en fin d'après-midi, nous marchons un moment. Abdel nous accompagne. Ce sont deux personnes très fréquentables, me semble-t-il. Ils iront bien au Deuxième nord. Je leur parle de l'école et je les invite à s'y inscrire : il y a encore de la place.

Alexandre me demande si je me souviens de lui. Comment pourrais-je me souvenir de lui ? C'est bien la première fois que je le vois. Ou alors était-ce de cela il y a vingt ans, dans une cité des Quartiers nord ? « Tu te souviens pas ? C'est toi qui étais hier au parloir-avocat ? Tu ne te souviens pas que je t'ai parlé ? ».

Ah, bon ! le type d'hier dans la salle d'attente, avant qu'arrive Michèle, c'était lui. « Tu sais, lui dis-je, j'évite de trop parler avec les détenus des autres quartiers. Je pouvais pas savoir que tu étais aussi au Deuxième nord ! ». Il me sourit gentiment : « C'est vrai que je ne te l'ai pas dis non plus... ». C'est vraiment un garçon subtil.

Je rentre en cellule parfaitement détendu. Je prend le goûter (du pain d'épice) et je bois un café avec Bébert, qui est resté enfermé tout l'après-midi. Il en a profité pour faire le grand ménage. Le sol de ciment noirâtre de la cellule brille comme un sou neuf. Nous jouons, jusqu'au repas, au mots-fléchés.

Après le dîner, avec Jean-Marie, nous ferons une belote à trois et rigolerons beaucoup. Bébert possède une paire de chaussures de golf et il s'étonne qu'à chaque fois qu'il passe sous le portique, elles sonnent, ce qui l'oblige à se déchausser. Il nous montre ces pompes. C'est vrai qu'il ne lui manque plus que le caddy et les clubs. Tu m'étonnes que ça sonne !

Hier au parloir, je disais à Michèle combien je pensais que ma place était d'être en prison. Elle m'a conseillé de 'ne pas trop m'y installer'. C'est le risque, en effet. Ici je suis nourri et logé, je suis protégé du monde extérieur et je ne ressens plus vraiment de menace. Pour l'instant au moins.

Le plus grave, peut-être, c'est que l'oisiveté me gagne. Dans le livre que je lis actuellement sur les trous noirs, il est écrit qu'''un trou d'un milliard de masses solaires a une densité moyenne cent fois plus faible que celle de l'eau.'' Comme dans un trou noir diffus et concentrationnaire, ici je flotte, immobile. Le temps s'est ralenti jusqu'à presque s'arrêter. Je pense bien que jamais je n'en sortirai.

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Jeudi 4 octobre – 6 heures du matin - comme neige au printemps

Les Baumettes dorment encore, je me suis éveillé. J'hésite un moment : ouvrir les yeux et vivre ou bien seulement faire encore semblant de dormir un peu. En dessous, sur sa couchette, Bébert-le-Sicilien ronfle comme un vieux poêle à bois.

Même le coton dans les oreilles ne suffit plus. Je ne sais pas si ça se soigne de ronfler aussi fort.

Hier soir, j'ai reçu un ultime signal d'Adrian. Maintenant, je sais bien qu'il a quitté les Baumettes. Le vaguemestre m'a apporté une lettre de lui ainsi que les derniers courriers que je lui avais adressés, des courriers qui n'ont pu lui être distribués.

J'ouvre sa lettre seulement à présent, c'est de toute façon bien futile. Quelques mots sans importance aucune, deux photos de lui, des photos d'une journée de vacances au bord de mer. Des photos que je lui avais remises quand j'étais venu le voir la première fois ici, un mois après son incarcération. C'était en mai ou en juin, je crois. Vraiment, dans un autre univers les choses auraient pu se passer autrement.

Comme neige au printemps, c'est arrivé bien tard : ça n'ira pas plus loin. Je ressens son départ comme le prix à payer : sa délivrance en échange de ma captivité. Drum bun, Adrian. J'ai cette prison pour moi seul à présent où reposer ma vieille carcasse. Et je compte y régner sans partage.

***

Ecrire d'abord. Ecrire un guide pratique peut-être, ou un guide de voyage : 'Comment bien vieillir en prison, Itinéraire d'un fou.' Fou, pourquoi pas ?

Etre fou ou le devenir, voilà une alternative plausible et raisonnable. D'autres ici s'en accommodent bien. Comment faire pour vraiment se convaincre d'être fou ? Faut-il seulement se le répéter ? Y a-t-il des gestes à prendre ? Peut-être faut-il tourner, tourner et tourner encore en bas dans la cour jusqu'à s'en étourdir, jusqu'à tomber à genou, pour qu'autour les tables en béton, les grillages, les murs-mêmes, les Baumettes tout entier se mettent à rondoyer...

Je n'ai plus ici personne à aimer, personne à espérer. Appareillons alors vers d'autres escarpements, plongeons dans leurs délices vertigineuses, au cœur des cataractes et des gouffres sans fond !. Peut-être me suffirait-il d'accepter seulement de prendre les cachetons qu'offre le psychiatre. A forte dose, je pense que ça doit bien suffire à rendre fou, ces médecines-là. Vraiment fou...

Devenir fou... peut-être est-ce ce qui me reste : la meilleure solution. C'est aussi une bonne façon d'apaiser le monde. Peut-être si je devenais fou, les autres aussi souffriraient moins ?

Devenir fou pour moins souffrir, devenir fou pour tenter d'oublier, pénétrer dans un grand labyrinthe et ne jamais plus en sortir. Jouer à saute-mouton avec la mort... elle pourrait même pourrir et puis mourir avant moi, cette pute. J'ai tant de passage encore à franchir ! tant de couloirs sans fin. Monter, descendre, descendre, monter. C'est ça : devenir un ascenseur des Baumettes, peut-être ?

Ou bien jouer le Lièvre de mars et puis courir, courir, courir. Courir, immobilement...

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Jeudi 4 octobre - 12 heures – douche froide

Les ascenseurs remarchent, ils n'iront pas plus loin non plus ! Mais c'est déjà bien suffisant pour nous. De nouveau, aussi, nous recevons les cantines. Presque tout à nouveau fonctionne.

Paul, ne m'a pas écrit mais il m'a adressé un mandat de deux cents euros. C'est donc qu'il pense à moi. J'ai de quoi tenir un mois en en profitant bien. J'ai commandé des figues, du chocolat et, bien sûr, du tabac... Notre cellule est une maison en pain d'épice. Avec Bébert et Jean-Marie, deux fois par jour, nous faisons dînette.

Mais dans ce vieux bâtiment, dans ce château, y-a toujours quelque chose qui cloche. A présent, ce sont les douches qui ne chauffent plus. De bon matin, comme c'est jeudi, avec mes deux co-cellulaires nous nous sommes mis en route. Les douches sont plus loin, à l'autre extrémité du couloir. Notre cellule se situe au bout du bout de la longue coursive, au fin fond de l'aile nord du bâtiment A.

Jean-Marie devant, Bébert au milieu et moi fermant la marche. Chargés de shampoings et de savons, de nos serviettes de bain et de nos culottes de rechange, dans l'aube pâle éclairée aux néons, nous ressemblons à trois Rois-mages. Bien sûr, nous arrivons les derniers puisque l'Ange-gardien est venu nous ouvrir en bout de chaîne. (Parfois, je crains qu'il nous oublie.)

Sur l'aller nous croisons Ali, Ali-le-Comorien qui regagne sa cellule. Il nous dit que les douches sont froides. Arrivés à la porte, nous constatons en effet que le petit local est bien désert. Pas plus propre que d'habitude : jonché de slips et de caleçons oubliés, de flacons vides de shampoings et de savon liquide, mais désert. Pas un rat. Il y a de la place pour une fois ! Je me déshabille. Je pourrais même quitter mon slip tellement je me retrouve tout seul. Bébert et Jean-Marie ont battu en retraite, ces poules mouillées ! Me voilà maître du hammam.

A la porte, le gardien du matin, un petit rondouillard débonnaire, passe la tête pour constater que tout est calme. Y-a que moi ! Avant qu'il m'enferme, je m'autorise à lui signaler qu'il n'y a pas d'eau chaude. Il me sourit benoîtement de ses gros yeux. Je crois qu'il le sait déjà. « Ça va te réveiller ! » me dit-il. Je ne lui répond rien : 'Connard ! Tu te douches chez toi à l'eau froide, peut-être ?'

Allez ! je plonge. C'est vrai que l'eau est vivifiante : brrrr ! J'ai gardé quand même mon slip sur moi. Il me tiendra chaud lui au moins et, en même temps, ça me permettra de le laver. C'est devenu une habitude.

Courageux mais pas totalement téméraire, j'ai choisi une des douches qui fonctionnent mal – j'ai le choix. Le jet n'est pas vif, il n'y coule qu'un petit filet d'eau, je ne risque ni la noyade, ni l'hydrocution. Jean-Marie et Bébert ont renoncé et sont repartis aussi secs qu'ils sont arrivés.

Jean-Marie n'est pas du matin. Déjà, même avec l'eau chaude et tout, se doucher au saut du lit, c'est pas sa tasse de thé. Bébert se lavera en cellule, puisqu'il ne descend plus en promenade. Il fera ça à 'l'ancienne', à la bassine. Il a le toto pour se chauffer de l'eau et toute la matinée pour lui.

Combien de jours durera la panne ? A présent, l'affaire est entre les mains de l'Administration pénitentiaire. Ça risque donc de durer. Vraiment, les douches, aux Baumettes, quelle sale corvée !

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Vendredi 5 octobre – onze heures trente – l'esprit sain...

Depuis le début de la semaine, je vais à l'école. J'ai eu droit, moi aussi, à ma chemise en plastique vert pour y ranger mes leçons, à un stylo, un crayon de papier, une gomme et un taille crayon qu'on m'a donnés.

Comme trousse, j'ai récupéré celle dans laquelle on livre les totos : la mienne est rose bonbon (c'est celle que m'a laissée Patrick : j'efface son nom, j'y rajoute le mien et mon numéro d'écrou.)

Le jeudi et le vendredi matin nous avons classe de huit heures à 10 heures 20. En fait, ça ne commence pas avant 8 heures 15, voire 8 heures 30 : il y a tellement de portes à franchir et de verrous à ouvrir ! Nous sommes répartis en deux groupes : les 'forts' et les 'débutants'.

A l'école, dans le groupe des 'forts', je retrouve mes compagnons habituels : Jean-Marie, Noël-le-Black, Damien. Tiens ! ce matin, il y a aussi Yassin-le-Corse, un de mes deux ex-racketteurs. Lui, je continue à ne pas l'aimer. Et voilà pas qu'il vient s'asseoir à côté de moi quand nous nous installons dans la classe de Jérôme-le-prof !

Non, je préfère me décaler. Noël-le-Black fera écran entre lui et moi. Sur ma gauche il y a Damien qui peine, je m'en suis rendu compte, en mathématique (et en français aussi). Je lui filerai un coup de main. Damien n'attend qu'une seule chose, c'est le moment où nous ferons de l'informatique.

La classe de Jérôme est équipée d'ordinateurs et nous avons eu, ce matin, après les maths, un temps de travail en informatique (mais pas en liberté!). Bien entendu, aucune connexion Internet. Ce serait trop beau. Nous travaillons des programmes simples. Aujourd'hui nous utilisons Paint et j'apprends à dessiner des pingouins sur la banquise...

Bon ! Le niveau n'est pas très haut, certes, mais il vaut mieux être là qu'en cellule. La classe est distrayante et Jérôme-le-prof mène son monde avec beaucoup de sérieux et d'attention, en faisant participer même les moins attentifs. Yassin-le-Corse s'y met aussi, c'est tout dire !

Devant moi sont assis Abel et Mickaël, les deux petits jeunes qui, lundi, devant Virginie-la-maîtresse, se pavanaient. Avec Jérôme, ils font moins les fiers : ils l'écoutent comme des enfants sages. L'autorité, pour eux, je crois, doit s'incarner nécessairement au travers d'une figure masculine.

Vers dix heures moins le quart nous bénéficions d'un quart d'heure de pause. Un quart d'heure marseillais : ça peut durer une demie-heure . La plupart vont s'en griller une dans le passage extérieur. Ça pue vraiment la merde mais on se tient compagnie.

Ensuite, nous gagnons la classe de Virginie, juste à côté. Elle brûle avant chaque cours du papier d'Arménie aux parfums de la rose trémière et des vieilles armoires. Ça occulte un peu l'épouvantable odeur du dehors.

L'ambiance change du tout au tout par rapport à la classe de Jérôme. Nos jeunes gaillards, Abel et Mickaël, se relâchent. Jean-Marie s'assoit entre eux et leur dit bien haut qu'il les aura à l’œil. Bon courage ! La classe est agitée.

Virginie tente, tant bien que mal de faire sa leçon de français. Je lui demande si elle peut me trouver la fable de La Fontaine : le cocher, le chat et le souriceau, pour Toufik. Elle paraît ravit et veut savoir si j'aime la poésie.

Si j'aime la poésie ? « Ici, quel autre moyen d'évasion que de me réciter des poèmes que j'ai un jour appris par cœur ? ». Elle me promet de m'apporter prochainement une anthologie de la poésie française. Je lui récite, dans le brouhaha de la classe, rien que pour elle, le poème : La Vie antérieure de Baudelaire :

J'ai longtemps habité sous de vastes portiques

Que les soleils marins teignaient de mille feux...

Je sors du cours réconforté. Quelqu'un ici - Virginie - a compris que j'aime la poésie, car elle me comprend.

***

A la pause, j'ai fais la connaissance du surveillant-moniteur de sport. Il se prénomme Philippe. La salle de sport se trouve au fond du couloir où sont les deux classes. De temps en temps, il passe rendre visite aux deux enseignants. Jean-Marie me présente. Voilà pas maintenant que je serre la main d'un surveillant ?! C'est vrai qu'il n'en a ni le costume, ni la sévérité. Il est vêtu en survêtement, comme il sied à sa fonction.

C'est un fort gaillard très souriant, dont le seul signe distinctif (par rapport à nous) est le talkie-walkie qui ne le quitte jamais. Jean-Marie, devant moi, lui explique que nous partageons à présent la même cellule et que je désire faire du sport.

Philippe me toise quelques secondes puis me donne son accord : me voilà bon pour la gym. Je le remercie et je remercie Jean-Marie. Après l'inscription à l'école voici que je pourrai m'entraîner deux fois par semaine. J'ai le sentiment de plus en plus de pouvoir remplir le grand vide. Quand donc finira la semaine ?

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Vendredi 5 octobre – 19 heures – un pingouin sur la banquise

Ma vie est comme en équilibre. Je suis parfaitement calme et sans aucun autre désir à présent. Chaque jour passe comme si jamais je ne devais sortir d'ici. En prison, on court un risque sérieux : l'accoutumance.

On s'habitue et puis voilà, on s'installe, on fait ses petites affaires, faites de tout et de rien, comme si le monde s'arrêtait là. C'est étonnant combien le rien peut occuper toute une existence. Aujourd'hui, par exemple, j'étais à l'école. J'ai utilisé un logiciel de dessin sur l'ordinateur.

J'ai dessiné des pingouins sur la banquise : une famille de pingouins : papa pingouin, maman pingouin et leurs petits pingouëtons. J'y ai rajouté de jolies couleurs. C'est stupide comme activité : ça m'a pris plus d'une heure et j'étais fier de moi, comme lorsque à la petite école, pour la première fois, j'avais dessiné un papillon à la maîtresse.

J'ai rapporté mon dessin à la maison... je veux dire en cellule, et je l'ai scotché au-dessus de mon lit, sur le mur. C'est vrai que ça change des trains et des locomotives que Jean-Marie nous a collés partout. Sont-ils pas jolis, mes pingouins ?

Décidément la prison m'infantilise comme c'est pas possible ! Avais-je vraiment besoin de ça en plus ? Un psy, un psy, ma prison pour un psy ! Et toujours pas de rendez-vous. Ce soir, c'est décidé, je fais une lettre au Médecin-psychiatre. Si ça continue, je vais devenir plus débile encore que les fous que je croise ici.

Je ferme les yeux. Allongé sur ma couchette, comme un pingouin sur sa banquise, je suis à présent bien enclin à rêver : à naviguer sur les grands océans, à cingler vers le large. Sur une banquise ou dans un désert, qu'importe ! cela m'évitera les murs de la prison.

Vendredi 5 octobre – 19 heures - un chemin de croix

Cet après-midi, je suis descendu. Il fait beau, la cour est pleine. Je suis tranquille comme Baptiste. Je joue aux échecs avec Nasser-l'Egyptien. La partie est rude : Nasser est un adversaire coriace. J'ai la tête dans le jeu et le corps au soleil. Personne ne nous dérange et je savoure à présent la promenade comme une sortie en mer.

Bientôt, je le sais bien, il fera froid et on ne bénéficiera plus du même ensoleillement, alors autant en profiter. Une vie à l'ombre, comme celle des gardiens, me serait impossible. Le plus pénible, en prison, c'est l'enfermement.

Victoire !J'ai battu Nasser, je me prépare à présent à jouter contre Alexandre-le-Métis. Ils échangent leur place. La partie commence, celle-là aussi je sens, je vais la gagner...

Mais voilà qu'on m'appelle : 'Bruno G...'. Il a bien fallu qu'on gueule mon nom trois fois au moins pour que je veuille l'entendre. Je lève les yeux de l'échiquier. C'est moi qu'on appelle ? Oui c'est bien moi. Je suis demandé à la grille. C'est un gardien qui est venu me chercher.

C'est bien la première fois que j'en vois un pendant le temps de la promenade. C'est aussi la première fois que je vois qu'on extrait un détenu d'ici. Il faut que ça tombe sur moi. D'habitude, il n'y a pas l'ombre d'un uniforme dans les cours. Comme un automate, je me lève et j'abandonne la partie. Alexandre récupérera le jeu, je suppose, ou bien Nasser.

En arrivant près de la porte, Momo-la-Cayolle me dit : « Tu es libérable... ». Me pose-t-il la question ou en est-il certain ? 'Libérable ? Moi ?'. Me voilà bien troublé. Tout de suite le gardien me rassure. Je suis seulement attendu au parloir-avocat. Ils ont dû encore oublier de me convoquer.

Je sors de la cour et je m'engage dans le passage qui conduit à l'entrée du bâtiment. Il n'y a qu'une cinquantaine de mètres à franchir. Mais cinquante mètres où il faut longer les deux autres cours, deux cours aujourd'hui bien peuplées. D'habitude, elles sont désertes au moment où nous descendons et quand nous remontons.

Je m'avance seul, crânement, en m'efforçant de me tenir bien droit. Je vise bien la porte tout au bout. Dieu ! que la route est longue. Je n'y étais pas préparé.

J'aurais voulu ramper.

Dès les premiers mètres, ça y est : on m'insulte. « Sale pointeur, on va te niquer... » et tutti frutti. Quelques pas plus loin, voilà qu'il pleut des gouttes. Ce sont des pierres, heureusement pas des grosses, qu'on m'envoie. J'ai de la chance, j'arrive à me faufiler au travers ou bien ce sont elles qui m'évitent.

Mais où sont passés les gardiens ? Il y en a bien un qui a dû rester derrière moi - celui qui est venu m'ouvrir au moins ! À moins qu'il se soit dérobé par une autre porte. S'il est toujours là, il est resté loin derrière. Je ne me retourne pas.

Atteindrai-je en un seul morceau la porte du bâtiment tout au bout ? En plus, dans cet océan d'ordures, je dois aussi regarder où je mets les pieds. Ça n'en finit pas : quand donc arriverai-je ?

Je passe enfin le portique tel un naufragé qui atteint la terre ferme.

Je me rends au parloir-avocat blanc comme un linge. Je traverse les longs couloirs encore tout transi. Tout en haut des marches, je retrouve mon cher maître. Je dois être livide. Il faut donc qu'il ait d'importantes nouvelles pour m'avoir dérangé. Nous nous enfermons dans un box.

Quelles nouvelles ? presque aucune. Il est venu m'annoncer qu'il reporte la demande de mise en liberté jusqu'aux résultats de l'enquête. « C'est trop tôt, me dit-il. ». Voilà bien qui méritait qu'il vînt jusqu'ici !

Je lui confie combien, actuellement, je pense que ma place est plutôt dedans que dehors. Je ne lui dis pas que je finis par me sentir bien dans ce cloaque. Je ne suis pas sûr qu'il comprendrait.

Je le quitte, au bout de dix minutes à peine, peut-être moins. Je lui demande de me recontacter seulement quand il aura des informations suffisamment consistantes. 'D'ici-là qu'il me fiche la paix !', aurais-je envie de lui crier. Je lui serre la main avec respect.

Au fond, c'est un brave homme.

En regagnant ma cellule, je me dis que je regrette d'avoir dû quitter si précipitamment la promenade tout à l'heure. La partie d'échecs avec Alexandre était bien entamée. Je regrette aussi le soleil de la cour que je ne reverrai pas jusqu'à demain matin. J'aime à présent l'odeur de mes semblables et toutes les histoires de prisonniers qu'on se raconte.

J'ai encore sur le cœur les insultes et les pierres qu'on m'a balancées en chemin.

De retour dans mon antre, je retrouve mes deux compères. Je leur raconte mon rendez-vous pour pas grand chose et ma traversée aventureuse. Je ne comprends pas que mon avocat soit venu pour rien. Jean-Marie m'invite à en changer. Le sien, d'avocat, me dit-il, est spécialisé dans le genre d'affaires qui nous concerne.

***

Pendant que je raconte mon histoire, Bébert a pris une cigarette et est monté sur les tuyaux du chauffage pour fumer à la fenêtre. Il est nerveux depuis quelque temps, et mon récit ne le décontracte pas. Il allume sa cigarette mais il a oublié de descendre le drap qui nous sert de rideau. De nouveau, ça ne manque pas.

Un jet nourri de pierres, des grosses, cette fois-ci, s'abat dans la cellule. La volée est violente et elle dure. Je m'accroupis par terre et je me glisse sous la table pendant que Bébert se réfugie sur sa couchette et se protège d'une couverture. Jean-Marie s'est faufilé jusque derrière le plastique qui nous sert de drap d'intimité. Il s'est assis sur le trône des toilettes et il attend que passe l'orage.

Et puis l'orage passe. L'orage est passée. Jusqu'à la prochaine.

Vraiment, nous voilà bien lotis. Comment pourrait-on oublier ici ce que nous sommes ? Chaque fois, on nous le rappelle. S'ils avaient des fusils, sûr, qu'ils nous fusilleraient, et s'ils avaient des cordes, ils nous pendraient haut et court. Ils ne sont pas méchants en somme : juste des détenus 'normaux' qui tentent d'exorciser les monstres qu'ils ne sont pas.

Notre place est bien dans le quartier des isolés : entre pointeurs. Mais nos murs ne sont pas encore suffisamment épais, suffisamment opaques, suffisamment étanches. C'est dans une tombe qu'il faudrait nous loger !

Après la bataille, Jean-Marie ramassera méticuleusement les projectiles qui jonchent le sol. Il conserve précieusement ces cailloux dans un bocal. « Comme preuve de ce qu'on nous fait subir », nous dit-il. Décidément, il a l'esprit trop scientifique. A-t-on besoin recueillir des preuves par dessus le marché ?

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Samedi 6 octobre – 12 heures – Alexandre le métis

Cela fait déjà quelques jours qu'Alexandre-le-Métis et son copain Abdel ont débarqué au Deuxième Nord. Alexandre m'est devenu en peu de temps un compagnon précieux. Apprécié et accepté par tous du reste. Son calme, en même temps que son attitude déterminée, lui confère dans cette cour une autorité incontestable.

Immédiatement, il a su se faire respecter, y compris par les quelques petites crapules qui, d'ordinaire ici, testent les nouveaux arrivants. Ensemble, lui et moi, nous discutons et nous jouons aux échecs.

Il est devenu mon nouveau meilleur copain, et j'avoue que je délaisse un peu à présent Momo-la-Cayolle, qui descend moins.

Nous avons plaisir à échanger de tout et de rien. Le matin surtout, quand le soleil peine à se lever et à venir nous réchauffer. Ensemble nous marchons pour ne pas nous engourdir. Nous tournons une bonne heure, à deux ou à trois. C'est aussi la meilleure façon de faire connaissance.

Alexandre me raconte qu'il a été transféré de la prison de Cayenne à celle des Baumettes – sans passer par Paris, me dit-il, - menotté comme il se doit et encadré par la maréchaussée. J'imagine ce grand gaillard au teint basané comme il devait avoir belle allure entouré d'une escorte en uniforme ; transféré en vol transatlantique aux frais de la République !

Ce n'est pas n'importe qui, Alexandre : il aurait fait du cinéma étant jeune, de la figuration dans un film où il jouait (déjà) le rôle d'un petit délinquant. Ça ne s'invente pas ! [Comme Pavel Nazarov, le gamin fugueur de 'Bouge pas, meurs et ressuscite' et qui a fini dans les geôles soviétiques parmi les pires bandits].

Alexandre me raconte sa vie, une partie de sa vie. C'est un homme qui a beaucoup vécu... en prison. Son casier judiciaire doit être guère moins épais qu'un roman de Tolstoï. Il me parle des différentes maisons d'arrêt dans lesquelles il a plus ou moins longtemps séjourné comme un ancien militaire peut décrire des villes de garnison et des champs de bataille.

Il a connu les vieilles Baumettes, il y a déjà près de vingt ans, peut-être plus. A l'époque, il existait encore des dortoirs collectifs où on entassait jusqu'à vingt-cinq détenus. Ils n'avaient alors qu'à une heure de promenade par jour, mais on leur distribuait un quart de vin le dimanche.

Les cours étaient divisées en espaces bien plus esquichés qu'aujourd'hui.Il y avait, par-dessus, un chemin de ronde en surplomb où tournaient les matons... Il me raconte aussi les mutineries, je ne sais plus quand, peut-être dans les années 80. « Ça a permis une amélioration des conditions de détention, m'affirme-t-il. Les jeunes aujourd'hui devraient s'en souvenir...» : une amélioration ?

J'ose à peine imaginer ce que ça devait être alors... C'est vrai qu'à présent on n'exécute plus les détenus à la guillotine. [Le dernier homme guillotiné en France, et donc au monde, l'a été en 1977 dans ces murs.]. De nos jours, on nous autorise seulement à mourir à petit feu. C'est moins sanglant.

Alexandre est un superbe métis. Il traverse la prison des Baumettes, du haut de sa quarantaine, comme un Corto Maltese sur des mers océanes. C'est un bandit de fière engeance, tout en retenue et en mots réfléchis. Il me dit combien le respect s'est perdu à présent chez les jeunes et combien, dans le temps, la solidarité était forte... Tout se perd, même en prison !

Je me rappelle comment Bébert-le-Sicilien avait voulu m'impressionner, le premier jour quand nous l'écoutions admiratifs, Damien et moi. Alexandre, lui ne se la joue pas. Il est de ces gangsters de race tel qu'on peut se les figurer. Un vrai bandit romanesque tout droit sorti d'un film français de série noire. Chaque fois arrêté pour 'braquages', me précise-t-il. Sa vie se compose, se conjugue et se décline en prison. C'est peut-être en prison qu'elle se conclura...

Entre deux incarcérations, Alexandre a beaucoup voyagé : les Antilles, l'Amérique du Sud (le Venezuela ou peut-être la Colombie) et Marseille. Curieux triangle. Je n'ose pas lui demander tous les détails, je crains juste de les deviner. Il connaît aussi la Turquie et l'Océan indien.

En grand navigateur, il a fait le tour de France des prisons, qu'il peut classer par ordre de confort, et auxquelles il accorde des 'étoiles', comme d'autres le font pour des restaurants. Il me décrit, par exemple, la prison de Lannemezan : une des meilleures, me dit-il. Il sait aussi que Le Pontet est une ville à côté d'Avignon, parce qu'il y a été écroué. Il a goûté à des prisons plus exotiques. A Cayenne, se souvient-il, il cultivait des pastèques : « Là-bas, il suffit de jeter des pépins, et ça pousse tout seul... ».

Avais-je des doutes encore ? Au retour de promenade, et d'autres fois aussi, dans les couloirs ou les escaliers, des détenus d'autres quartiers le croisent et le saluent. Ils se connaissent d'avant, ou d'ailleurs... Aux Baumettes, Alexandre retrouve du beau monde ! Combien de temps a-t-il passé en prison ? Je m'interroge. A l'entendre, depuis sa jeunesse, au moins la moitié de sa vie...

Ça le gêne, m'avoue-t-il que les autres détenus le sachent au Deuxième nord, dans le quartier des 'pointeurs'. Je le comprends. En prison, ça peut nuire à la meilleure des réputations. Mais il me dit cela avec tant de gentillesse dans la voix que je sens bien qu'il porte sur nous aucun jugement rédhibitoire.

Il occupe à présent la cellule 2XX6, celle qui fut la mienne jusqu'à mon déménagement. Il m'a succédé, en quelque sorte. Il se plaint de n'y avoir trouvé ni lumière, ni la télécommande de la télé, ni frigo en état de marche. C'est pas possible ! J'avais pourtant tout laissé nickel-chrome en partant...

Alexandre dit qu'il préfère rester seul en cellule, pour cela il a obtenu un certificat du médecin psychiatre. Je suppose qu'il a su trouver des arguments convaincants. En résumé, ici, Alexandre est à nouveau chez lui. En quelques jours, à peine il a posé ses marques et s'est fait de nouveaux alliés. Il lui manque encore quelques petites choses. Mais qu'à cela ne tienne : moi ou quelques autres nous saurons bien le dépanner.

Alexandre m'est à présent un compagnon si précieux.

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Samedi 6 octobre – 19 heures – Abdel, le fou de Dieu

Le club d'échecs est en pleine inflorescence. Dans les cours de récréation, parfois, il y a des modes : des jeux qui, d'un coup, deviennent attractifs. Ici, depuis quelques jours, ce sont les échecs. Même parmi les jeunes Arabes, ça commence à prendre. Samir, celui qu'on surnomme, Samir-le-Diable, a même accepté de jouer une partie contre moi. C'est tout dire !

Samir est un garçon très sec – avec un grand nez et de larges oreilles qui lui donne un air méphistophélique. Auparavant, il ne m'adressait jamais la parole. A peine me disait-il bonjour quand je venais comme aux autres lui serrer la main. Ni même me regardait-il.

Je m'aperçois qu'il joue aux échecs et qu'il joue fort bien, ma foi. C'est curieux qu'il n'ait jamais voulu s'asseoir à notre table. En prison c'est comme partout : il y a des mondes qui ne s'accordent pas, qui cohabitent à peine. Même captif, on a beau faire : on est différent.

C'est vrai que l'arrivée d'Alexandre-le-Métis, et son incorporation directe comme membre honoraire d'un coup confère au club une certaine étoffe. Et son copain Abdel veut s'y mettre aussi. A présent, on peut parler de 'club' : il y a plusieurs joueurs. Plusieurs joueurs mais un seul échiquier. Il faut savoir laisser son tour. C'est pour Nasser-l'Egyptien que c'est le plus difficile. C'est décidé : je fabriquerai un second jeu. Au pied des Baumettes, les bouchons ça ne manquent pas...

***

Abdel et Alexandre, m'apprennent-ils, ont habité la même cité des Quartiers nord de Marseille. Une cité que j'ai bien connue moi-aussi dans le temps. Le souvenir de ce quartier m'est encore familier. Je leur cite des noms et des places. Ainsi avons-nous presque des connaissances communes.

Abdel, je l'ai surnommé le Hadj, bien que je ne sais pas s'il a jamais fait le pélerinage. Mais c'est tout comme. Il a le crâne rasé et une barbiche taillée en pointe. Il porte un livre de prière en guise de vade-mecum, et son discours est toujours emprunt de citations religieuses et de renvois au Coran. Ses lunettes épaisses lui donnent pour de bon l'air d'un étudiant-en-religion...

A part ça, c'est vraiment un garçon fort sympathique ! Il est courtois et bien éduqué, il s'exprime dans un français policé, sans trop l'accent des cités, il a dû faire quelques études. Nous sympathisons : nous jouons aux échecs (il s'agit plutôt de lui expliquer les règles) et nous marchons ensuite, histoire de nous dégourdir les jambes.

Chemin faisant, il m'interroge : « Et toi Bruno, tu n'as jamais pensé à devenir musulman ? »

Je reste un instant silencieux. Le voilà pas qu'il essaierait de me convertir ? moi : l'homme de peu de foi ! Je lui souris... Comme nous marchons, que j'ai le temps et qu'il est un homme de bonne intelligence, je suis curieux de voir comment va-t-il pouvoir tenter de convertir un converso...

Je sens bien qu'il fourbit ses arguments. Il me jauge... et puis il s'élance. Son discours est bien charpenté, ma foi. Il a dû reconnaître en moi (?) un esprit cartésien puisqu'il tente de me convaincre que le Coran détient toutes les vérités y compris celles révélées par la science ! (Je me dis que Darwin se retournerait dans sa tombe, s'il l'entendait.).

Je lui répond, par provocation, que sa croyance me paraît bien fragile pour qu'il doive justifier de l'existence de Dieu (et de son Prophète) en usant de tels expédients : « En règle générale, tu sais, science et religion (quelque soit, d'ailleurs, la religion) ne font pas bon ménage... ». La science ne saurait apporter la preuve irréfutable de l'existence de Dieu, ni l'inverse d'ailleurs...

Je me rends compte à l'écouter combien l'Islam est prégnant aux Baumettes. Une partie importante (peut-être plus de la moitié) des détenus que je fréquentent sont - ou se disent - Musulmans. Parfois, venus d'une cellule plus ou moins lointaines, par les fenêtres, nous parviennent les échos de sourates enregistrées. Les Baumettes ont parfois des airs de grande mosquée, et plusieurs n'hésitent pas à faire leur prière dans les cours.

Des conversions ne sont pas choses rares parmi les Roumis. Assa, par exemple, l'ancien co-cellulaire de Jean-Marie, se prénommait, dans une vie antérieure : Eric... Jean-Marie me raconte comment, en cellule, il fait ses cinq prières quotidiennes, agenouillé, la face tournée vers La Mecque, c'est-à-dire, le nez collé à la porte de la cellule. « Et lorsque celle-ci s'ouvre, poursuit Jean-Marie, Assa continue sa prière, imperturbable. L'auxi est alors bien obligé de faire passer les gamelles par-dessus son dos, sans devoir l'interrompre. »

[Le rythme des fêtes musulmanes (surtout le Ramadan et l'Aïd) structurent la vie carcérale, plus que Noël ou la Pâque juive : non seulement pour les musulmans mais aussi pour les autres...]

« Qu'importe l'Eglise, pourvu qu'on y trouve le Bon dieu... », voilà ma foi avouais-je à Abdel. Malgré tout, je ne suis pas près à accepter n'importe quel credo. Mais, qu'à cela ne tienne : je serai ici très œcuménique ! Je suis persuadé, qu'aux Baumettes, il y a assez de place pour tous les curés, les rabbins et les imams de la Création.

« Je regrette seulement l'absence des bonzes thibétains... », lui dis-je en souriant. Le bouddhisme et le taoïsme mériteraient ici toute leur place, « pour être zen... », je rajoute. Il me répond, peut-être à court d'argument, que je dois être une âme bien égarée pour parler ainsi.

Là, pour de bon, il a bien raison. Dans cette prison, je sais bien que je suis perdu, perdu peut-être à jamais ! Mais, ce qui me rassure un peu, c'est qu'ici nous le sommes tous. Cela me permet d'espérer, c'est-là mon Evangile !

Nous finirons la promenade, entre philosophie et religion, accompagné d'Alexandre-le-Métis qui nous a rejoint. A trois nous dissertons sur le cours des choses, sur l'avenir et la fin du monde. On nous l'annonce pour le 21 décembre prochain. « Il serait malheureux qu'on soit libéré juste la veille... », me dit en plaisantant Alexandre !

Abdel, Abdel le-le, Hadj, est vraiment un garçon agréable même s'il est au fond, un fou de Dieu. C'est bien : nous lui apprendrons les échecs. Peut-être m'enseignera-t-il de son côté à être un peu moins mécréant.

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Dimanche 7 octobre – 4 heures du matin – l'homme pressé

Des années, des mois, des jours de vent bleu : le ciel est démesurément bleu au-dessus des Baumettes, implacablement bleu. Je n'ai pas d'autres nouvelles du monde. Je n'en veux pas d'autres non plus.

''Le monde se préoccupe-t-il de nous . Prend-il soin de me demander qui nous sommes zet comment nous nous portons. Ici derrière les barreaux, j'ignore ce monde qui nous ignore. Devrais-je lui en avoir rigueur ? même pas... juste l'oublier, comme lui tente de m'oublier...'',

Ainsi, si ce n'est les prévisions météorologiques, je refuse de voir les informations à la télé.

Ce désintérêt me vaut quelques reproches de Jean-Marie qui veut toujours savoir comment tourne le monde du dehors, comme celui du dedans. Il est à l'affût de toute information. Il est ce qu'il devait être à l'extérieur : un homme pressé de s'informer, toujours quelque chose sur le feu.

Ça offre ses avantages : Jean-Marie est sur tous les 'bons coups', toujours bien au courant. Il est souvent le premier et le mieux averti. Je pense qu'il est un des rares taulards – si ce n'est le seul de toutes les Baumettes – à lire les panneaux d'informations à destination des détenus que l'Administration pénitentiaire a disposés au rez-de-chaussée près des bureaux des chefs (à un endroit où nous ne passons pour ainsi dire jamais).

Quelle idée ont-ils eu de poser ces panneaux à cet endroit-là ? S'ils avaient souhaité qu'on ne les lise pas, c'est pas ailleurs qu'ils les eussent installés ! A croire qu'ils le font exprès. Mais, voilà : Jean-Marie , lui, passe devant, presque tous les jours quand il se rend à ses activités. Et en plusse c'est qu'il lit tout. Pour peu il mériterait de faire l'objet d'une expertise psychiatrique approfondie ! je plaisante.

[J'ai parfois vu des personnels des Baumettes s'adresser directement à lui pour avoir des informations qu'ils auraient dû connaître. C'est l'homme le mieux informé du Deuxième nord.]

C'est grâce à lui que nous avons des infos inédites. Par exemple, nous apprenons que nous bénéficions d'une demie-journée de bibliothèque par semaine. Quand ? Le lundi après-midi. Ici, personne ne le sait, pas même les surveillants.

Avant, il y a des mois de cela, il y avait bien eu une bibliothèque ici au Deuxième étage, mais depuis, elle est fermée. L'ouverture d'un nouveau local était prévu... un jour ou l'autre et Dieu sait où. Et bien voilà ! c'est arrivé. La bibliothèque, restaurée, se situerait au troisième étage. Et nous y avons droit. C'est écrit sur le panneau près des bureaux des chefs. Il fallait seulement penser à aller se balader dans ce coin et de jeter un coup d’œil sur les écriteaux.

Merci Jean-Marie...

***

Parfois, pourtant, je dois l'avouer, son hyperactivité me fatigue un peu. Bon, pas trop quand même : elle m'amuse plus qu'autre chose... sauf le matin.

Le matin, pour moi, c'est sacré. J'aime prendre le temps. C'est pour ça que longtemps je me suis levé de bonne heure. Non pas par courage ou par envie de manger la vie dès l'aurore ! Non, seulement pour mieux profiter de ces minutes silencieuses où tout le monde dort encore, où les autres encore sommeillent et où, tout seul, je peux rêver tout éveillé, bayer les yeux grand ouverts sans être vu de personne.

Jean-Marie, lui, au contraire, se lève toujours à la dernière minute, à l'ultime seconde. Et après : c'est une trombe... parfois, il arriverait même à me stresser : toujours prêt à l'extrême dernière limite pour aller à la douche, pour partir à ses activités ou ses rendez-vous. Toujours à avoir oublier un dossier, un papier, un objet ou, même, avoir oublier de pisser ou de chier avant de sortir...

Bon, il faut s'y habituer. Ça fait partie du personnage, et son caractère est, sur le fond, de très bonne composition. Jean-Marie est un animal social. C'est dommage d'ailleurs qu'un type pareil puisse un jour sortir de prison. Il y apporte tant d'énergie, tant de bonne volonté, et aussi, tant d'humanisme et de bienveillance que, pour le bien de la communauté, je le condamnerais, au nom du Peuple français, à perpète - je plaisante.

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Dimanche 7 octobre – 5 heures du matin – à bâtons rompus

Jean-Marie et moi aimons à nous entretenir. Nos discussions sont toujours édifiantes, quand je suis d'humeur à parler. Nous parlons de philosophie, de morale surtout et de questions éthiques : c'est que nous sommes des détenus du Deuxième nord, pardi !

L'éthique et la morale, ça nous connaît. Il arrive aussi que nous parlions de politique, mais là, ça ne me plaît pas.

Tels deux vieux docteurs de la Loi égarés du Temple, parfois nos considérations prennent un tour plus théologiques. L’œil de Dieu n'est jamais bien loin dans la tombe. Jean-Marie suit un cours de philosophie aux ateliers multimédia. Le vendredi, il participe à un groupe de parole : une sorte de catéchisme pour adultes, je crois.

A nous entendre ainsi dialoguer, Bébert-le-Sicilien parfois n'en peut plus. Je le comprends. Il nous reproche ce qu'il résume par « toutes vos conneries ». C'est vrai qu'il faut vouloir nous suivre quand nous décollons.

D'abord, il affirme haut et fort son opposition à toute religion et même à tout discours à propos des religions. Avec nous, il n'est pas sorti de l'auberge. Certes, Bébert a sûrement raison : la religion c'est l'opium des peuples. Mais, sait-il combien cet opium est parfois nécessaire ? en prison surtout : un opium peut-être seulement pour ne pas désespérer.

La religion, c'est comme l'alcool ou le tabac : ça peut consoler le cœur : le tout, bien entendu, c'est de ne pas en abuser (« Sauf le dimanche », me souffle Jean-Marie...)

Jean-Marie est très œcuménique : il assiste au culte protestant et au culte catholique : un dimanche chez l'un, un dimanche chez l'autre. Par contre, son œcuménisme ne va pas jusqu'à embrasser la religion musulmane. Là, il bloque un peu. C'est dommage, il y a, dans la cour, depuis quelques jours un imam très prosélyte avec lequel il devrait discuter ! (Je parle d'Abdel-le-hadj).

Pour ma part, je n'ai pas actuellement l'âme à Dieu. Peut-être même que le Diable ne me tente plus. Il a beau faire le Malin, Celui-là : je n'ai plus vraiment de désir ni même de haine. J'ai les dents trop usées et le reste aussi.

Je n'irai donc pas à la messe. Je n'irai pas non plus, le vendredi après-midi, au groupe de parole, comme m'y invite Jean-Marie, pour discuter des événements soi-disant historiques du Nouveau-Testament.

« Non, Jean-Marie, je ne crois pas que Jésus-Christ soit un personnage historique, non je ne crois pas que le Massacre des Saints innocents ait eu lieu, non je ne crois pas... »

J'ai l'impression que je lui récite un credo à l'envers : un non-credo ! Dans une Espagne médiévale, j'aurais déjà été consumé. A chaque époque sa manière de brûler les bougres comme moi. Ici, je cuis à petit feu. Mauvais sang ne saurait mentir !

Notre conversation finit par agacer prodigieusement Bébert. A partir d'un moment, il décroche. Là, il tente de couper les câbles. A la fin même il explose :

« Non, mais vous vous écoutez pas parler les gars, nous dit-il en haussant le ton et en forçant encore, si c'est possible, son accent marseillais. Vous ne vous rendez pas compte que vous êtes en train de tromper tout le monde avec vos histoires à la con ! Oh ! C'est des conneries... Que toutes vos conneries vous, vous vouliez y croire, tant pis pour vous, mais c'est les autres ! C'est tous les autres, ceux de la cour que vous trompez, avec votre Bon dieu à la con. Non mais vous nous emmerdez !... ».

Jean-Marie et moi nous nous interrompons. Tels des juges de l'Inquisition, nous braquons nos quatre yeux vers Bébert. C'est Jean-Marie qui lui répond :

«- Mais toi aussi, tu peux donner ton avis, Bébert, tu peux participer au débat...

- Mon avis, vous en avez rien à foutre ! Vous n'entendez que vous. Pour vous, les autres, c'est de la merde... »

Là, ça dérape. Il se claquemure dans un silence forcené et va s'allonger sur sa couchette. L'éloignement qu'il se choisit est tout relatif. Il est couché à moins d'un mètre de nous – vu la taille de la cellule !

C'est sûr qu'à trois dans cet étroit espace, c'est difficile d'échapper à la discussion des autres. Je suis tiraillé entre l'obligeance que j'aurais à me taire pour cesser d'agacer Bébert, et l'envie de poursuivre avec Jean-Marie notre dispute (au sens académique du terme). Pour une fois que je partage une cellule de prison avec quelqu'un qui s'intéresse aux mêmes sujets que moi.

Allez, Jean-Marie et moi n'y tenons plus : nous reprenons de bon train notre conversation ! Bébert va devoir encore nous supporter... Tout à l'heure, je jouerai aux mots-fléchés avec lui, cela nous réconciliera.

Après tout, ce n'est pas nous qui lui avons imposé notre présence, dans cette cellule. La seule chose qui préoccupe en ce moment Bébert, je le sais bien, c'est son affaire ! Il arrive à présent au terme de ses premiers quatre mois d'incarcération et il ne sait pas s'il sera libéré.

[En correctionnelle, le temps de détention provisoire ne peut excéder un an. Tous les quatre mois, le Juge des libertés doit se prononcer sur la reconduction de l'emprisonnement ou la remise en liberté. Pour Bébert, le temps était venu.]

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Lundi 8 octobre – seize heure – en attendant Godot

Ce matin j'ai rendez-vous au 'Point d'accès aux droits'. Drôle de nom. On peut l'interpréter au moins de deux manières. Comme un lieu, un point de rendez-vous, ou bien, lorsqu'on a l'esprit plus torturé : 'point d'accès', peut signifier aussi pas d'accès du tout ! ...

A bien y réfléchir, j'opte pour la deuxième acception : point de salut aux Baumettes !

J'ai rendez-vous à neuf heures trente, je serai reçu à midi et demi. Trois heures d'attente pour à peine un quart d'heure d'entretien même pas ! Et pour une fois, je suis parti bien à l'heure : le surveillant m'a ouvert sans retard. Mais voilà, c'est un autre en-bas qui m'a enfermé, et m'a oublié... Alors, il a fallu attendre. Bah ! la prison, c'est comme la pêche à la ligne, une affaire de patience !

Le bureau du 'Point d'accès aux droits' se situe au rez-de-chaussée, dans le long passage qui relie, par dessous les cours, le Bâtiment A aux autres Bâtiments. (C'est aussi là que sont les bureaux du SPIP – le Service pénitentiaire d'insertion et de probation -, juste à côté du petit local du 'vestiaire indigent' où l'on m'avait habillé, il y a un mois de cela).

Quand j'arrive, je vois que dans son petit bureau vitré la conseillère est déjà en entretien. Devant, il y a aussi un autre détenu qui attend son tour, debout dans le grand couloir. Soit, j'attendrai en sa compagnie. Nous engageons la conversation très rituellement. Je lui demande s'il a une cigarette. Je ne sais pas dans quel quartier il vit et je préfère m'en tenir aux usages en vigueur.

Bien sûr de cigarette, il n'en a pas, ou – s'il en a, il ne m'en filera pas. Mais la question, c'était pour le principe. Comme quand on vous demande 'comment ça va ?' et qu'on passe à autre chose sans attendre précisément de réponse. 'Est-ce que t'as une cigarette', en prison, c'est comme se dire bonjour.

Bonjour ici, d'ailleurs : c'est presque ridicule.

On a à peine commencer à rien nous dire qu'un grand maton, un noir large comme une armoire normande, arrive et me cueille en passant. Il m'a reconnu, il sait que je suis du Deuxième Nord. Il ne me laissera pas à attendre dehors, dans le passage, à l'air libre : en liberté. Il me fait signe de le suivre et il m'escorte quelques mètres plus loin jusqu'à une cellule d'attente où il me boucle. C'est une cellule destinée aux isolés. C'est là qu'on nous enferme afin de nous faire patienter à l'écart. A l'intérieur, il y a déjà du monde. Du monde que je connais. Je retrouve Jean-Marie et Abbou-le-rêveur.

Tiens ? je ne savais même pas que Jean-Marie, en plus de ses activités, avait un rendez-vous ici ce matin. Parfois, il ne me dit pas tout. Il vient pour rencontrer un conseiller de 'Pôle emploi' me dit-il. Il pense déjà à sa future réinsertion. Jean-Marie est vraiment un garçon prévoyant ! Il désire se renseigner sur les formations prises en charge pour les chômeurs en prison. Il me demande si je sais ce qu'est le 'DIF' – le Droit individuel à la formation. Est-ce qu'un détenu peut y prétendre ? Je n'en ai aucune idée...

Abbou est là aussi que je retrouve. Abbou-le-rêveur que j'ai n'ai plus vu en promenade depuis un bon moment. C'est vrai que les dernières fois dans la cour, il s'est fait beaucoup alpaguer : toujours pour des histoires de tabac. Lui, pour de bon, il s'est fait racketter, et je comprends qu'il n'ait plus trop envie de descendre. Il a suivi mon conseil. Il s'est acheté une rouleuse. Il me sort l'instrument de sa poche. Mais il ne sais pas s'en servir, m'avoue-t-il avec un doux sourire. Qu'à cela ne tienne ! Ici nous avons tout le temps que je lui montre.

De son côté, Jean-Marie a décidé, comme il le fait souvent en cellule, ou quand on le place dans une salle d'attente, de faire de l'exercice. Il profite de cet étroit espace pour pouvoir marcher, marcher à un rythme rapide de long en large. Jean-Marie marche en cellule comme d'autres feraient du vélo d'appartement.

[Voilà bien une idée ingénieuse : l'Administration pénitentiaire pourrait installer des vélos d'appartement dans les cellules d'attente. Des vélos qui feraient tourner des dynamos et qui alimenteraient les Baumettes... Voilà une idée à creuser, vu tout le temps qu'on passe attendre dans ce grand donjon ! En plus, on pourrait faire du sport.]

La cellule d'attente où on nous a bouclés est très particulière. Elle est posée directement sur des escaliers qui rattrapent les niveaux entre les bâtiments : une série de huit ou dix marches qui va d'un mur à l'autre. Une cellule en accordéon, en quelque sorte. Les marches nous servent de banquettes.

Jean-Marie commence à monter et à descendre, à descendre et à monter, dans un sens et dans l'autre. Heureusement que je le connais, autrement je dirais qu'il est fou. Je ne le regarde même pas. Il risquerait de me donner le tournis. En prison, chacun fait du sport comme il peut. Il est un animal en cage. Abbou et moi aussi, d'ailleurs. Mais nous, nous sommes bien plus tranquilles.

Abbou est pareil à lui même. D'un calme qui confine à l'apathie. Il a rendez-vous au SPIP, pour des questions de remises de peine supplémentaires. Je lui demande s'il pense savoir ce qui lui sera accordé. Il n'en a aucune idée. Normalement, il est libérable en décembre, peut-être même avant. Il est suivi au SMPR et cela doit lui assurer, me dit-il, des jours de grâce supplémentaires.

Ça fait plus d'un an qu'il est détenu ici. Et pourtant, j'ai l'impression qu'il est comme s'il venait de débarquer. Comme s'il sortait à peine du quartier des 'arrivants'. La prison lui glisse sur la peau comme si elle ne devait jamais l'altérer. Je doute qu'il tire quelque leçon pour lui-même de ce passage aux Baumettes.

J'ai l'impression, en à peine un mois, d'être devenu plus renard que lui dans ce poulailler. Plus rusé aussi. Abbou, décidément, est toujours comme s'il était ailleurs. Ici et ailleurs en même temps. Sa douceur autant que sa lenteur l'auront sauvegardé, j'espère, de toute la crasse qu'ici on accumule. Et peut-être c'est mieux ainsi. Dehors, quand il sortira, il aura moins de choses à devoir oublier.

J'essaie plusieurs fois de lui montrer le fonctionnement de la rouleuse. Au bout d'un moment, je perds courage et je renonce. Ça le dépasse, et ça me dépasse aussi. A tout prendre, il vaut mieux que je lui roule ses cigarettes. Il me tend son paquet de tabac qu'il a pris avec lui. Je roule, je roule, je roule. Décidément, Abbou, je l'aime bien : il est – ou a choisi d'être – éternellement pas là. Il attend sa libération comme d'autres ailleurs attendent Godot...

La cellule d'attente où nous patientons est fermée par une grille qui donne directement sur le couloir. Il n'y a pas ici de porte en bois comme au Bâtiment A. On voit passer le monde au travers. Je me suis assis sur la marche supérieure le visage collé aux barreaux et je regarde passer les passants. Drôles de gens que ces gens-là...

Abbou, pour ma peine d'avoir beaucoup roulé, m'a offert une cigarette. Je fume en prenant soin de souffler vers l'extérieur. Jean-Marie ne supporte pas la fumée, surtout que là, il fait du sport. Toujours il monte et il descend.

De l'autre côté, sans arrêt, un flot incessant de détenus, de gardiens et d'auxis vont et viennent, dans un sens et dans l'autre. C'est tout bonnement incroyable combien ce souterrain est fréquenté. On se croirait dans le cœur des Halles.

La plupart de ceux qui passent ne nous remarquent pas. Deux jeunes viendront nous demander une cigarette. Par habitude, sûrement. Ils restent tout surpris quand Abbou leur en donne une. Un troisième, mauvais coucheur, nous interpelle en nous traitant de 'pointeurs'. Ça doit se lire sur nos visages. Ça va, on est habitué. Ni même on lui répond. Il passe son chemin en grognant. De toute façon, il est seul, et on est trois, et ya la grille qui nous sépare !

Aux Baumettes, les 'isolés' – nous – sommes bien 'estampillés'. Drôle d'isolement tout de même où on nous mêle en permanence avec les autres détenus. Dès que nous circulons, quand nous traversons le grand hall, dans les couloirs et les cages d'escalier. Nous sommes isolés et, en même temps, toujours avec eux.

Mais va ! c'est peut-être mieux ainsi. Peut-on imaginer une prison seulement pour 'pointeurs' ? Au bout du compte, on finit par se croiser si souvent, qu'à la fin, tous on s'y habitue. Je n'ai pas eu, pour l'instant, d'ennuis majeurs, et je suis blindé face aux insultes. Puisque c'est vrai, comme ils disent nous sommes tous des pointeurs.

Maintenant, j'ai suffisamment confiance en moi pour pouvoir me tenir bien droit, et le tout c'est de toujours garder une certaine distance : rester à plus d'un jet de pierre, en l'occurrence...

Ça fait déjà un bon moment que Jean-Marie et Abbou m'ont quitté. L'un et puis l'autre sont partis, chacun de leur côté. Je suis seul à présent dans cette salle d'attente. Patience, patience, patience.

Je sais bien que d'autres détenus, arrivés bien après, mais qui n'ont pas eu le privilège qu'on les enferme, ont dû passer avant moi au 'Point d'accès aux droits'.

'Il est vraiment pas malin ce gardien de m'avoir bouclé-là ! Pourvu qu'il m'ait pas oublié !'

Heureusement, j'ai pris mon vade mecum sous le bras : Les trous noirs ! Alors je lis et je ne m'ennuie pas. A midi et demi on vient enfin me chercher. L'entretien durera à peine un quart d'heure, même pas. Je n'y apprends rien. Je ne m'attarde pas.

Je regagne mon étage en espérant ne pas être bloqué en chemin. Vivement que je sois en cellule, c'est l'heure de la gamelle et j'ai faim. Que va-t-on nous servir ?

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Mardi 9 octobre – 18 heures – l'audition de Bébert

Depuis quelque temps, Bébert ne va pas bien. Il n'est vraiment pas à prendre avec des pincettes. Je me demande s'il perd pas un boulon. Depuis deux jours, il s'est mis à parler tout seul, à se raconter tout haut des histoires. A chaque fois, c'est la même histoire : la sienne, celle qui l'a amené aux Baumettes.

Parfois, brusquement, il arrête son monologue et nous interpelle. Il nous pose une question, nous demande notre avis. Jean-Marie prend toujours la peine de lui répondre. Moi, je ne sais plus quoi lui dire. Mon silence a le don de l'agacer prodigieusement.

Bébert est convoqué devant le juge d'instruction. Demain matin, il sera extrait. C'est un moment qu'il redoute et qu'il attend. Il espère qu'il sera remis en liberté. Voilà qu'il clame à nouveau son innocence à qui veut – ou ne veut pas – l'entendre !

Jean-Marie a une capacité d'écoute pour deux. Ça tombe bien : moi, je n'y arrive plus. Sûrement que ma propre chute ici est encore trop récente. Je manque certainement de recul. Bébert voudrait qu'on l'aide et j'en suis incapable.

Il arrive à présent au terme de ses quatre premiers mois d'incarcération et il redoute la décision des juges. [En correctionnelle, le temps de détention provisoire ne peut excéder un an. Tous les quatre mois, si j'ai bien compris, le Juge des libertés doit se prononcer sur la reconduction de l'emprisonnement ou la remise en liberté...]

Avec Jean-Marie, il se sont installés à la petite table. On se croirait au théâtre. Ils se préparent à répéter la scène. D'abord Jean-Marie se met dans la peau du juge d'instruction. Il porte bien l'habit. Raide comme la Justice, il interroge Bébert et le pousse dans ses derniers retranchements, jusqu'à le faire craquer. Puis il le corrige, lui donne les meilleurs conseils, lui indique les chausse-trappes.

Ensuite, ils inversent. Jean-Marie joue l'inculpé-innocent, mais qui ne doit pas 'charger' la victime quand même. Il essaie de déjouer les pièges probables, d'éviter les dérapages de langage et les allégations douteuses.

Le voilà qui déclame à présent la tirade du 'je regrette, Monsieur le Juge'. Il est bon dans le rôle. Il est vraiment convaincant. Si j'étais magistrat, sûr, je le libérerai. On voit bien qu'il est déjà passé par là, le bonhomme ! Il m'a dit combien certaines de ses auditions se sont mal déroulées, avec ce sentiment d'avoir été passé à la moulinette. Je vois bien ce qu'il veut dire. Etre soumis à la question est toujours une épreuve.

De nous trois, c'est lui qui a le plus d'expérience. Ça fait plus d'un an qu'il est là, en préventive. Il avertit Bébert de ne surtout pas s'en prendre à 'la victime', celle qu'il appelle 'la victime'. Mais pour Bébert, la victime : c'est lui. S'il se trouve aux Baumettes, c'est à cause de cette fille. C'est de sa faute à elle. Jean-Marie a raison, le juge ne pourra pas avaler ce discours.

J'assiste à ce théâtre-forum en spectateur. J'ai du mal à monter sur scène. Les conseils de Jean-Marie me semble comme toujours très pertinents. Ça m'apprend moi-aussi. Je sais bien que tôt ou tard, ça sera mon tour. Voilà que tout ça me replonge dans mon affaire, pour parler franc : dans ma propre merde.

Je me revois durant ces trois jours terribles qui ont conduit à mon incarcération : les deux passés en garde-à-vue et puis la journée dans les sous-sol du Tribunal de grande instance, dans cette geôle dénudée où j'ai patienté jusqu'à mon audition. Pauvre de moi !

Mon passage devant la Juge d'instruction et, ensuite la décision de mandat de dépôt par le Juge des libertés, tout cela me revient à présent. J'entends de nouveau leurs paroles, leur verdict, presque déjà leur condamnation...

Rien que d'y repenser maintenant, alors que je copie ces mots sur mon cahier, j'en ai la gorge serrée. Je me revois sale et fatigué, écœurant de crasse et de peur : un délinquant minable, et rien d'autre...

Devant Bébert je tente de faire bonne figure. Je voudrais lui sourire, le rassurer aussi. Mais là, franchement, ça m'est impossible. Je cherche par deux ou trois fois le regard bienveillant de Jean-Marie.

« Tu sais, Bébert, moi, ça fait qu'un mois et demi que je suis là, je suis pas repassé encore devant le Juge, je ne l'ai vu qu'une fois, le jour où ils ont décidé de m'enfermer. Je n'sais pas quoi te dire... »

Je sais bien que Bébert ne peut me comprendre. Il n'est pas à ma place, je ne suis pas à la sienne. Demain, c'est lui qui va se retrouver devant ses juges. Demain, peut-être sera-t-il libéré ou alors il replongera pour quatre mois encore...

Il est comme un naufragé à la dérive. Il s'accrocherait à n'importe qui, à tout le monde. Et tout le monde, ici, c'est seulement Jean-Marie et moi, ses compagnons de cellule. C'est maintenant qu'il a besoin qu'on l'aide. Mais là, franchement, je ne peux pas. Ma propre affaire me remonte à la gorge et m'étouffe.

Quand je l'écoute, c'est moi que j'entends. Comment pourrais-je lui être secourable ? Je lui dis quelque mots pour tenter de le rassurer un peu : que tout se passera bien, qu'il pourra trouver les phrases qu'il faut pour convaincre les juges.

Quoi lui dire d'autre que je lui souhaite du fond du cœur qu'il soit remis en liberté ?

Heureusement, il y a Jean-Marie. Il nous permet de tenir dans cette boîte à chaussures où on nous serre à trois sans que cela ne dégénère encore trop. Il me permet à moi de tenir. Mais l'ambiance ces jours-ci n'est vraiment plus à la fête.

Trois vieilles godasses dans une même boîte ! quelle idée saugrenue. Trois pour le prix de deux, c'est ainsi qu'on nous tient enfermés, serrés, tout écrasés l'un contre l'autre. J'ai le moral dans les chaussettes, et pas moyen de m'extraire de cette poisse. J'ai hâte qu'on en finisse.

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Mercredi 10 octobre – 7 heures – extraction

Je suis réveillé. Je me demande quelle heure il peut bien être. Les Baumettes ronronnent comme un gros chat endormi. Tout y est silencieux. Tous dorment, même les plus turbulents.

Tous sauf Bébert. Il vient de se lever. Il pisse pendant qu'il se chauffe de l'eau pour un café.

J'entends à présent le cliquetis de la petite cuiller dans le verre. Il a allumé la télé pour s'éclairer. Il doit être au bas mot cinq heures, je ne sais pas vraiment. Il se prépare comme si on devait le conduire ce matin à l'échafaud. Hier soir, il s'est rasé. Il a effilé sa petite moustache, fine et brune qui lui trace comme un sourcil au-dessus des lèvres. Déjà, il s'habille. Tout à l'heure, on va venir le chercher.

***

A six heures, Bébert a été 'extrait', c'est le terme que l'Administration pénitentiaire emploie. Alors nous aussi on dit pareil. Etre extrait. C'est bizarre comme expression. Bien avant le jour, avant la relève des gardiens, un surveillant est venu l'avertir de se préparer. Bébert a bien pris soin de rouler quelques cigarettes qu'il a planqué avec des allumettes dans le repli de ses chaussettes. Puis ils sont venus le chercher.

Je lui ai souhaité bonne chance. Juste deux mots, pas plus. Je me suis dit qu'à l'époque ça devait se passer un peu pareil quand on vous conduisait à la guillotine. Ou bien y avait-il tout un autre cérémonial ? peut-être vous servait-on un copieux déjeuner avant le grand plongeon ?

On devait vous offrir, ça c'est sûr, une dernière cigarette. Aujourd'hui, même les cigarettes sont prohibées quand on vous conduit au Tribunal. Dame, c'est qu'il faut préserver la santé des condamnés puisqu'on ne leur coupe plus la tête !

Bon, tout ça je me l'imagine, comme dans un film. Bébert ne va pas être décapité, peut-être même sera-t-il libéré dès ce soir. Les conseils de Jean-Marie produiront sûrement leur effet.

Il lui a conseillé aussi de pas trop boire. Les salles d'attente ne sont pas équipées de toilettes, et la journée risque d'être longue. On va l'enfermer d'abord ici, aux Baumettes, pendant qu'on rassemble tout le monde, puis dans le fourgon cellulaire (à cette heure-ci, le trajet jusqu'au Tribunal se fait en vingt minutes à peine, au plus une demie-heure).

Ensuite, là-bas, dans les geôles du Palais de justice il devra patienter longtemps. Le pire c'est alors d'avoir envie de pisser. Et pire encore : d'avoir envie de pisser et de manquer de tabac. Parfois, il faudrait mieux qu'on vous coupe la tête.

Je ne peux pas me rendormir. Je n'ai plus le temps. Voici l'heure bleue où j'aime prendre mon petit déjeuner tranquille. Je me lève. Je prépare tout comme il faut. Avec mon café, ce matin je mangerai du pain d'épice et un bout de poisson pané qu'il me reste de la veille. J'écris aussi un peu de mon journal.

C'est l'heure où je met du lait à chauffer pour Jean-Marie. Tout à l'heure, quand il se lèvera, il trouvera son bol sur la table. Il dort toujours, du sommeil du juste. Il n'a rien entendu de l'extraction de Bébert. On pourrait tous nous emmener à la potence, Bébert, moi, et toutes les Baumettes avec que Jean-Marie continuerait, imperturbablement, à dormir.

Ce matin, comme ce n'est pas le jour des douches, je ne le réveille pas. Fais encore de beaux rêves, Jean-Marie. Aujourd'hui, ce n'est pas nous qu'on juge...

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Mercredi 9 octobre – 20 heures – le journal d'un condamné

''Ce bon geôlier, avec son sourire bénin, ses paroles caressantes, son œil qui flatte et qui espionne, ses grosses et larges mains, c’est la prison incarnée, c’est Les Baumettes qui s’est fait homme.

"Tout est prison autour de moi ; je retrouve la prison sous toutes les formes, sous la forme humaine comme sous la forme de grille ou de verrou. Ce mur, c’est de la prison en pierre ; cette porte, c’est de la prison en bois ; ces surveillants, c’est de la prison en chair et en os.

"La prison est une espèce d’être horrible, complet, indivisible, moitié maison, moitié homme. Je suis sa proie ; elle me couve, elle m’enlace de tous ses replis. Elle m’enferme dans ses murailles de granit, me cadenasse sous ses serrures de fer, et me surveille avec ses yeux de geôlier.

(…)

"Les geoliers, les surveillants, les porte-clefs, - je ne leur en veux pas, - causent et rient, et parlent de moi, devant moi, comme d'une chose.

(...)

"Ah ! misérable ! que vais-je devenir ? qu’est-ce qu’ils vont faire de moi ?''

Extraits du 'Dernier jour d'un condamné', de Victor Hugo – 1828. J'ai remplacé, dans le texte original 'Bicêtre' (ancienne prison parisienne) par 'Les Baumettes', et 'guichetiers' par 'surveillants'. Hugo ne m'en voudra pas, il est mort après tout.

Le Dernier jour d'un condamné : Lire et écouter l'oeuvre intégrale

09-24 - Chapitre 2 - le journal

Jeudi 12 octobre – 19 h 30 - une cellule à l'étroit

« - A propos, Bruno : je t'ai pris du tabac, je voulais voir le goût qu'il avait... il est plus fort que le mien !

- OK, pas de soucis, sers-toi... »

Dois-je lui permettre de faire de même avec toutes mes affaires ? Il vaut mieux pas que je m'énerve. De toute façon, ça n'arrangerait rien. Jean-Marie nous écoute. Il reste imperturbable. Il fait comme si de rien n'était, comme d'hab. Il lit son journal. C'est bientôt l'heure du déjeuner.

Ce matin, j'ai eu un accrochage sévère avec Bébert, après qu'on soit revenu de la douche. Il venait de se faire alpaguer par Habib-l'assassin. Toujours pour du tabac, je crois. Ça a commencé là-bas, dans les douches. Bébert a eu la mauvaise idée d'y apporter quelques cigarettes. Des cigarettes qu'il devait à Laïd et à un autre détenu. Quelle idée de porter des cigarettes jusque dans cette caverne !

C'est vrai que dès potron-minet, les douches servent aussi de fumoir. Ça permet de patienter en attendant son tour. Le parfum du tabac, de l'humidité et de la crasse s'enroulent autour de nos serviettes. Ça transpire jusqu'à puer.

Au lieu de faire sa distribution discrètement, Bébert sort ses clopes aux yeux de tout le monde. Et dans ce monde-là, ce matin il y avait Habib. Ça n'a pas manqué :

« - Et à moi, tu m'en donnes pas ?!

- Mais je leur devais ces cigarettes, ils m'en avaient données, il fallait que je leur rende.

  • Oui, mais tu en as alors !

  • Mais non, je te dis que j'en ai plus, t'es sourd ou quoi !... ».

Sûrement Bébert considère-t-il qu'Habib est sourd. Il ne lui parle pas, il lui gueule dessus. Il devrait se méfier. A plus de dix dans les douches, ce type de conversation peut vite mal tourner. Nous sommes collés les uns contre les autres, les gentils avec les méchants. Habib ne lâche rien : presque, il prendrait la douche avec Bébert pour un peu de tabac.

Je me lave en me bouchant les oreilles. Je me dis même que Bébert l'a bien cherché. C'était de la provocation que d'amener des clopes jusqu'ici. Après la douche, il faut encore attendre que le surveillant vienne nous ouvrir.

Habib courtise toujours Bébert. Bébert refuse toujours ses avances.

En sortant, je les vois, l'un suivant l'autre. Bébert tente de semer Habib le long de la grande coursive. Habib continue à le pister comme un gibier ! Vu la différence de gabarit entre les deux bêtes, Bébert fait figure de menu fretin. Habib n'en fera qu'une bouchée. Précautionneusement, j'ai pris la travée d'en face. Je ne me mêle pas à la course. J'assiste à la scène. Le vide central nous sépare - le vide qui relie les étages.

Quand je rejoins la porte de la cellule, Bébert et Habib montent déjà la garde. Ils ont couru plus vite. Là, il faut encore attendre que le geôlier vienne aussi nous ouvrir. Je reste à bonne distance, appuyé sur la rambarde qui sert de garde-fou.

Habib s'est calmé à présent. Ils ont dû négocier en chemin. De guerre lasse, Bébert finira par lui donner quelques cigarettes. Si ça valait la peine tout ça... De toute façon, il n'avait guère d'autre solution.

Le porte-clés nous ouvre. Habib nous quitte déjà. La porte se referme sur nous deux, Bébert et moi. Jean-Marie est toujours aux douches. Comme d'habitude, il prend son temps. Les douches sont aussi pour lui un endroit où il cause. Presque, il s'y sent bien.

C'est vrai que durant la semaine, pressé par ses activités, il rencontre peu les détenus du quartier. C'est en ce moment, sous le plafond dégoulinant et dans la crasse obscure du lavoir collectif qu'il règle ses affaires.

***

Je me retrouve seul avec Bébert. En face à face.

Nous ne nous disons rien. Je me fais chauffer un peu d'eau chaude au toto. Ce matin, avant d'aller à l'école, j'ai décidé de me raser. Je le vois qu'il m'observe et qu'il attend le bon moment. Voilà ! c'est pour mon matricule (ou, plutôt, ici pour mon numéro d'écrou). C'est à moi qu'il en s'en prend à présent.

Il fallait bien que ça sorte.

« C'est de votre faute. (Je présume que le 'votre' s'applique à Jean-Marie et moi). C'est à cause de vous qu'on se fait racketter ici ! A force de toujours vouloir leur rendre service, après ils nous prennent pour des chiens. Ils pensent qu'on est leur bonniche. Ça c'est vous : avec toutes vos simagrées. Mais moi, vous ne m'aurez pas. Moi je me laisserai pas manipuler. Vous jouez les enfants de cœur, les saints... Mais vous voyez pas qu'ils sont là que pour vous entuber ? ... »

Le voilà parti dans un grand délire. Il devient parano, le Bébert ! Là, j'ai l'impression qu'il m'en veut. J'essaie d'éviter son regard. Mon rasoir jetable à la main, je tente de ne m'intéresser qu'à ma vieille peau qui se reflète dans la glace. Derrière mon épaule, Bébert me cherche. C'est comme du cinéma suédois : un dialogue par miroir interposé.

« -Bébert, s'il-te-plaît, débranche-moi ! Moi, je t'ai toujours respecté : alors, s'il-te-plaît : débranche-moi.

- Toi, tu es le pire, avec ton air de Judas. Toi, tu veux manipuler tout le monde dans la cour ! Tu crois que je ne te vois pas faire : avec ton jeu d'échecs, avec tes courriers, tu es en train de les acheter tous. Mais moi, tu ne me manipuleras pas. Je ne me laisserai pas manipuler par un Juif... »

Je ne lui répond rien. J'encaisse c'est tout. De toute façon, je ne vois pas ce que je pourrais lui dire. Dans d'autres lieux, à d'autres moments, dans une autre vie sûrement j'aurais eu la répartie suffisamment cinglante pour le remettre à sa place, mais là, vraiment, je n'en peux plus.

Et d'abord, je ne suis pas Juif. Ou plutôt, je ne le suis plus. Depuis 1492 ou quelque chose comme ça. Ou bien c'est que je sens toujours le Juif - le judío, comme on dit en espagnol, avec ce que ce terme peut avoir de péjoratif. J'ai envie de me renifler pour voir à quoi je peux bien sentir. Même pas, je suis circoncis.

Et Jean-Marie qui ne revient pas de la douche !

La cohabitation avec Bébert me devient insupportable. Là, il a su trouver les mots pour faire mal. 'Manipulateur pervers'. Je pense qu'il a dû rajouter 'pervers'. Je crois bien. En tout cas, s'il ne me l'a pas dit, je l'ai entendu.

Ce sont ces mêmes mots, ces mêmes accusations qui m'ont conduits dans ce trou. Il doit donc y avoir du vrai dans tout ça. Tout mon cinéma, toute ma courtoisie, toute ma servilité ne sont qu'une grosse manip... Je passe ici pour un bon Samaritain, mais un Samaritain quand même.

***

Bébert a eu hier son audition dans le bureau du Juge d'instruction. Il a aussi vu le Juge des libertés. Il attend à présent leur verdict. Vraiment, il ne va pas bien et il met à mal tout son monde. Moi d'abord. Me voilà bien fragile. Si j'avais du caractère, je lui enverrais mon poing sur la figure pour lui dire de se taire.

Mais je ne sais rien faire d'autre que de tenter de fuir. La lâcheté ça me connaît. J'appelle ça de la 'non-violence', c'est plus respectable. Dans cette boîte de conserve, la porte reste obstinément close. Jamais je n'aurais la patience de scier les barreaux de fenêtre. Ici la fuite est une solution désespérée.

Enfin, Jean-Marie revient de la douche. Il nous trouve, Bébert dans son coin, moi dans le mien, c'est-à-dire pas très loin l'un de l'autre. Je tire une gueule de chien errant. [C'est drôle d'avoir écrit : 'chien errant']. Bébert reste excité comme une puce.

Il interpelle Jean-Marie en lui disant combien il se sent maltraité dans cette prison. Combien tous lui font des misères. Ah ! nous formons un bel assemblage. Jean-Marie garde (ou feint de garder) un large sourire. Il fait comme si de rien n'était. Rien de bien grave, en somme.

Il a peut-être raison. Moi, je n'en peux plus. La misère de Bébert, c'est la nôtre. Sa misère, qu'il m'envoie à la gueule et qu'il me reproche, en définitive, c'est la mienne.

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Rédigé par Bruno des Baumettes

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